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​Bac en poche, avenir en suspens : l’IA s’invite dans l’angoisse des parents et de leurs enfants

Comment choisir aujourd’hui des études pour exercer demain un métier dont personne ne peut garantir qu’il existera encore sous sa forme actuelle ?


Il fut un temps où l’orientation après le baccalauréat ressemblait à une équation relativement simple : de bonnes notes, une bonne école, un diplôme reconnu et, si possible, un emploi stable. L’intelligence artificielle vient bousculer cette promesse. Pour les jeunes Marocains et leurs parents, choisir une filière devient un pari sur un avenir professionnel de moins en moins prévisible. Et si la véritable erreur était de continuer à orienter nos enfants comme si le monde n’avait pas changé ?



Une génération sommée de choisir son avenir sans connaître les règles du jeu

​Bac en poche, avenir en suspens : l’IA s’invite dans l’angoisse des parents et de leurs enfants
Imaginez la scène.
Un jeune Marocain vient de décrocher son baccalauréat. La famille est réunie. On le félicite, on le photographie, on partage sa réussite sur WhatsApp. Puis arrive inévitablement la question qui gâche un peu la fête : « Et maintenant, tu vas faire quoi ? »

Médecine ? Ingénierie ? Informatique ? Commerce ? Architecture ? Droit ?
Le père privilégie une école réputée. La mère souhaite un métier stable. Un oncle recommande l’intelligence artificielle. Un cousin installé à l’étranger conseille la cybersécurité. Quant au jeune bachelier, il aimerait peut-être faire du design, de la psychologie ou créer sa propre entreprise.
Et soudain, quelqu’un pose la question que personne ne sait vraiment résoudre : « Mais est-ce que ce métier existera encore dans cinq ou dix ans ? »

Silence autour de la table.
Bienvenue dans la nouvelle angoisse de l’orientation post-bac.
Cette inquiétude n’a rien d’imaginaire. Elle traduit une rupture profonde dans notre rapport aux études, au diplôme et à la sécurité professionnelle. Pendant des décennies, les familles ont considéré l’enseignement supérieur comme un investissement dont les risques étaient relativement identifiables.

Aujourd’hui, cet investissement demeure indispensable, mais son rendement professionnel devient beaucoup plus difficile à anticiper.
Un étudiant qui commence cinq années de formation en 2026 obtiendra son diplôme vers 2031. Or, personne ne peut sérieusement décrire avec certitude les capacités des intelligences artificielles de 2031, ni leurs effets précis sur chaque profession.

Voilà le paradoxe : nous demandons à des adolescents de prendre des décisions qui engagent une partie de leur existence, alors que des entreprises technologiques modifient en permanence les conditions dans lesquelles ces décisions produiront leurs effets.

Et nous leur demandons de ne pas se tromper !
Quand les métiers prestigieux cessent d'être des assurances tous risques
Le plus troublant, pour les parents, est que les professions traditionnellement considérées comme protectrices ne sont plus à l'abri de transformations majeures.

Prenons le médecin. L'IA sait déjà contribuer à l'analyse d'images médicales, à la recherche documentaire et à certaines tâches administratives. Cela signifie-t-il que les médecins vont disparaître ? Certainement pas sur la seule base de ces progrès. Le diagnostic clinique, la responsabilité médicale, la relation humaine et les décisions thérapeutiques restent des dimensions essentielles du métier.
Mais le médecin de demain ne travaillera probablement pas exactement comme celui d'hier.
Même constat pour les avocats, les comptables, les architectes, les ingénieurs et les développeurs informatiques.

Un logiciel peut produire un premier projet de contrat, analyser des documents financiers, générer du code ou proposer des plans. Cela ne signifie pas que toutes ces professions deviennent inutiles. Cela signifie que certaines tâches qui justifiaient hier des années d'apprentissage peuvent désormais être exécutées, partiellement ou totalement, par une machine.

Et c'est précisément là que se situe le problème pour les jeunes diplômés.
Car si l'intelligence artificielle prend en charge une partie des tâches simples, répétitives ou préparatoires, comment les débutants vont-ils acquérir l'expérience nécessaire pour devenir des professionnels confirmés ?
On parle beaucoup des emplois qui pourraient disparaître. On parle moins de ces premières marches de la carrière qui risquent de se transformer.

Or, sans première marche, comment monter l'escalier ?
Le diplôme de 2031 face à une technologie qui change tous les six mois
Les études internationales confirment l'ampleur de la transformation, tout en invitant à se méfier des discours catastrophistes.
Dans son rapport Future of Jobs 2025, le Forum économique mondial estime que les grandes mutations économiques et technologiques pourraient entraîner, d'ici 2030, la création de 170 millions d'emplois et le déplacement de 92 millions d'autres à l'échelle mondiale.
Le même rapport prévoit qu'environ 39 % des compétences actuellement utilisées au travail pourraient évoluer ou devenir obsolètes sur la période étudiée. Ce sont des projections issues notamment d'enquêtes auprès des employeurs, pas des certitudes ni des prévisions propres au Maroc. 

De son côté, l'Organisation internationale du travail estimait en mai 2025 qu'un emploi sur quatre dans le monde présentait une certaine exposition à l'intelligence artificielle générative. Mais elle précisait que la transformation des métiers était généralement plus probable que leur disparition pure et simple. 

Autrement dit, les chiffres ne justifient ni la panique ni l'insouciance.
Ils révèlent surtout une difficulté que nos systèmes éducatifs ont encore du mal à intégrer : nous continuons à organiser des formations longues dans un environnement technologique dont les cycles d'évolution deviennent extrêmement courts.

Certes, les universités ont toujours dû s'adapter au progrès. Mais l'IA présente une particularité troublante : elle intervient désormais dans les activités intellectuelles elles-mêmes, celles qui constituaient précisément la justification de nombreuses études supérieures.

Savoir rédiger, calculer, traduire, programmer ou synthétiser ne suffit plus nécessairement à distinguer un diplômé.

Il faut désormais savoir pourquoi, pour qui et dans quelles conditions accomplir ces tâches.

Au Maroc, une angoisse aggravée par le poids du sacrifice familial

Cette révolution prend une dimension particulière dans notre pays.
Pour de nombreuses familles marocaines, les études supérieures représentent bien davantage qu'un parcours académique. Elles incarnent un espoir de mobilité sociale, parfois construit sur plusieurs générations.

Des parents économisent pendant des années pour financer une école privée, un logement dans une autre ville ou des études à l'étranger.

Le diplôme est alors perçu comme la récompense attendue de cet effort collectif.
Mais que se passe-t-il lorsque cette promesse devient incertaine ?

Comment expliquer à un père qui finance des études coûteuses que personne ne peut lui garantir la valeur future du diplôme ? Comment convaincre une mère qu'une filière prestigieuse ne constitue plus automatiquement une protection contre le chômage ?

Et comment demander à un jeune de suivre sa passion lorsque toute sa famille attend de lui une sécurité économique ?

L'intelligence artificielle ne crée pas toutes ces contradictions. Le chômage des diplômés, les inégalités d'accès aux formations et le décalage entre universités et entreprises existaient bien avant ChatGPT.

Mais elle ajoute une incertitude supplémentaire à des choix déjà difficiles.
Elle risque aussi d'accentuer les écarts entre ceux qui peuvent accéder à une formation flexible, internationale et technologiquement avancée, et ceux qui restent enfermés dans des cursus peu actualisés.

Le danger serait de voir apparaître une nouvelle fracture sociale : non plus seulement entre diplômés et non-diplômés, mais entre ceux qui savent travailler avec l'IA et ceux qui en subissent les transformations.

Et si nous posions la mauvaise question à nos enfants ?

Je crois que nous devons avoir le courage de remettre en question notre manière d'accompagner les jeunes.
Pourquoi leur demandons-nous encore de choisir un métier définitif à 18 ans ?
Pourquoi présentons-nous certaines écoles comme des garanties de réussite, alors qu'aucun établissement ne peut aujourd'hui promettre l'immunité professionnelle face aux bouleversements technologiques ?
Et pourquoi continuons-nous parfois à valoriser davantage le prestige du diplôme que la capacité réelle à résoudre des problèmes ?

Il ne s'agit évidemment pas de renoncer aux études longues, ni de prétendre que tout le monde devrait devenir spécialiste de l'intelligence artificielle.
Ce serait remplacer une illusion par une autre.

Un excellent médecin restera nécessaire. Un ingénieur compétent aussi. Un enseignant capable de transmettre le goût du savoir, un juriste rigoureux ou un artisan qualifié conserveront des rôles essentiels.
Mais leur formation devra intégrer une nouvelle exigence : apprendre à travailler dans un environnement où les connaissances, les outils et les méthodes changent continuellement.

Cela suppose de renforcer les fondamentaux scientifiques, la culture générale, les langues, le raisonnement critique, la créativité et les compétences relationnelles.

Cela suppose également d'apprendre à utiliser l'IA sans lui abandonner son jugement.
Car savoir obtenir une réponse d'une machine n'est pas la même chose que savoir si cette réponse est juste.

Parents, cessons de chercher un métier garanti

J'aimerais pouvoir dire aux parents qu'il existe une liste de dix métiers parfaitement protégés jusqu'en 2040.
Mais cette liste serait intellectuellement malhonnête.
Personne ne connaît avec certitude les capacités futures de l'IA, leur coût, leur vitesse d'adoption ou les choix réglementaires et économiques qui encadreront leur utilisation.
Nous pouvons identifier des tendances, pas distribuer des assurances professionnelles.

Alors, que conseiller à nos enfants ?
D'abord, ne pas sacrifier leurs aptitudes et leurs aspirations à une mode technologique. Ensuite, choisir des formations exigeantes, ouvertes sur plusieurs débouchés, avec des expériences pratiques et des possibilités de spécialisation.

Surtout, leur apprendre qu'une orientation n'est plus nécessairement un engagement irréversible.
On peut devenir ingénieur puis entrepreneur. Juriste puis spécialiste de la régulation numérique. Médecin puis expert en technologies de santé.

L'essentiel sera peut-être moins de conserver le même métier pendant quarante ans que de préserver la capacité d'en apprendre plusieurs.

Et cette responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur les familles. Les universités, les écoles, les entreprises et les pouvoirs publics doivent rendre les parcours plus souples, les passerelles plus accessibles et les formations continues réellement efficaces.

Sinon, nous demanderons aux jeunes de s'adapter à une révolution sans leur donner les moyens de le faire.
Le droit de ne pas savoir ce que l'on deviendra

Finalement, ce qui m'inquiète le plus n'est pas que l'intelligence artificielle puisse transformer radicalement le travail.

C'est que nous continuions à faire peser sur des adolescents la responsabilité de prédire un avenir que les meilleurs chercheurs et les plus grandes entreprises technologiques ne parviennent pas eux-mêmes à anticiper.
Nos enfants ont le droit d'hésiter. Ils ont le droit de changer d'avis. Ils ont même le droit de se tromper, à condition que notre système éducatif leur permette de rebondir.

L'orientation post-bac ne devrait pas être un verdict prononcé à 18 ans.
Elle devrait être le début d'un parcours évolutif.
Peut-être devrions-nous donc remplacer cette question familiale, presque rituelle : « Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ? »
Par une autre, beaucoup plus féconde : « Qu'est-ce que tu aimerais apprendre à faire, comprendre et apporter aux autres ? »
Parce que, dans un monde où les machines deviennent chaque année plus performantes, la vraie richesse d'un jeune ne sera pas seulement ce qu'il sait aujourd'hui.

Ce sera aussi sa capacité à continuer d'apprendre demain.
Et si le plus beau cadeau que nous pouvions offrir à nos enfants n'était plus la promesse d'un métier sûr, mais la confiance nécessaire pour affronter un avenir incertain ?


Dimanche 11 Octobre 2026