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​Chaque 1er avril, je tombe encore dans le panneau




Il y a des fidélités que l’on choisit, et d’autres qui vous collent à la peau. Chez moi, depuis quarante-huit ans, le 1er avril est une tradition subie.

​Chaque 1er avril, je tombe encore dans le panneau
Chaque année, sans exception ou presque, je me fais avoir par un poisson d’avril de ma Tante Aziza (toujours la mème). Et chaque année, je me pose la même question, avec une sincérité presque touchante : comment est-il encore possible, après autant de décennies, de tomber dans le piège ?

On pourrait croire qu’avec l’âge vient la méfiance. Que l’expérience finit par immuniser contre les petits mensonges festifs, les annonces absurdes, les nouvelles trop belles ou trop énormes pour être vraies. En théorie, oui. En pratique, non. Car le poisson d’avril ne fonctionne pas seulement sur la naïveté. Il prospère sur quelque chose de plus profond : notre envie de croire, notre réflexe de réagir, notre faiblesse devant l’effet de surprise.

Le scénario est presque toujours le même. Le matin, je me lève avec cette résolution très sérieuse : aujourd’hui, personne ne m’aura. Je vais vérifier, croiser les sources, lever un sourcil sceptique au moindre excès. Je me sens prêt, blindé, presque supérieur. Puis arrive le message. Ou la confidence. Ou le titre invraisemblable prononcé avec un aplomb admirable. Et là, pendant quelques secondes, parfois quelques minutes, je plonge. Je réfléchis, j’analyse, j’y crois. Jusqu’au moment où le rire éclate en face de moi, ou que le terrible verdict tombe : “Poisson d’avril.”

Le plus humiliant, au fond, n’est pas de se faire piéger. C’est de constater que l’on continue à se faire piéger avec méthode, régularité et constance. Comme si le 1er avril avait trouvé en moi un terrain d’accueil permanent. Comme si, au lieu d’apprendre, je recommençais chaque année avec l’enthousiasme d’un débutant. Certains collectionnent les timbres, d’autres les montres. Moi, j’accumule les crédulités saisonnières.

Mais il faut peut-être regarder cette faiblesse autrement. Se faire avoir, le 1er avril, ce n’est pas seulement manquer de vigilance. C’est aussi ne pas être complètement fermé au jeu, à l’absurde, à la fantaisie. Dans une époque saturée d’informations anxiogènes, de polémiques permanentes et de méfiance généralisée, il reste presque rassurant qu’une simple blague puisse encore nous désarmer. Cela prouve que tout n’est pas devenu mécanique. Qu’il reste une part d’enfance dans nos réflexes d’adulte.

Bien sûr, il y a aussi une leçon plus sévère derrière cette comédie annuelle. Le poisson d’avril, version légère, révèle quelque chose de très contemporain : nous sommes tous vulnérables à ce qui ressemble à une information crédible. Une rumeur bien présentée, une annonce dite sur le bon ton, un détail suffisamment plausible, et l’esprit critique vacille. Le 1er avril ne fait finalement qu’exagérer ce que le reste de l’année pratique à plus grande échelle.

Alors oui, je ne comprends pas vraiment pourquoi, depuis quarante-huit ans, chaque 1er avril, je me fais encore avoir. Mais peut-être que cette incompréhension est justement la preuve que le mécanisme fonctionne toujours. Je sais qu’il faut se méfier, et malgré cela, j’y vais. Comme tant d’autres.

La vraie question n’est donc peut-être pas de savoir pourquoi je tombe encore dans le piège. La vraie question, plus honnête, serait celle-ci : faut-il vraiment guérir d’un défaut qui nous rappelle, une fois par an, que nous ne sommes pas totalement devenus sérieux ?


Mercredi 1 Avril 2026