Il fallait peut-être écouter Abdelilah Benkirane au pied de la lettre.
Au lendemain des législatives du 23 septembre, le secrétaire général du PJD ne s’est pas contenté d’annoncer qu’il ne souhaitait pas participer à un gouvernement conduit par le PAM. Il a également affirmé sa conviction que le prochain exécutif échouerait et que « la bataille » devait continuer. Le PJD est passé de 13 à 54 députés, tandis que le PAM arrive en tête avec 97 sièges selon les résultats provisoires.
Autrement dit, le gouvernement n’existe pas encore que Benkirane organise déjà son opposition.
Et derrière le verbe « faire tomber », un instrument constitutionnel vient naturellement à l’esprit : la motion de censure.
79 signatures : le premier mur
L’article 105 de la Constitution marocaine permet à la Chambre des représentants de mettre en cause la responsabilité du gouvernement par une motion de censure.
Mais les conditions sont exigeantes. Pour simplement déposer une motion, il faut la signature d’au moins un cinquième des membres de la Chambre.
Sur 395 députés, cela représente 79 signatures.
Le PJD en possède 54. Il lui en manque donc 25. Voilà tout le problème — et peut-être tout le projet politique.
Avec ses seuls députés, Benkirane peut faire du bruit, interpeller le gouvernement, multiplier les questions, mener des batailles parlementaires et occuper le terrain médiatique.
Mais il ne peut même pas déposer seul une motion de censure.
Pour franchir la première porte, il devra trouver des alliés. Et c’est précisément là que commence le jeu.
Benkirane n’a pas besoin de 198 voix tout de suite
Car déposer une motion et la faire adopter sont deux choses très différentes.
Pour renverser effectivement le gouvernement, la Constitution exige l’approbation de la majorité absolue des membres composant la Chambre des représentants, soit au moins 198 députés.
Nous en sommes évidemment très loin. Mais considérer pour cette raison la menace de Benkirane comme purement théâtrale serait peut-être aller trop vite.
Une motion de censure peut avoir une vie politique avant même d’avoir une majorité arithmétique.
Elle peut servir de thermomètre de la majorité.
Qui signe ?
Qui refuse ?
Qui hésite ?
Quel groupe parlementaire se fissure ?
Quels députés de la majorité commencent à prendre leurs distances ?
Quels partis acceptent de discuter avec le PJD ?
Voilà pourquoi les 25 signatures manquantes pourraient devenir politiquement plus intéressantes que les 144 voix supplémentaires nécessaires pour renverser effectivement le gouvernement.
Benkirane n’a peut-être pas encore les moyens de faire tomber un gouvernement. Il a désormais les moyens de chercher à tester sa solidité.
Le futur gouvernement devra regarder devant lui… et derrière lui
La future majorité sera probablement confortable sur le papier. Mais une coalition n’est jamais une simple addition de sièges.
Elle est faite d’intérêts, de programmes, d’ambitions personnelles, de ministres, de groupes parlementaires, d’élus locaux et, surtout, d’un calendrier électoral.
Or ce calendrier contient une petite bombe politique : 2027.
À peine la nouvelle équipe installée, les partis devront préparer les prochaines élections communales et régionales.
Et c’est ici que la stratégie de Benkirane prend une autre dimension.
Le secrétaire général du PJD n’a pas nécessairement besoin de renverser effectivement le gouvernement en 2027. Il lui suffit de convaincre une partie de l’opinion que celui-ci peut être renversé.
Nuance considérable. 2027 avant 2031
Après son effondrement de 2021, le PJD devait d’abord revenir. C’est fait parlementairement : de 13 à 54 députés.
Il lui faut maintenant retrouver ce que les législatives ne peuvent pas lui rendre : le territoire.
Les communes.
Les régions.
Les élus locaux.
Les réseaux militants.
Les grandes villes.
Les relais politiques de proximité.
Dès lors, chaque difficulté du nouveau gouvernement pourra être transformée en argument pour 2027.
Le pouvoir d’achat ne s’améliore pas assez vite ? 2027.
Une réforme provoque une contestation ? 2027.
La coalition se dispute ? 2027.
Une promesse électorale tarde à se concrétiser ? 2027.
Un ministre dérape ? 2027.
Benkirane dispose ainsi d’une formidable facilité stratégique : il pourra faire campagne presque immédiatement sans avoir à gouverner. Et la motion de censure devient une arme de campagne
Imaginons maintenant la séquence.
Le gouvernement se constitue.
Benkirane prend la tête d’une opposition offensive.
Le PJD multiplie les confrontations parlementaires.
Puis, sur un dossier particulièrement sensible, il annonce vouloir déposer une motion de censure.
Il lui manque 25 signatures. Commence alors le feuilleton.
Le PPS signera-t-il ?
L’USFP suivra-t-il ?
Des députés d’autres groupes accepteront-ils de s’y associer ?
La majorité restera-t-elle parfaitement alignée ?
Même si la motion n’atteint jamais les 198 voix nécessaires à son adoption, le débat aura produit son effet politique.
Pendant plusieurs jours, la question ne sera plus : « Que fait le gouvernement ? »
Mais : « Le gouvernement peut-il tomber ? »
Pour un opposant comme Benkirane, ce déplacement du débat vaut déjà beaucoup.
Attention toutefois au piège
La stratégie comporte aussi un risque pour le PJD.
À force d’annoncer la chute d’un gouvernement avant même sa naissance, Benkirane pourrait donner à la future majorité un argument facile : celui d'une opposition davantage préoccupée par la conquête du pouvoir que par le contrôle constructif de l'action gouvernementale.
Et une motion de censure lancée trop tôt, sans partenaires suffisants, pourrait se retourner contre son initiateur en démontrant au contraire la solidité de la coalition.
L’arme est donc puissante précisément parce qu’elle ne doit pas être utilisée n’importe quand.
Benkirane connaît suffisamment le Parlement pour le savoir.
Le plus intéressant reste peut-être Lakjaa
Benkirane a d’ailleurs pris soin de séparer les personnes des partis. Il affirme entretenir des rapports cordiaux avec Fouzi Lekjaa tout en maintenant une opposition frontale au PAM.
La distinction est politiquement habile.
Elle permet demain de dire : je ne combats pas Lekjaa, je combats son gouvernement.
Et si les difficultés apparaissent, elle permettra éventuellement d'essayer de détacher l'homme du bilan de sa coalition — ou, au contraire, de rattacher progressivement ce bilan à celui qui la dirige.
Tout dépendra naturellement de la personnalité finalement désignée pour former le gouvernement conformément à l'article 47 de la Constitution. Le PAM est arrivé premier ; le choix de la personne appartient au Roi parmi les responsables du parti arrivé en tête.
Benkirane ne prépare donc peut-être pas 2031
C'est finalement l'erreur de perspective que nous pourrions commettre.
Voir dans le retour du PJD une reconstruction sur cinq ans.
Son calendrier pourrait être beaucoup plus court :
Septembre 2026 : retour parlementaire.
2027 : reconquête territoriale.
Entre les deux : opposition maximale.
Et quelque part dans cette séquence plane désormais la motion de censure.
Pas forcément pour renverser immédiatement le gouvernement.
Peut-être d'abord pour compter les mécontents.
Puis compter les dissidents.
Puis compter les signatures.
Et enfin, si un jour l'arithmétique le permet, compter jusqu'à 198.
Le gouvernement n'est pas encore constitué.
Benkirane, lui, semble déjà avoir choisi son métier pour les prochains mois : chef de l'opposition et collecteur de mécontents. En politique, les majorités se construisent avec des additions. Les motions de censure, elles, commencent souvent par observer les soustractions.
Autrement dit, le gouvernement n’existe pas encore que Benkirane organise déjà son opposition.
Et derrière le verbe « faire tomber », un instrument constitutionnel vient naturellement à l’esprit : la motion de censure.
79 signatures : le premier mur
L’article 105 de la Constitution marocaine permet à la Chambre des représentants de mettre en cause la responsabilité du gouvernement par une motion de censure.
Mais les conditions sont exigeantes. Pour simplement déposer une motion, il faut la signature d’au moins un cinquième des membres de la Chambre.
Sur 395 députés, cela représente 79 signatures.
Le PJD en possède 54. Il lui en manque donc 25. Voilà tout le problème — et peut-être tout le projet politique.
Avec ses seuls députés, Benkirane peut faire du bruit, interpeller le gouvernement, multiplier les questions, mener des batailles parlementaires et occuper le terrain médiatique.
Mais il ne peut même pas déposer seul une motion de censure.
Pour franchir la première porte, il devra trouver des alliés. Et c’est précisément là que commence le jeu.
Benkirane n’a pas besoin de 198 voix tout de suite
Car déposer une motion et la faire adopter sont deux choses très différentes.
Pour renverser effectivement le gouvernement, la Constitution exige l’approbation de la majorité absolue des membres composant la Chambre des représentants, soit au moins 198 députés.
Nous en sommes évidemment très loin. Mais considérer pour cette raison la menace de Benkirane comme purement théâtrale serait peut-être aller trop vite.
Une motion de censure peut avoir une vie politique avant même d’avoir une majorité arithmétique.
Elle peut servir de thermomètre de la majorité.
Qui signe ?
Qui refuse ?
Qui hésite ?
Quel groupe parlementaire se fissure ?
Quels députés de la majorité commencent à prendre leurs distances ?
Quels partis acceptent de discuter avec le PJD ?
Voilà pourquoi les 25 signatures manquantes pourraient devenir politiquement plus intéressantes que les 144 voix supplémentaires nécessaires pour renverser effectivement le gouvernement.
Benkirane n’a peut-être pas encore les moyens de faire tomber un gouvernement. Il a désormais les moyens de chercher à tester sa solidité.
Le futur gouvernement devra regarder devant lui… et derrière lui
La future majorité sera probablement confortable sur le papier. Mais une coalition n’est jamais une simple addition de sièges.
Elle est faite d’intérêts, de programmes, d’ambitions personnelles, de ministres, de groupes parlementaires, d’élus locaux et, surtout, d’un calendrier électoral.
Or ce calendrier contient une petite bombe politique : 2027.
À peine la nouvelle équipe installée, les partis devront préparer les prochaines élections communales et régionales.
Et c’est ici que la stratégie de Benkirane prend une autre dimension.
Le secrétaire général du PJD n’a pas nécessairement besoin de renverser effectivement le gouvernement en 2027. Il lui suffit de convaincre une partie de l’opinion que celui-ci peut être renversé.
Nuance considérable. 2027 avant 2031
Après son effondrement de 2021, le PJD devait d’abord revenir. C’est fait parlementairement : de 13 à 54 députés.
Il lui faut maintenant retrouver ce que les législatives ne peuvent pas lui rendre : le territoire.
Les communes.
Les régions.
Les élus locaux.
Les réseaux militants.
Les grandes villes.
Les relais politiques de proximité.
Dès lors, chaque difficulté du nouveau gouvernement pourra être transformée en argument pour 2027.
Le pouvoir d’achat ne s’améliore pas assez vite ? 2027.
Une réforme provoque une contestation ? 2027.
La coalition se dispute ? 2027.
Une promesse électorale tarde à se concrétiser ? 2027.
Un ministre dérape ? 2027.
Benkirane dispose ainsi d’une formidable facilité stratégique : il pourra faire campagne presque immédiatement sans avoir à gouverner. Et la motion de censure devient une arme de campagne
Imaginons maintenant la séquence.
Le gouvernement se constitue.
Benkirane prend la tête d’une opposition offensive.
Le PJD multiplie les confrontations parlementaires.
Puis, sur un dossier particulièrement sensible, il annonce vouloir déposer une motion de censure.
Il lui manque 25 signatures. Commence alors le feuilleton.
Le PPS signera-t-il ?
L’USFP suivra-t-il ?
Des députés d’autres groupes accepteront-ils de s’y associer ?
La majorité restera-t-elle parfaitement alignée ?
Même si la motion n’atteint jamais les 198 voix nécessaires à son adoption, le débat aura produit son effet politique.
Pendant plusieurs jours, la question ne sera plus : « Que fait le gouvernement ? »
Mais : « Le gouvernement peut-il tomber ? »
Pour un opposant comme Benkirane, ce déplacement du débat vaut déjà beaucoup.
Attention toutefois au piège
La stratégie comporte aussi un risque pour le PJD.
À force d’annoncer la chute d’un gouvernement avant même sa naissance, Benkirane pourrait donner à la future majorité un argument facile : celui d'une opposition davantage préoccupée par la conquête du pouvoir que par le contrôle constructif de l'action gouvernementale.
Et une motion de censure lancée trop tôt, sans partenaires suffisants, pourrait se retourner contre son initiateur en démontrant au contraire la solidité de la coalition.
L’arme est donc puissante précisément parce qu’elle ne doit pas être utilisée n’importe quand.
Benkirane connaît suffisamment le Parlement pour le savoir.
Le plus intéressant reste peut-être Lakjaa
Benkirane a d’ailleurs pris soin de séparer les personnes des partis. Il affirme entretenir des rapports cordiaux avec Fouzi Lekjaa tout en maintenant une opposition frontale au PAM.
La distinction est politiquement habile.
Elle permet demain de dire : je ne combats pas Lekjaa, je combats son gouvernement.
Et si les difficultés apparaissent, elle permettra éventuellement d'essayer de détacher l'homme du bilan de sa coalition — ou, au contraire, de rattacher progressivement ce bilan à celui qui la dirige.
Tout dépendra naturellement de la personnalité finalement désignée pour former le gouvernement conformément à l'article 47 de la Constitution. Le PAM est arrivé premier ; le choix de la personne appartient au Roi parmi les responsables du parti arrivé en tête.
Benkirane ne prépare donc peut-être pas 2031
C'est finalement l'erreur de perspective que nous pourrions commettre.
Voir dans le retour du PJD une reconstruction sur cinq ans.
Son calendrier pourrait être beaucoup plus court :
Septembre 2026 : retour parlementaire.
2027 : reconquête territoriale.
Entre les deux : opposition maximale.
Et quelque part dans cette séquence plane désormais la motion de censure.
Pas forcément pour renverser immédiatement le gouvernement.
Peut-être d'abord pour compter les mécontents.
Puis compter les dissidents.
Puis compter les signatures.
Et enfin, si un jour l'arithmétique le permet, compter jusqu'à 198.
Le gouvernement n'est pas encore constitué.
Benkirane, lui, semble déjà avoir choisi son métier pour les prochains mois : chef de l'opposition et collecteur de mécontents. En politique, les majorités se construisent avec des additions. Les motions de censure, elles, commencent souvent par observer les soustractions.