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Wald Maâlam à Cannes – L’IA entre dans le cercle fermé de la création

Le débat ne porte plus seulement sur la technologie, mais sur la définition même de l’art.


Par Dr Az-Eddine Bennani.

Le Festival de Cannes révèle cette année une réalité que beaucoup pressentaient déjà : les barrières à l’entrée dans l’industrie du cinéma sont en train de baisser sous l’effet de l’intelligence artificielle et des outils numériques.

Hier encore, produire un film exigeait des moyens financiers considérables, des infrastructures lourdes, des équipes nombreuses et un accès souvent réservé à un cercle relativement fermé de producteurs et de studios. Aujourd’hui, un jeune créateur équipé d’un ordinateur, de logiciels accessibles et de solutions d’IA peut produire des images, créer des effets spéciaux, générer des ambiances visuelles, proposer des scénarios et diffuser son travail à l’échelle mondiale.



Cette transformation est réelle.

Mais elle ne doit pas nous conduire à une confusion dangereuse : celle qui consiste à croire que l’IA crée à la place de l’humain.

Car l’idée, le vécu, l’expérience, la mémoire, le regard, les émotions, le savoir et l’histoire racontée ne relèvent pas de l’intelligence artificielle. Ils relèvent de l’humain. L’IA peut assister. Elle peut accélérer. Elle peut automatiser certaines tâches techniques. Elle peut produire des variations statistiques à partir d’éléments existants.

Mais elle ne possède ni enfance, ni mémoire familiale, ni culture vécue, ni douleur, ni exil, ni transmission. Il ne faut donc pas confondre imaginer une histoire, la porter intérieurement, lui donner du sens et la raconter… avec sa réalisation technique, sa scénarisation ou sa mise en image assistée par des outils numériques.

Cette confusion n’est pas nouvelle pour Wald Maâlam.

Elle rappelle fortement les débats des années 1990 autour des CD-ROM culturels.

À cette époque déjà, certains annonçaient que la numérisation allait détruire la culture ou remplacer les créateurs. Pourtant, ces supports ont surtout permis de rendre accessibles des patrimoines auparavant difficiles à diffuser.

Puis Internet est arrivé. Il s’est progressivement substitué au CD-ROM en permettant un accès mondial aux contenus indépendamment du lieu et du temps. La diffusion culturelle est devenue instantanée, globale et continue.

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle s’inscrit dans cette même trajectoire historique de numérisation, mais avec une automatisation plus poussée fondée sur les statistiques, les probabilités et la puissance de calcul informatique.

Ce point est essentiel. Car l’IA générative produit des images, des textes ou des scénarios à partir de ce que des hommes et des femmes ont déjà créé, créent aujourd’hui et continueront à créer demain.

Autrement dit, derrière les performances impressionnantes des modèles actuels, il y a toujours des œuvres humaines, des histoires humaines et des imaginaires humains. C’est pourquoi Wald Maâlam refuse d’opposer les jeunes aux moins jeunes.

Il existe des personnes biologiquement âgées qui restent jeunes numériquement parce qu’elles ont vécu les grandes transformations du numérique depuis plusieurs décennies.

Elles ont connu les débuts de l’informatique, les CD-ROM, Internet, le multimédia, les réseaux, les plateformes et aujourd’hui l’intelligence artificielle. Les outils changent. Les interfaces changent.

Les formes de production évoluent. Mais la science mobilisée demeure fondamentalement la même : la science informatique. Hier, le CD-ROM transformait les modes d’accès au savoir.

Aujourd’hui, l’IA transforme les modes de production et d’assistance à la création. Demain, d’autres technologies apparaîtront encore. Les jeunes d’aujourd’hui deviendront eux-mêmes les anciens de demain et vivront certainement l’après-IA.

C’est une certitude historique. Wald Maâlam ne craint donc pas que des solutions d’intelligence artificielle soient mobilisées pour rendre accessibles à toutes et à tous les histoires humaines, la sienne ou celles de milliers de Maâlams marocains.

Au contraire. Rendre ce patrimoine lisible et accessible au monde entier constitue un objectif noble. Raconter les histoires de nos artisans, de nos maîtres d’art, de nos territoires et de nos transmissions culturelles, c’est aussi renforcer l’identité marocaine tout en faisant connaître notre histoire au reste du monde.

Le danger ne réside pas dans l’outil lui-même.

Le véritable enjeu concerne la protection des créateurs, des œuvres, des récits et des idées. À ce titre, le rôle du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) devient particulièrement important.

Non seulement pour protéger les droits des créateurs, mais aussi pour rassurer, expliquer et former celles et ceux qui découvrent aujourd’hui la création assistée par le numérique. Car beaucoup de peurs naissent souvent d’une mauvaise compréhension des technologies. Comme pour la protection des données personnelles, la protection des idées, des récits et des œuvres constitue désormais une problématique centrale.

Comment protéger une création dans un univers numérique mondialisé ? Comment reconnaître l’origine d’une idée ? Comment rémunérer équitablement les créateurs ? Comment préserver les patrimoines culturels sans bloquer l’innovation ? Ces questions ne sont pas nouvelles.

Elles existaient déjà avant l’IA et continueront d’exister après elle. C’est précisément sur ces sujets qu’il devient urgent de travailler collectivement afin de proposer des solutions équilibrées capables de protéger les créateurs tout en permettant aux nouvelles générations d’innover et de créer.

Car les jeunes d’aujourd’hui seront eux aussi confrontés demain à de nouvelles ruptures technologiques qu’ils ne maîtriseront peut-être pas totalement.

L’histoire du numérique nous enseigne une chose essentielle : chaque génération pense vivre une révolution définitive, avant de découvrir quelques années plus tard qu’elle n’était qu’une étape dans une transformation beaucoup plus longue.

L’intelligence artificielle ne marque pas la fin de la création humaine. Elle constitue une nouvelle étape dans l’histoire ancienne de la numérisation des savoirs, des images et des imaginaires.

Et malgré toutes les avancées techniques, l’humain demeure encore le seul capable de transformer un vécu, une mémoire et une expérience en véritable récit universel.

Par Dr Az-Eddine Bennani.


Mercredi 20 Mai 2026