Une femme à la tête du gouvernement, mais où sont les femmes dans les ministères de pouvoir ?


La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement constitue une première historique pour le Maroc. Pourtant, avec seulement sept femmes sur 32 membres, dont quatre ministres déléguées, la nouvelle équipe interroge sur la place réellement accordée aux femmes dans les centres de décision.



Une femme à la tête du gouvernement, mais sept femmes sur 32 membres. Le symbole est historique, la représentation demeure limitée. Avec la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri, le Maroc franchit un seuil inédit dans son histoire politique. Mais cette avancée ne doit pas occulter une question fondamentale : pourquoi la présence d’une femme au sommet de l’exécutif ne s’accompagne-t-elle pas d’une représentation féminine plus importante dans l’ensemble du gouvernement ?

La composition du nouvel exécutif, nommé le 16 octobre 2026, révèle un contraste. Sur les sept femmes qui y siègent, deux dirigent un ministère de plein exercice, en dehors de la cheffe du gouvernement : Charafat Afailal, chargée de l’Énergie, des Mines et du Développement durable, et Najwa Koukouss, à la tête du ministère de la Famille, du Développement social et de l’Égalité. Les quatre autres femmes occupent des fonctions de ministres déléguées, avec des responsabilités rattachées à des ministères de plein exercice.

Cette répartition n’est pas anodine. Elle pose la question de l’accès des femmes aux responsabilités exécutives, mais aussi de la manière dont le pouvoir est distribué au sein même du gouvernement.
 

Une femme à la tête, mais une majorité d’hommes aux postes stratégiques

Les portefeuilles de l’Économie et des Finances, de l’Intérieur, des Affaires étrangères, de la Justice, de l’Éducation nationale et de la Santé sont confiés à des hommes. Il en va de même pour plusieurs autres secteurs déterminants pour les orientations économiques, sociales et institutionnelles du pays.

Pourquoi les femmes restent-elles minoritaires dans ces fonctions ? Et pourquoi leur présence demeure-t-elle si limitée dans les ministères qui disposent d’importants leviers budgétaires, réglementaires et politiques ?

Il ne s’agit pas d’affirmer que certains ministères seraient naturellement masculins ou que les femmes seraient moins présentes dans ces secteurs par manque de compétences. Au contraire, cette répartition invite à interroger les mécanismes de sélection des responsables politiques, les critères retenus pour les nominations et la place réellement accordée aux femmes dans les arbitrages de la majorité.

La question est d’autant plus importante que les postes ministériels ne disposent pas tous du même niveau d’autonomie. Diriger un ministère de plein exercice et exercer une responsabilité déléguée au sein d’un département placé sous l’autorité d’un autre ministre ne constituent pas des positions institutionnelles équivalentes. Les compétences précises peuvent varier, mais la distinction hiérarchique demeure.

La représentation féminine ne peut donc pas être évaluée uniquement à travers le nombre de femmes présentes sur la photographie officielle du gouvernement. Elle doit également être examinée à travers la nature des fonctions qui leur sont confiées, leur capacité d’arbitrage et leur participation aux décisions.
 

Pourquoi les femmes sont-elles davantage représentées parmi les ministres délégués ?

Sur les sept femmes du gouvernement, quatre sont ministres déléguées. Kouloub Faitah est chargée des Relations avec le Parlement et de la Société civile, Madiha Khayr de la Formation professionnelle et de la Qualification, Fatima Saadi de l’Habitat et de la Politique de la ville, et Aïcha Guellaa de la Réforme de l’administration.

Ces responsabilités touchent à des domaines importants. La formation professionnelle concerne directement l’insertion des jeunes sur le marché du travail. L’habitat pèse sur les conditions de vie des ménages. La réforme administrative affecte l’accès aux services publics et les relations entre l’État et les citoyens. Il serait donc injuste de considérer ces fonctions comme secondaires par nature.

Le problème est ailleurs : pourquoi les femmes sont-elles moins nombreuses à diriger directement un département ministériel ? Et pourquoi leur représentation dans les fonctions déléguées est-elle nettement supérieure à celle observée à la tête des ministères de plein exercice ?

Cette configuration peut être interrogée sans présumer des intentions des responsables politiques. Elle soulève néanmoins une question de fond sur la distribution de l’autorité au sein de l’exécutif. Une présence féminine plus importante dans les fonctions subordonnées ne compense pas nécessairement une représentation limitée dans les postes où se prennent les grandes décisions budgétaires et politiques.

L’enjeu n’est pas de dévaloriser les responsabilités confiées aux femmes, mais de s’assurer que leur accès aux fonctions les plus élevées repose sur les mêmes exigences de compétence, de légitimité politique et de confiance que celui des hommes.
 

La nomination d’une femme suffit-elle à incarner l’égalité ?

La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri possède une portée symbolique indéniable. Elle ouvre une nouvelle page de l’histoire politique marocaine et peut contribuer à remettre en question certaines représentations du leadership féminin.

Mais une première historique ne constitue pas, à elle seule, une transformation structurelle. Une femme peut accéder à la tête du gouvernement sans que les mécanismes qui limitent la représentation des femmes dans les autres postes de pouvoir disparaissent pour autant.

Le contraste est d’autant plus notable que la Constitution marocaine, dans son article 19, consacre le principe d’égalité entre les femmes et les hommes et prévoit que l’État œuvre à la réalisation de la parité. Pourtant, les femmes ne représentaient qu’environ 27 % des députés élus lors du scrutin législatif de septembre 2026, selon les données rapportées par Le Monde.

Le problème dépasse donc la seule composition du gouvernement. Il concerne l’accès aux responsabilités politiques, les conditions de sélection des candidates et des candidats, les mécanismes de représentation et la capacité des partis à traduire leurs engagements en matière d’égalité dans leurs propres pratiques.

Il serait toutefois réducteur de considérer que la présence d’une femme à la tête de l’exécutif doit automatiquement produire une équipe paritaire. Les nominations résultent de choix politiques et institutionnels qui impliquent plusieurs acteurs. La responsabilité de la représentation féminine ne peut donc reposer sur la seule cheffe du gouvernement.
 

L’égalité ne peut pas s’arrêter à la porte des ministères

Le débat ne doit pas opposer les femmes aux hommes, ni laisser entendre que les premières défendraient nécessairement mieux les droits des femmes ou que les seconds seraient incapables de le faire. La présence de femmes au gouvernement n’est pas une garantie automatique de politiques publiques égalitaires.

En revanche, leur accès aux responsabilités est une question de représentation démocratique. Une société dans laquelle les femmes participent pleinement à la vie économique, sociale et politique doit pouvoir leur offrir un accès effectif aux lieux où se décident les priorités nationales.

La question est donc double : combien de femmes participent au gouvernement, et à quel niveau de décision ? Quels mécanismes permettent de garantir que les nominations ne reproduisent pas les inégalités existantes ? Et quels engagements les partis politiques sont-ils prêts à prendre pour que la représentation féminine ne dépende pas uniquement de circonstances exceptionnelles ?

La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri constitue une étape historique. Mais l’enjeu sera de déterminer si cette première s’inscrit dans une évolution plus large de la représentation politique des femmes, ou si elle reste une exception au sommet d’un exécutif où les postes de décision demeurent majoritairement masculins.

Car l’égalité ne se mesure pas seulement à la présence d’une femme au sommet de l’État. Elle se mesure aussi à la possibilité, pour les femmes, d’accéder à l’ensemble des lieux où se construit et s’exerce le pouvoir.
 


Samedi 17 Octobre 2026

Dans la même rubrique :