Des trottoirs séparés au nom de la religion
L’information aurait pu passer pour une mauvaise plaisanterie. Elle était pourtant officielle.
Le 14 juillet 2026, la municipalité de Bnei Brak, ville israélienne située dans l’agglomération de Tel-Aviv et peuplée majoritairement de juifs ultraorthodoxes haredim, a annoncé son intention de séparer les hommes et les femmes sur des portions des rues Shlomo Hamelech et Ezra.
Ces deux axes, proches de salles de mariage et de réception, devaient être équipés de panneaux directionnels et de barrières. Objectif déclaré : organiser les déplacements de foules importantes conformément aux consignes des rabbins locaux. La municipalité indiquait également que ce dispositif, préparé depuis plusieurs années, pourrait être étendu à d’autres rues.
Le message adressé aux habitants ne laissait guère de place à la discussion. Selon les informations publiées par la presse israélienne, la ville considérait les instructions des autorités rabbiniques comme suffisamment claires et appelait la population à s’y conformer.
Il ne s’agissait donc pas d’une séparation librement choisie à l’entrée d’un lieu de culte ou pendant une cérémonie privée. La mesure concernait des trottoirs, autrement dit l’espace public municipal, celui qui appartient en principe à tous les citoyens.
C’est là que l’affaire change de nature.
La liberté religieuse mérite d’être défendue, y compris lorsque les pratiques concernées déplaisent à la majorité. Les communautés doivent pouvoir préserver leurs traditions et organiser leur vie collective. Mais cette liberté peut-elle aller jusqu’à assigner les femmes et les hommes à des parcours distincts dans la rue ?
La question n’est ni anti-religieuse ni réservée à Israël. Elle concerne toutes les sociétés qui cherchent un équilibre entre convictions spirituelles, autonomie communautaire et égalité civile.
Le deux-poids-deux-mesures médiatique en question. Imaginons maintenant la même scène ailleurs.
Une municipalité du Caire annonce que, sur deux rues très fréquentées, les femmes devront emprunter un trottoir et les hommes l’autre. Des barrières sont installées. Les responsables locaux expliquent que la décision répond aux recommandations de dignitaires religieux.
Combien de temps faudrait-il avant de voir tomber les communiqués dénonçant « l’islamisation de l’espace public », « l’effacement des femmes » ou « la dérive théocratique » ? Probablement quelques heures.
Des chaînes internationales installeraient leurs caméras sur place. Des organisations de défense des droits humains demanderaient des explications au gouvernement égyptien. Des responsables politiques européens y verraient la confirmation d’une régression générale du monde arabe. Sur les réseaux sociaux, la photographie d’un trottoir réservé aux femmes deviendrait le symbole commode de toute une civilisation.
Cette mobilisation ne serait d’ailleurs pas nécessairement injustifiée. La séparation imposée dans la rue pose un vrai problème d’égalité.
Ce qui interroge, c’est la différence de vocabulaire, d’intensité et de cadrage selon le pays concerné.
Quand une société musulmane impose une restriction au nom de la religion, celle-ci est facilement présentée comme la conséquence naturelle de l’islam. Quand une mesure comparable apparaît dans une ville israélienne ultraorthodoxe, elle demeure plus volontiers décrite comme une controverse locale, une singularité communautaire ou une tension interne à la démocratie israélienne.
Le fait a pourtant été rapporté par plusieurs médias israéliens et étrangers. Il serait donc excessif de parler de silence absolu. The Jerusalem Post, Times of Israel, Deutsche Welle et d’autres titres ont couvert l’affaire. La contestation a aussi été bien réelle à l’intérieur d’Israël.
Le problème se situe ailleurs : dans l’absence relative de généralisation.
Personne ne devrait rendre l’ensemble du judaïsme responsable de la décision de Bnei Brak. C’est heureux. Mais pourquoi cette même prudence disparaît-elle si souvent lorsqu’une municipalité, un prédicateur ou un gouvernement musulman adopte une mesure contestable ?
Pourquoi l’islam doit-il fréquemment répondre des actes de chaque conservateur se réclamant de lui, alors que les autres religions bénéficient plus facilement d’une contextualisation politique, sociale ou historique ?
Une contestation israélienne qu’il ne faut pas effacer : la société israélienne n’a pas unanimement accepté cette séparation.
Yaki Vider, élu municipal et responsable local du Likoud, a publiquement demandé aux dirigeants de Bnei Brak de s’occuper du nettoyage, des infrastructures et des transports plutôt que de contrôler les comportements individuels. Il a estimé que la municipalité n’était pas une « patrouille de la modestie ».
Des militantes des droits des femmes ont également dénoncé une tentative supplémentaire d’exclusion féminine de l’espace public. Des contre-manifestantes se sont mobilisées dans un climat politique déjà tendu autour de la place des ultraorthodoxes, du service militaire et de la séparation des sexes.
Surtout, les panneaux ont été retirés le 15 juillet, au lendemain de la révélation de l’affaire, à la suite du tollé provoqué par leur installation. Les informations disponibles indiquent donc que le projet a été au minimum suspendu ou freiné, même si les intentions municipales et le débat politique demeurent.
La justice israélienne avait déjà fixé une limite. En 2017, la Cour suprême avait ordonné à la municipalité de Beit Shemesh de retirer des panneaux demandant aux femmes et aux hommes de marcher de part et d’autre de la rue. Cette jurisprudence rendait juridiquement fragile l’initiative de Bnei Brak.
Ces éléments comptent. Ils montrent qu’Israël possède des institutions, des élus, des journalistes et des citoyens capables de contester les tentatives d’imposer des normes religieuses dans l’espace commun. Les ignorer reviendrait à fabriquer une caricature inverse de celle que nous dénonçons.
Défendre une seule règle pour tous
Pour les marocains, cette affaire résonne d’une manière particulière.
Le Maroc se définit par un Islam institutionnel tolérant, par une monarchie constitutionnelle et par une recherche continue d’équilibre entre les valeurs de la société, les libertés individuelles et l’évolution des droits. Cette voie n’est ni simple ni achevée. Elle exige de débattre sans renier notre identité et de réformer sans mépriser les sensibilités religieuses.
Mais elle exige aussi de refuser les leçons distribuées selon des critères variables.
Une séparation imposée aux femmes et aux hommes dans une rue publique doit être examinée avec la même exigence, qu’elle soit décidée au Caire, à Bnei Brak, à New Delhi, à Paris ou ailleurs. Les droits fondamentaux ne peuvent pas changer de définition selon les alliances diplomatiques, la religion dominante ou l’image que les médias occidentaux se font du pays concerné.
Il ne s’agit pas de demander davantage de condamnations contre Israël. Il s’agit de réclamer moins de préjugés contre les sociétés arabes et musulmanes.
Le retrait rapide des panneaux à Bnei Brak montre que la vigilance citoyenne et institutionnelle peut produire un résultat. C’est la partie rassurante de l’histoire. La partie plus dérangeante tient à notre perception collective : certains reculs sont traités comme des accidents locaux ; d’autres servent immédiatement de procès à une culture entière.
Le véritable progrès commencera lorsque la même règle sera appliquée à tous, sans indulgence sélective et sans indignation à géométrie variable.
Le 14 juillet 2026, la municipalité de Bnei Brak, ville israélienne située dans l’agglomération de Tel-Aviv et peuplée majoritairement de juifs ultraorthodoxes haredim, a annoncé son intention de séparer les hommes et les femmes sur des portions des rues Shlomo Hamelech et Ezra.
Ces deux axes, proches de salles de mariage et de réception, devaient être équipés de panneaux directionnels et de barrières. Objectif déclaré : organiser les déplacements de foules importantes conformément aux consignes des rabbins locaux. La municipalité indiquait également que ce dispositif, préparé depuis plusieurs années, pourrait être étendu à d’autres rues.
Le message adressé aux habitants ne laissait guère de place à la discussion. Selon les informations publiées par la presse israélienne, la ville considérait les instructions des autorités rabbiniques comme suffisamment claires et appelait la population à s’y conformer.
Il ne s’agissait donc pas d’une séparation librement choisie à l’entrée d’un lieu de culte ou pendant une cérémonie privée. La mesure concernait des trottoirs, autrement dit l’espace public municipal, celui qui appartient en principe à tous les citoyens.
C’est là que l’affaire change de nature.
La liberté religieuse mérite d’être défendue, y compris lorsque les pratiques concernées déplaisent à la majorité. Les communautés doivent pouvoir préserver leurs traditions et organiser leur vie collective. Mais cette liberté peut-elle aller jusqu’à assigner les femmes et les hommes à des parcours distincts dans la rue ?
La question n’est ni anti-religieuse ni réservée à Israël. Elle concerne toutes les sociétés qui cherchent un équilibre entre convictions spirituelles, autonomie communautaire et égalité civile.
Le deux-poids-deux-mesures médiatique en question. Imaginons maintenant la même scène ailleurs.
Une municipalité du Caire annonce que, sur deux rues très fréquentées, les femmes devront emprunter un trottoir et les hommes l’autre. Des barrières sont installées. Les responsables locaux expliquent que la décision répond aux recommandations de dignitaires religieux.
Combien de temps faudrait-il avant de voir tomber les communiqués dénonçant « l’islamisation de l’espace public », « l’effacement des femmes » ou « la dérive théocratique » ? Probablement quelques heures.
Des chaînes internationales installeraient leurs caméras sur place. Des organisations de défense des droits humains demanderaient des explications au gouvernement égyptien. Des responsables politiques européens y verraient la confirmation d’une régression générale du monde arabe. Sur les réseaux sociaux, la photographie d’un trottoir réservé aux femmes deviendrait le symbole commode de toute une civilisation.
Cette mobilisation ne serait d’ailleurs pas nécessairement injustifiée. La séparation imposée dans la rue pose un vrai problème d’égalité.
Ce qui interroge, c’est la différence de vocabulaire, d’intensité et de cadrage selon le pays concerné.
Quand une société musulmane impose une restriction au nom de la religion, celle-ci est facilement présentée comme la conséquence naturelle de l’islam. Quand une mesure comparable apparaît dans une ville israélienne ultraorthodoxe, elle demeure plus volontiers décrite comme une controverse locale, une singularité communautaire ou une tension interne à la démocratie israélienne.
Le fait a pourtant été rapporté par plusieurs médias israéliens et étrangers. Il serait donc excessif de parler de silence absolu. The Jerusalem Post, Times of Israel, Deutsche Welle et d’autres titres ont couvert l’affaire. La contestation a aussi été bien réelle à l’intérieur d’Israël.
Le problème se situe ailleurs : dans l’absence relative de généralisation.
Personne ne devrait rendre l’ensemble du judaïsme responsable de la décision de Bnei Brak. C’est heureux. Mais pourquoi cette même prudence disparaît-elle si souvent lorsqu’une municipalité, un prédicateur ou un gouvernement musulman adopte une mesure contestable ?
Pourquoi l’islam doit-il fréquemment répondre des actes de chaque conservateur se réclamant de lui, alors que les autres religions bénéficient plus facilement d’une contextualisation politique, sociale ou historique ?
Une contestation israélienne qu’il ne faut pas effacer : la société israélienne n’a pas unanimement accepté cette séparation.
Yaki Vider, élu municipal et responsable local du Likoud, a publiquement demandé aux dirigeants de Bnei Brak de s’occuper du nettoyage, des infrastructures et des transports plutôt que de contrôler les comportements individuels. Il a estimé que la municipalité n’était pas une « patrouille de la modestie ».
Des militantes des droits des femmes ont également dénoncé une tentative supplémentaire d’exclusion féminine de l’espace public. Des contre-manifestantes se sont mobilisées dans un climat politique déjà tendu autour de la place des ultraorthodoxes, du service militaire et de la séparation des sexes.
Surtout, les panneaux ont été retirés le 15 juillet, au lendemain de la révélation de l’affaire, à la suite du tollé provoqué par leur installation. Les informations disponibles indiquent donc que le projet a été au minimum suspendu ou freiné, même si les intentions municipales et le débat politique demeurent.
La justice israélienne avait déjà fixé une limite. En 2017, la Cour suprême avait ordonné à la municipalité de Beit Shemesh de retirer des panneaux demandant aux femmes et aux hommes de marcher de part et d’autre de la rue. Cette jurisprudence rendait juridiquement fragile l’initiative de Bnei Brak.
Ces éléments comptent. Ils montrent qu’Israël possède des institutions, des élus, des journalistes et des citoyens capables de contester les tentatives d’imposer des normes religieuses dans l’espace commun. Les ignorer reviendrait à fabriquer une caricature inverse de celle que nous dénonçons.
Défendre une seule règle pour tous
Pour les marocains, cette affaire résonne d’une manière particulière.
Le Maroc se définit par un Islam institutionnel tolérant, par une monarchie constitutionnelle et par une recherche continue d’équilibre entre les valeurs de la société, les libertés individuelles et l’évolution des droits. Cette voie n’est ni simple ni achevée. Elle exige de débattre sans renier notre identité et de réformer sans mépriser les sensibilités religieuses.
Mais elle exige aussi de refuser les leçons distribuées selon des critères variables.
Une séparation imposée aux femmes et aux hommes dans une rue publique doit être examinée avec la même exigence, qu’elle soit décidée au Caire, à Bnei Brak, à New Delhi, à Paris ou ailleurs. Les droits fondamentaux ne peuvent pas changer de définition selon les alliances diplomatiques, la religion dominante ou l’image que les médias occidentaux se font du pays concerné.
Il ne s’agit pas de demander davantage de condamnations contre Israël. Il s’agit de réclamer moins de préjugés contre les sociétés arabes et musulmanes.
Le retrait rapide des panneaux à Bnei Brak montre que la vigilance citoyenne et institutionnelle peut produire un résultat. C’est la partie rassurante de l’histoire. La partie plus dérangeante tient à notre perception collective : certains reculs sont traités comme des accidents locaux ; d’autres servent immédiatement de procès à une culture entière.
Le véritable progrès commencera lorsque la même règle sera appliquée à tous, sans indulgence sélective et sans indignation à géométrie variable.