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Wald Maâlam face au nouveau patronat marocain : et si l’artisanat devenait le sixième axe stratégique ?


Par Dr Az-Eddine Bennani.

L’élection de Mehdi Tazi et de Mohamed Bachiri à la tête de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) intervient à un moment charnière de l’histoire économique, industrielle et technologique du Maroc.

À travers les cinq axes stratégiques présentés lors de leur campagne et rappelés à l’occasion de leur élection, les nouveaux dirigeants du patronat marocain montrent une compréhension lucide des défis qui attendent notre pays dans un monde désormais dominé par la compétition technologique, la souveraineté productive, la transition énergétique, l’intelligence artificielle et la guerre mondiale des chaînes de valeur.

Il faut le dire clairement : considérer aujourd’hui l’innovation, la digitalisation, les data centers, l’intelligence artificielle, la montée en gamme industrielle, les compétences numériques et la souveraineté productive comme des priorités stratégiques constitue une excellente nouvelle pour le Maroc.



Ces orientations sont non seulement utiles, mais plus que jamais indispensables.

Elles le sont pour notre économie.
Elles le sont pour nos entreprises.
Elles le sont pour notre jeunesse.

Elles le sont aussi pour la place future du Maroc dans un monde où la puissance économique dépend de plus en plus de la maîtrise de la donnée, des infrastructures numériques, des plateformes technologiques et de la capacité à produire localement de la valeur.

Mais Wald Maâlam, fils de Maâlam et observateur depuis plusieurs décennies des mutations du numérique et de l’industrie, aurait aimé voir apparaître un sixième axe stratégique.

Un axe consacré aux activités artisanales marocaines et aux Maâlams.

Car pendant que l’on parle d’industrialisation, d’intelligence artificielle et de compétitivité, une autre transformation silencieuse est en train de bouleverser profondément des pans entiers de notre patrimoine économique et culturel.

Le cas du caftan marocain est probablement l’exemple le plus révélateur.

Pendant longtemps, personne n’aurait imaginé que les Maâlams du caftan, détenteurs d’un savoir-faire ancestral transmis de génération en génération, pourraient un jour être concurrencés par des logiques industrielles fondées sur l’économie d’échelle, la production à la chaîne, la standardisation et désormais les technologies numériques.

Aujourd’hui pourtant, des unités industrielles marocaines et étrangères produisent des caftans en série, à des coûts extrêmement faibles, dans des délais records, avec des capacités logistiques et commerciales impossibles à suivre pour des milliers d’artisans travaillant encore selon les méthodes traditionnelles.

Le danger n’est pas uniquement économique. Il est civilisationnel.
Car derrière chaque Maâlam disparaît parfois :

• une technique,
• une mémoire,
• une manière de transmettre,
• une culture du geste,
• une relation humaine au travail,
• une intelligence tacite impossible à remplacer totalement par des machines.

L’intelligence artificielle et les nouvelles formes d’automatisation vont accélérer cette mutation.

Demain, il ne s’agira plus seulement de produire rapidement un caftan, mais de concevoir automatiquement des modèles, d’optimiser les coûts, de prédire les tendances, de personnaliser les ventes à grande échelle et d’intégrer toute la chaîne de production dans des plateformes numériques mondialisées.

Face à cette réalité, le Maroc doit impérativement réfléchir à une stratégie de protection, de modernisation et de valorisation de ses Maâlams.
Non pas dans une logique folklorique ou nostalgique.

Mais dans une véritable logique économique, industrielle et civilisationnelle.
Le Maâlam marocain ne doit pas devenir une victime collatérale de la mondialisation technologique.

Il doit devenir un acteur central d’un nouveau modèle marocain où l’innovation technologique coexiste avec les savoir-faire humains, artisanaux et culturels qui font la singularité et la force de notre pays.

Peut-être qu’un jour, la véritable souveraineté productive du Maroc ne se mesurera pas uniquement au nombre d’usines, de data centers ou d’algorithmes. Mais aussi à notre capacité à protéger ce que le monde ne pourra jamais industrialiser totalement : l’âme du geste du Maâlam.

Par Dr Az-Eddine Bennani.


Vendredi 15 Mai 2026