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Un instant suspendu entre deux âgés de la vie


Par Dr Anwar CHERKAOUI - Acteur Associatif.

Elles avançaient lentement, comme si le temps lui-même s’était assoupli pour ne pas les brusquer.

Deux silhouettes enveloppées de djellabas traditionnelles, l’une plus frêle, comme déjà penchée vers une mémoire qui s’efface, l’autre plus ferme, mais attentive, presque recueillie dans ce rôle de guide silencieux.



La plus âgée tremblait.

Non pas de ce tremblement brusque qui alarme, mais d’un frisson continu, obstiné, comme une vibration intérieure que rien ne semblait pouvoir apaiser. Sa main s’accrochait au bras de la plus jeune avec une détermination presque enfantine, une confiance absolue, celle que l’on accorde sans réserve lorsqu’on a déjà traversé trop de choses pour douter encore.

Elles ne parlaient pas. Mais leurs regards, eux, vivaient. Ils brillaient d’une lumière singulière, mélange de fatigue et d’émerveillement, comme ces toiles anciennes où la clarté surgit de l’ombre sans jamais la nier.

On aurait dit que chaque pas était une conquête, chaque respiration un fragile équilibre entre ce qui fuit et ce qui persiste. Puis, soudain, elles s’arrêtèrent.

Le geste fut presque imperceptible, mais chargé d’une gravité douce, comme si une force invisible les avait retenues.

Lentement, leurs visages se levèrent, dans un même mouvement, parfaitement accordé, comme deux notes d’un même accord.

Un instant suspendu entre deux âgés de la vie
Je suivis leur regard. Là-haut, suspendue dans l’air comme une apparition, une jeune femme travaillait.

Perchée sur un lève-personne dite platforme élévatrice mobile de personnel, elle peignait la façade d’un immeuble aux murs fatigués, dans ce quartier populaire de Youssoufia où les vies s’empilent comme les étages, où les jours se ressemblent souvent trop.

Son geste était sûr, presque audacieux. Le pinceau traçait des lignes de couleur qui semblaient refuser la grisaille, comme si chaque touche était une réponse à l’usure du monde. Elle ne voyait pas celles qui la regardaient.

Elle était absorbée, entièrement livrée à son œuvre, habitée par une énergie que seule la jeunesse semble posséder avec tant d’évidence. En bas, les deux femmes contemplaient.

Dans leurs yeux, il n’y avait ni jalousie ni regret. Il y avait autre chose. Une forme de reconnaissance muette. Comme si, dans cette fresque en devenir, elles percevaient quelque chose qui leur appartenait aussi,  une continuité, peut-être, ou une promesse.

La main tremblante se resserra un peu plus sur le bras protecteur.

Un instant suspendu entre deux âgés de la vie
La plus jeune inclina légèrement la tête, sans détourner le regard, comme pour mieux partager ce moment suspendu.

Et dans cet instant, fragile et immense à la fois, tout semblait se rejoindre : le passé qui vacille, le présent qui soutient, et l’avenir qui s’élève, là-haut, à coups de couleurs, défiant la pesanteur et l’oubli. Le quartier continuait de respirer autour d’elles.

Mais elles, immobiles, regardaient encore, comme si elles avaient trouvé, dans cette scène ordinaire, une réponse que les mots ne sauraient dire.

Par Dr Anwar CHERKAOUI.


Lundi 20 Avril 2026