L'ODJ Média

Wald Maâlam : et si le Maroc installait l’intelligence artificielle médicale dans ses rues ?


Par Dr Az-Eddine Bennani.

En Chine, on ne discute plus de l’intelligence artificielle en santé, on l’installe dans le métro et dans les lieux publics. Dans certaines villes, des cabines médicales intelligentes permettent déjà à un citoyen de mesurer sa tension, décrire ses symptômes, obtenir une première orientation médicale et, si nécessaire, déclencher une téléconsultation avec un médecin.

L’intelligence artificielle y devient un service concret, accessible et intégré au quotidien.



Des milliers de ces cabines fonctionnent déjà.

Elles ne sont ni un gadget technologique ni une simple expérimentation. Elles sont l’expression d’une politique industrielle assumée, où l’innovation numérique devient une infrastructure de santé publique.

Face à cette réalité, une question mérite d’être posée : et si le Maroc décidait, lui aussi, d’installer l’intelligence artificielle médicale dans ses rues ? Wald Maâlam propose d’aller plus loin que la simple imitation technologique.

L’idée serait de concevoir un réseau de « cabines Maâlam », pensé pour les réalités marocaines, capable d’améliorer l’accès aux soins, de structurer un marché pour les startups HealthTech et d’ancrer la souveraineté numérique du Royaume dans un usage concret de l’intelligence artificielle.

Car la question de l’IA n’est pas seulement technologique.

Elle est industrielle, territoriale et politique. Un pays qui veut compter dans l’économie numérique ne se contente pas d’utiliser les technologies conçues ailleurs.

Il doit aussi créer ses propres usages, construire ses propres infrastructures et penser ses propres algorithmes. Les cabines Maâlam pourraient être l’un de ces projets structurants : un pont entre santé publique, innovation entrepreneuriale et souveraineté numérique.

En Chine, les cabines médicales intelligentes jouent un rôle de première ligne. Elles mesurent les constantes, posent quelques questions simples, comparent les réponses à une vaste base de données et proposent une recommandation pour les cas bénins.

Pour les situations plus sensibles, elles déclenchent une téléconsultation avec un médecin.

Ce dispositif réduit la pression sur les hôpitaux, raccourcit les files d’attente et rapproche la médecine des citoyens du quotidien.

La leçon est simple : quand un pays considère la santé numérique comme un enjeu stratégique, il ne se contente pas d’écrire des rapports.

Il fabrique des machines, conçoit des algorithmes, installe des cabines dans les quartiers et les relie à son système de santé.

Pour le Maroc, l’objectif ne serait pas de copier ce modèle, mais de concevoir sa propre version.

Imaginons un programme national visant à déployer un réseau de cabines médicales intelligentes « Cabines Maâlam » dans les douze régions du Royaume.

Ces cabines pourraient être installées dans les hôpitaux et centres de santé pour faciliter le triage des patients, dans les gares routières et les lieux publics fréquentés, dans les marchés et les zones industrielles, mais aussi dans les communes rurales où l’accès au médecin reste difficile.

Avec une approche frugale — environ 100 000 dirhams de matériel par cabine — un réseau de 600 à 700 cabines représenterait un investissement global d’environ 60 à 70 millions de dirhams.

Autrement dit, un ordre de grandeur comparable à ce que l’écosystème des startups marocaines lève certaines années auprès des investisseurs.

Pour le prix d’une bonne année de levées de fonds, le Maroc pourrait donc financer un maillage de cabines Maâlam capable de toucher directement la vie de millions de citoyens.

Mais l’enjeu central ne se limite pas à la machine. La véritable question est celle de la souveraineté algorithmique. Le Maroc réfléchit déjà à la régulation de l’intelligence artificielle et à la gouvernance des données.

Mais la souveraineté ne peut pas se réduire à l’hébergement des données ou à l’achat de licences logicielles.

Elle se joue à trois niveaux : les algorithmes eux-mêmes, le code informatique qui traduit ces choix et la manière de penser l’algorithme.

Utiliser des briques open source ou des infrastructures internationales est possible.

Mais les règles médicales, les garde-fous éthiques et la logique de décision doivent être conçus par des médecins, ingénieurs, juristes et chercheurs marocains.

Sinon, nous ne faisons que brancher nos citoyens sur l’intelligence d’autrui. Au cœur de chaque cabine Maâlam pourrait fonctionner un moteur d’aide à la décision médicale et un modèle de langage de santé adapté au Maroc.

Ce système devrait parler naturellement darija, amazigh et français, s’appuyer sur les protocoles médicaux marocains, connaître les parcours de soins réels entre public et privé et respecter les normes sociales, religieuses et juridiques du pays.

L’algorithme serait national parce que sa logique et ses garde-fous seraient décidés à Rabat, Casablanca, Fès ou Marrakech.

Mais le Maroc des territoires est divers. Un même modèle ne peut pas répondre de la même manière aux besoins de Casablanca-Settat et à ceux de Drâa-Tafilalet.

Les cabines Maâlam devraient donc être communes par leur socle technologique et éthique, mais différentes dans leurs déclinaisons territoriales.

À Laâyoune ou Dakhla, elles devraient intégrer la question des longues distances et de la médecine du travail dans des contextes spécifiques. À Fès ou Meknès, elles devraient répondre aux défis du diabète, de l’hypertension et du vieillissement.

Dans les régions industrielles, elles pourraient intégrer des modules de santé au travail. L’algorithme serait national, mais ses réponses profondément territoriales. Un tel projet pourrait également devenir un levier structurant pour l’écosystème entrepreneurial marocain.

En alignant la commande publique, les programmes de soutien aux startups et une vision claire de souveraineté numérique, le Maroc pourrait créer un marché initial pour les startups HealthTech, IA, IoT et cybersécurité.

Les cabines Maâlam deviendraient un terrain d’expérimentation régulé pour tester et améliorer les algorithmes médicaux, mais aussi un symbole concret d’une IA utile, visible dans la vie quotidienne.

Un tel projet impose évidemment des garde-fous clairs.

Les données de santé doivent être protégées par une gouvernance transparente et une anonymisation rigoureuse. Leur monétisation ne peut être envisagée sans contrôle démocratique.

L’IA ne doit pas remplacer le médecin. Elle doit assister, orienter et dépister, tandis que les décisions sensibles restent sous la responsabilité des professionnels de santé.

Les interfaces doivent également être accessibles aux personnes peu scolarisées et disponibles dans les langues du pays. Au fond, la question posée par les cabines Maâlam dépasse largement la seule technologie.

Le Maroc n’a pas besoin de courir derrière toutes les innovations annoncées par les géants du numérique.

Il doit plutôt identifier les domaines où l’intelligence artificielle peut réellement améliorer la vie quotidienne des citoyens, structurer son tissu économique et renforcer sa souveraineté.

La santé en fait partie.

Déployer des cabines médicales intelligentes dans les villes, les quartiers populaires, les gares, les zones industrielles et les communes rurales ne serait pas seulement une innovation technologique.

Ce serait un choix politique : celui de faire de l’intelligence artificielle un service public concret, visible et utile. Ce serait aussi un signal fort envoyé aux startups marocaines : l’État ne se contente pas de discours sur l’innovation, il crée un marché réel pour les technologies nationales.

Dans les ateliers traditionnels, le Maâlam apprend à ses apprentis que la matière brute n’a de valeur que si quelqu’un sait la transformer. L’intelligence artificielle est aujourd’hui une nouvelle matière brute.

La vraie question pour le Maroc n’est donc pas de savoir s’il utilisera l’IA. La vraie question est de savoir s’il veut simplement utiliser les machines conçues par d’autres ou apprendre à fabriquer les siennes.

Par Dr Az-Eddine Bennani.


Mercredi 4 Mars 2026