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​Chiffrer ou ne pas chiffrer un programme électoral : le nouveau dilemme des partis marocains

À quelques jours des élections législatives du 23 septembre 2026, une étrange compétition s’est installée entre les programmes électoraux : celle du chiffre.


Et si le vrai programme électoral était un contrat de gouvernance sous incertitude ? Combien d’emplois ? Combien de milliards ? Combien de logements ? Combien d’hôpitaux ? Quel salaire minimum ? Quel taux de croissance ? Quel déficit ? Quel budget pour l’école, la santé, l’investissement ou les aides sociales ?



Ces propos n’engagent naturellement que ma petite personne.

​Chiffrer ou ne pas chiffrer un programme électoral : le nouveau dilemme des partis marocains
Le chiffre rassure. Il donne au programme une apparence de sérieux. Il permet de transformer une intention politique en engagement mesurable. Et, surtout, il fournit au citoyen quelque chose qu’il pourra théoriquement réclamer cinq ans plus tard.

À l’inverse, un programme peu chiffré s’expose immédiatement au procès en imprécision : belles intentions, mais où sont les moyens ?

Le dilemme paraît donc simple. Chiffrer serait sérieux. Ne pas chiffrer serait prudent.

Je crois pourtant que la réalité de 2026 est infiniment plus compliquée.

Certains partis ont choisi de chiffrer largement leurs engagements. D’autres se sont montrés beaucoup plus retenus. Il serait intellectuellement trop facile d’en conclure que les premiers seraient nécessairement plus rigoureux et les seconds moins préparés.

La retenue peut aussi être une forme d’honnêteté. Et je voudrais expliquer pourquoi.

Nous avons essayé de faire ce que tout programme devrait théoriquement faire

Cet été, nous avons tenté un exercice qui aurait été beaucoup plus difficile il y a encore quelques années : modéliser l’économie marocaine comme point de départ du prochain mandat gouvernemental.

Jamais probablement le Maroc n’a disposé d’une telle quantité de données économiques, sociales et financières accessibles et exploitables.

Le HCP, Bank Al-Maghrib, le ministère de l’Économie et des Finances, le CESE, mais également le FMI et la Banque mondiale produisent aujourd’hui une masse considérable de statistiques, projections, études sectorielles et séries historiques.

La Loi de finances 2026 elle-même repose sur des hypothèses très précises : croissance de 4,6 %, inflation de 2 % et déficit budgétaire de 3 % du PIB. Les grandes lignes du projet LF 2027 sont connues. Le FMI, de son côté, projetait au printemps une croissance réelle de 4,4 % en 2026 puis autour de 4 % à moyen terme, tout en insistant explicitement sur les risques liés à l'environnement international, aux prix de l'énergie et aux tensions géopolitiques.

La Banque mondiale décrivait encore en juillet une économie marocaine bénéficiant d'une forte dynamique d'investissement public et d'un rebond agricole, tout en soulignant l'enjeu de productivité et de transformation numérique.

Nous avions donc de la matière.

Et, pour la première fois, nous avions également des outils extraordinairement puissants pour la traiter : capacité de calcul, modèles économétriques, simulation, intelligence artificielle, analyse de sensibilité, génération et comparaison accélérée de scénarios.

Nous avons construit une trajectoire. Puis nous avons commis l'imprudence — ou peut-être la prudence — de vouloir la tester et la casser.

Nous avons soumis le Maroc à un crash-test

Nous avons introduit dans le modèle les grandes incertitudes susceptibles de modifier profondément le prochain mandat.

Les guerres d'abord.
Ukraine-Russie, Europe-Russie, tensions Iran-États-Unis et Moyen-Orient : chaque crise peut modifier brutalement le prix des hydrocarbures, les chaînes logistiques, le coût du fret, les taux d'intérêt, les marchés d'exportation ou les flux touristiques.

Puis la fragmentation économique mondiale.
La mondialisation que nous avons connue pendant trente ans devient plus politique, plus régionale et parfois plus protectionniste. Les décisions industrielles ne dépendent plus seulement des coûts mais également de la sécurité des approvisionnements, des alliances et de la souveraineté.

Nous avons ajouté le climat.
Une année agricole favorable ou une sécheresse sévère peut déplacer plusieurs points de croissance, transformer l'emploi rural, augmenter les besoins budgétaires et modifier le pouvoir d'achat.

Nous avons ajouté les transformations de la famille marocaine, le vieillissement, l'évolution démographique, le logement, l'emploi des jeunes et des femmes.

Puis la technologie. Et notamment l'intelligence artificielle.
Parce qu'entre 2026 et 2031, personne ne peut sérieusement affirmer aujourd'hui quel sera son effet réel sur l'offshoring marocain, les centres d'appels, les banques, les assurances, le commerce, l'administration, les médias, l'industrie ou les professions intellectuelles.

Résultat : nous avons produit plus de 200 futurs Pas 200 prévisions. Deux cents scénarios plausibles.

Nous avons évidemment tenté de les regrouper. Nous avons éliminé les scénarios trop extrêmes. Nous avons rapproché ceux qui se ressemblaient. Nous avons construit des hypothèses centrales. Nous avons procédé à des arbitrages.

Il restait encore plus de cinquante trajectoires suffisamment plausibles pour être prises au sérieux. Et c'est à ce moment-là que le problème du programme électoral a changé de nature.

Parce que si cinquante futurs différents restent crédibles, quel sens donner à une promesse affirmant aujourd'hui qu'une politique coûtera exactement 42 milliards de dirhams en 2029 ?

Ce chiffre est-il faux ? Pas nécessairement. Il peut être parfaitement juste dans le scénario retenu.

Mais c'est précisément là toute la difficulté. Un programme électoral chiffré ne chiffre presque jamais cinquante futurs. Il en choisit implicitement un seul. Le chiffre politique dissimule souvent une hypothèse économique

Lorsqu'un parti annonce qu'il créera un million d'emplois, qu'il augmentera telle prestation ou qu'il consacrera X milliards à une réforme, le débat public se concentre généralement sur le chiffre.

Mais la vraie question devrait être : dans quel monde ce chiffre est-il calculé ?

Avec quel taux de croissance ?
Quel prix du pétrole ?
Quelle pluviométrie ?
Quel niveau des taux d'intérêt ?
Quel rendement fiscal ?
Quelle évolution démographique ?
Quel coût de la dette ?
Quelle croissance européenne ?
Quel taux de change ?
Quel niveau d'investissement privé ?
Quelle productivité ?
Quel impact de l'intelligence artificielle ?

La plupart des chiffres électoraux ne sont donc pas véritablement des promesses. Ce sont des résultats conditionnels présentés comme des certitudes.

Et ce n'est pas nécessairement de la mauvaise foi. C'est parfois simplement la manière traditionnelle dont on construit les programmes.

Seulement, le monde autour de nous a changé beaucoup plus vite que cette méthode.

Cela ne signifie surtout pas qu'il faudrait renoncer au chiffrage. Ce serait tomber dans l'excès inverse.

Dire : « le monde est incertain, donc ne chiffrons plus rien » serait extraordinairement confortable. Toutes les promesses deviendraient alors invérifiables.

La démocratie a besoin de chiffres.
Elle a besoin de savoir ce que coûte une mesure.
Elle doit connaître les ressources prévues pour la financer.
Elle doit pouvoir mesurer les résultats d'un gouvernement cinq ans plus tard.

Le chiffrage reste donc indispensable. Mais le chiffre unique ne suffit probablement plus.

C'est peut-être cela qu'il faudrait changer. Passer du programme chiffré au programme scénarisé

Plutôt que promettre : « Nous consacrerons 50 milliards de dirhams à telle politique »,

un programme moderne pourrait dire : dans notre scénario central, le financement sera de 50 milliards.

Dans un scénario de croissance forte : 60.
Dans un scénario de ralentissement : 40.

Et si un choc énergétique ou géopolitique majeur se produit, voici quelles dépenses seront protégées, lesquelles seront différées et quelles nouvelles ressources seront mobilisées.

Cela changerait complètement la nature du contrat électoral. Le citoyen ne voterait plus seulement pour une liste de dépenses. Il voterait aussi pour une hiérarchie des priorités.

Et c'est finalement beaucoup plus politique. Car gouverner ne consiste pas seulement à annoncer ce que l'on fera lorsque tout se déroule comme prévu.

Gouverner consiste surtout à décider ce que l'on maintiendra lorsque tout ne se déroulera pas comme prévu.

Le véritable test d'un programme n'est peut-être plus son chiffre. Il est sa capacité d'adaptation.

Imaginons deux programmes.

Le premier présente 300 pages, 1 200 mesures et des milliers de chiffres extrêmement précis. Mais il repose sur une seule trajectoire économique.

Le second est moins spectaculaire : quelques grands objectifs, des ordres de grandeur budgétaires, trois scénarios macroéconomiques et des règles claires d'arbitrage lorsqu'un choc survient.

Lequel est réellement le plus sérieux ? La réponse n'est plus aussi évidente qu'autrefois.Et surtout, elle ne peut être décidée simplement en comptant le nombre de chiffres imprimés dans chaque programme.

Il faudra distinguer trois catégories

À mes yeux, le prochain progrès démocratique consisterait à distinguer clairement trois choses dans les programmes.

Il y aurait d'abord les engagements fermes.
Ce sont les décisions qu'un parti considère suffisamment prioritaires pour les maintenir presque indépendamment de la conjoncture.

Ensuite, les objectifs conditionnels.
Ils dépendent d'une croissance, de recettes fiscales ou d'un contexte international déterminé.

Enfin, les ambitions.
Ce sont des directions politiques souhaitables mais dont personne ne peut garantir aujourd'hui l'ampleur exacte en 2031.

Cette distinction serait infiniment plus honnête qu'une accumulation de chiffres dont chacun sait qu'une partie deviendra obsolète quelques mois après l'élection.

Il faudrait aussi chiffrer l'incertitude

Nous avons longtemps demandé aux partis : « Combien cela coûte ? »

Il faudra peut-être désormais leur demander également : « De combien pouvez-vous vous tromper ? »

Un économiste parle d'intervalle de confiance.
Un ingénieur parle de marge de sécurité.
Un financier parle de scénario adverse.

Pourquoi la politique serait-elle le seul domaine où l'on continuerait à présenter un avenir à cinq ans avec deux chiffres après la virgule ?

La véritable maturité économique ne consiste pas à éliminer l'incertitude. Elle consiste à l'intégrer dans la décision.

Le programme électoral pourrait devenir un contrat adaptatif

Nous arrivons alors à une idée qui me paraît beaucoup plus importante que le simple débat du chiffrage. Le programme électoral du XXIe siècle ne devrait peut-être plus être conçu comme une photographie prise en septembre 2026 et valable jusqu'en 2031.

Il devrait devenir un contrat politique adaptatif.

Des objectifs.
Des priorités.
Des indicateurs.
Des moyens.
Mais également des clauses de révision.

Chaque année, le gouvernement pourrait revenir devant le Parlement expliquer :

voici le scénario que nous avions retenu ;
voici ce qui s'est réellement produit ;
voici pourquoi nous devons accélérer, ralentir, abandonner ou remplacer certaines mesures ;
voici enfin notre nouvelle trajectoire budgétaire.

Ce ne serait pas trahir le programme.
Ce serait rendre compte de son adaptation.

Car la démocratie du XXIe siècle ne pourra probablement plus demander aux gouvernements de prévoir parfaitement l'avenir.

En revanche, elle pourra leur demander de justifier leurs pivots.

Chiffrer, oui. Faire semblant de savoir, non.

À quatre jours du scrutin législatif marocain du 23 septembre 2026, la tentation est naturellement forte de comparer les programmes en additionnant leurs promesses. Le scrutin est officiellement fixé à cette date et la campagne se poursuit jusqu'au 22 septembre.

Mais la question que je me pose désormais est différente.

Peut-être existe-t-il une forme de courage politique dans le chiffre. Mais il peut également exister une forme de courage dans l'aveu de l'incertitude.

À condition que cette prudence ne serve évidemment pas de prétexte au flou.

Un parti sérieux devrait donc pouvoir dire simultanément :

voici ce que nous voulons faire ;
voici ce que nous pensons que cela coûtera ;
voici les hypothèses qui rendent ce chiffre possible ;
voici ce que nous ferons si ces hypothèses deviennent fausses.

Voilà peut-être le véritable programme chiffré de demain.

Non plus un catalogue de certitudes imaginaires, mais une architecture de décisions capable de survivre à plusieurs futurs.

Après avoir passé une partie de cet été à construire puis à casser nos propres modèles, ma conclusion personnelle est devenue assez simple :
on peut chiffrer une politique. On peut chiffrer un scénario. Mais prétendre chiffrer avec précision les cinq prochaines années du monde devient de plus en plus difficile.

Le politique ne doit pas renoncer au chiffre. Il doit apprendre à lui ajouter quelque chose qui lui a longtemps manqué : une marge d'humilité.


Samedi 19 Septembre 2026