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​Bab Sebta : j’ai vécu pendant un demi-siècle sur cette autre rive


Je tiens d’abord à féliciter Mouncef Kettani pour sa tribune intitulée « Bab Sebta : quand l’exclusion économique pousse la jeunesse vers l’autre rive », publiée le 23 août 2026 dans L’ODJ Média.



Par Dr Az-Eddine Bennani, HDR France

​Bab Sebta : j’ai vécu pendant un demi-siècle sur cette autre rive
Son texte a le mérite de ne pas réduire les images de jeunes convergeant vers Bab Sebta à une simple crise migratoire. Il nous invite à regarder ce qu’elles révèlent de notre économie, de nos institutions et de la place que nous accordons réellement à notre jeunesse.

Il pose une question essentielle : quelle place avons-nous construite pour que ces jeunes aient envie de rester ?

Je voudrais prolonger cette interrogation à partir d’un parcours personnel que Sidi Mouncef connaît bien, puisque nous sommes cousins. En 1975, après avoir obtenu mon baccalauréat en sciences mathématiques au lycée Moulay Youssef de Rabat, j’ai quitté le Maroc pour poursuivre mes études en France. J’avais alors l’âge de certains de ces jeunes qui regardent aujourd’hui Bab Sebta comme une porte vers l’autre rive.

Depuis, près d’un demi-siècle s’est écoulé.

Sur cette autre rive, j’ai étudié, travaillé dans une grande entreprise internationale, créé une entreprise, enseigné dans des universités et des écoles de management, dirigé des formations et accompagné des étudiants, des cadres, des chercheurs et des entrepreneurs. Je me suis également formé aux États-Unis et j’ai exercé dans plusieurs environnements internationaux.

Je connais donc une partie de ce que ces jeunes espèrent trouver après avoir franchi la frontière : une formation, un emploi, une reconnaissance, une liberté de construire leur vie et la possibilité de progresser grâce à leurs efforts.

Mais je connais aussi ce que l’image de l’autre rive ne montre pas.

Partir ne signifie pas seulement changer de pays. Cela signifie vivre loin de ses parents, de sa famille, de sa langue quotidienne, de ses repères et de ceux que l’on aime. Cela signifie parfois apprendre à se faire une place dans une société qui ne vous attendait pas. Cela signifie devoir continuellement démontrer sa compétence, son sérieux et sa légitimité.

L’autre rive peut offrir des possibilités. Elle ne garantit ni la réussite, ni la dignité, ni l’appartenance.

Pendant que certains jeunes Marocains risquent aujourd’hui leur vie pour atteindre l’Europe, beaucoup de ceux qui y vivent depuis plusieurs décennies savent que l’éloignement possède un prix que les statistiques migratoires ne mesurent pas. Une carrière ne remplace pas les années perdues auprès de ses parents. La réussite professionnelle n’efface pas la déchirure de l’absence. Et aucun diplôme ne restitue le temps que l’on n’a pas vécu avec les siens.

Il serait toutefois trop facile de demander simplement à ces jeunes de rester. On ne retient pas une jeunesse par des discours. On lui donne des raisons de construire son avenir dans son propre pays.

Sidi Mouncef souligne justement la concentration de la représentation économique et institutionnelle. Il cite les organisations patronales, les conseils d’administration et les instances de gouvernance de l’OFPPT, de l’ANAPEC, de Maroc PME, des offices et établissements publics et semi-publics, des chambres professionnelles, du Conseil économique, social et environnemental, de la Chambre des conseillers, du Parlement, des partis politiques et de l’environnement gouvernemental.

Il observe que les mêmes cercles occupent souvent les espaces de réflexion, de concertation, de représentation et de décision.
Je voudrais alors lui poser une question, qui s’adresse également aux responsables de ces institutions : trouvez-vous normal que ces espaces ne fassent pas davantage de place à des profils comme le mien ?

Cette question ne constitue pas une demande de fonction ou de reconnaissance personnelle. Elle porte sur la manière dont notre pays mobilise, ou ne mobilise pas, les compétences qu’il a contribué à former et que l’expérience internationale a enrichies.
Après un demi-siècle consacré à l’économie, aux systèmes d’information, au numérique, à l’intelligence artificielle, à l’enseignement supérieur, à la formation, à l’entreprise et à l’entrepreneuriat, ma contribution ne pourrait-elle pas être utile au Conseil économique, social et environnemental ?

Ne pourrait-elle pas enrichir les réflexions de l’OFPPT sur la transformation des métiers et des compétences ? Celles de l’ANAPEC sur l’emploi, les jeunes NEET et les nouvelles formes de travail ? Celles de Maroc PME sur la modernisation des petites entreprises ? Celles des établissements publics chargés de l’éducation, du numérique, de l’innovation et du développement économique ?

Pourquoi des profils hybrides, ayant travaillé entre plusieurs disciplines, plusieurs secteurs et plusieurs pays, restent-ils si souvent à la périphérie des institutions qui devraient précisément organiser le dialogue entre ces mondes ?
De quoi auraient-elles peur ?

Craignent-elles les compétences qui ne dépendent d’aucun cercle ? Les parcours qui ne correspondent à aucune case administrative ? Les voix qui souhaitent contribuer sans renoncer à leur liberté de jugement ? Les expériences construites hors des réseaux habituels de représentation ?

J’ai autrefois utilisé l’image du « mouton noir ». Cette expression est généralement péjorative. Elle désigne celui qui ne ressemble pas aux autres, qui dérange un groupe par sa différence et que l’on tient parfois à distance.

Je préfère la détourner et la réhabiliter.

Le mouton noir peut être celui qui observe autrement. Celui qui refuse la conformité lorsqu’elle remplace la compétence. Celui qui ne cherche pas à appartenir à un clan, mais à servir une réflexion. Il peut être un observateur lucide, un expert discret, un analyste rigoureux. Sa différence ne constitue pas nécessairement une menace. Elle peut devenir une ressource pour la collectivité.

Une institution qui ne fait entrer que des profils semblables finit par reproduire les mêmes diagnostics, les mêmes instruments et parfois les mêmes erreurs. Une institution ouverte aux trajectoires différentes augmente sa capacité à comprendre un pays lui-même traversé par des expériences multiples.

Le problème dépasse donc ma personne. Combien de Marocaines et de Marocains établis à l’étranger ont acquis des compétences, dirigé des entreprises, enseigné, entrepris, innové ou conduit des recherches, sans jamais trouver de véritable espace pour contribuer à la réflexion publique de leur pays ?

Nous célébrons volontiers les réussites de la diaspora. Mais sommes-nous prêts à écouter ses analyses, y compris lorsqu’elles interrogent les habitudes institutionnelles ? Souhaitons-nous seulement mettre en avant ses réussites, ou voulons-nous réellement lui donner une place dans la construction économique, éducative et technologique du Maroc ?

Il existe ici un paradoxe.

D’un côté, des jeunes regardent Bab Sebta parce qu’ils pensent que leur avenir commence sur l’autre rive. De l’autre, des Marocains ayant vécu et travaillé pendant des décennies sur cette rive souhaitent transmettre leur expérience, mais restent souvent en marge des lieux où leur contribution pourrait être utile.

Entre ceux qui veulent partir et ceux qui voudraient davantage contribuer, il manque une politique de circulation des expériences, des compétences et de la confiance.

La jeunesse n’a pas seulement besoin d’emplois. Elle a besoin de voir que la compétence, l’effort, l’indépendance et la diversité des parcours permettent réellement d’accéder aux espaces de responsabilité. Si elle constate que les mêmes réseaux occupent durablement les mêmes institutions, quel message lui transmettons-nous ?

Nous lui demandons de se former, d’entreprendre, d’innover et de croire en son pays. Mais sommes-nous disposés à ouvrir les lieux de décision à ceux qui se sont formés, qui ont entrepris, qui ont innové et qui reviennent avec un regard libre ?

Bab Sebta est une frontière géographique. Il révèle aussi une frontière intérieure : celle qui sépare une partie de la jeunesse des perspectives économiques et une partie des compétences des espaces de contribution.

Il ne suffit donc pas de demander pourquoi les jeunes veulent rejoindre l’autre rive. Il faut également nous demander pourquoi nous n’avons pas encore créé, sur notre propre rive, suffisamment de passerelles entre les générations, les expériences et les compétences.

Après un demi-siècle vécu en France, je ne peux pas dire aux jeunes que l’autre rive ne leur apportera rien. Ce serait faux. Mais je ne peux pas davantage leur laisser croire qu’elle constitue nécessairement un avenir meilleur. Ce serait irresponsable.

Je peux seulement témoigner de ce qu’elle offre, de ce qu’elle exige, de ce qu’elle refuse parfois et de ce qu’elle coûte humainement.

 
Et je peux poser cette question à nos institutions : combien de jeunes devront encore regarder Bab Sebta comme une porte vers l’avenir avant que nous acceptions d’ouvrir, au Maroc même, les portes de la représentation, de la responsabilité et de la confiance ?


Lundi 24 Août 2026