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​Des alliances traditionnelles aux partenariats flexibles dans l’architecture du nouvel ordre international


Driss Koraich
Ministre plénipotentiaire à la retraite.



​Des alliances traditionnelles aux partenariats flexibles dans l’architecture du nouvel ordre international
Si les grandes alliances économiques et sécuritaires ont constitué, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’un des piliers fondamentaux de l’ordre international, les profondes mutations géopolitiques et économiques que connaît aujourd’hui le monde remettent progressivement en question leur avenir et leur capacité à conserver l’efficacité qui les caractérisait durant les décennies précédentes.

Les alliances traditionnelles sont nées dans un contexte historique particulier, celui de la Guerre froide et de la bipolarisation idéologique entre l’Est et l’Ouest. À cette époque, les intérêts stratégiques des États membres étaient largement convergents. Aujourd’hui, la situation est différente. Les intérêts nationaux sont devenus plus complexes, plus diversifiés et parfois contradictoires, ce qui affecte directement la cohésion de ces alliances et leur aptitude à adopter des positions communes face aux grands enjeux internationaux.

Les crises récentes – notamment la guerre en Ukraine, les recompositions stratégiques au Moyen-Orient ou encore la rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine – ont mis en lumière des divergences de plus en plus visibles au sein de nombreux regroupements politiques, économiques et sécuritaires. Les États membres n’appréhendent plus les défis à travers le même prisme. Les impératifs nationaux prennent souvent le pas sur les engagements collectifs, réduisant ainsi le degré de cohérence qui caractérisait autrefois ces alliances.

Parallèlement, plusieurs puissances régionales et pays émergents ont adopté une approche différente, fondée sur la flexibilité stratégique, la diversification des partenariats et le refus de s’aligner durablement sur un seul bloc international. Ces États ont compris que le monde contemporain ne se prête plus aux logiques d’alignement rigide. La défense des intérêts nationaux passe désormais par une ouverture à plusieurs centres de pouvoir et par des relations pragmatiques fondées sur les intérêts mutuels plutôt que sur les affinités idéologiques.

Il devient ainsi possible pour un même pays de développer ses relations économiques avec la Chine tout en maintenant des partenariats sécuritaires avec les États-Unis, et en renforçant simultanément ses échanges commerciaux et ses investissements avec l’Europe, sans être contraint de s’inscrire exclusivement dans l’un de ces pôles.

Cette capacité d’adaptation constitue aujourd’hui l’une des principales sources de puissance dans l’environnement international émergent.

D’un point de vue prospectif, le monde semble évoluer progressivement d’une ère d’alliances permanentes vers une ère de partenariats variables et évolutifs, passant d’une logique de blocs fermés à une logique de réseaux d’influence ouverts. Le relatif affaiblissement des alliances traditionnelles et la montée en puissance d’États capables de gérer avec souplesse les équilibres internationaux figurent parmi les principales dynamiques qui redessinent actuellement la géographie du pouvoir mondial.

Au cours de ma carrière diplomatique, et à travers l’observation directe des transformations qui ont marqué le système international depuis la fin de la Guerre froide et la disparition de l’Union soviétique, j’ai pu mesurer l’ampleur des mutations qui reconfigurent aujourd’hui les rapports de force mondiaux. Cette expérience renforce ma conviction que nous traversons une phase historique de transition où les alliances classiques perdent progressivement de leur centralité au profit de formes plus souples et plus fluides de coopération internationale.

La capacité d’adaptation, la lecture anticipative des mutations et la diversification des partenariats deviennent désormais des facteurs déterminants dans le positionnement des États au sein du nouvel ordre mondial.

Dans ce contexte, la puissance ne repose plus exclusivement sur l’appartenance à une alliance traditionnelle, mais sur la faculté à construire des réseaux d’intérêts, de partenariats et d’influence multiples. Les pays disposant d’une plus grande marge de manœuvre diplomatique sont souvent mieux placés pour tirer parti des rivalités entre grandes puissances et les transformer en opportunités économiques et stratégiques.

Le véritable enjeu opposera ainsi les États capables de comprendre les transformations en cours à ceux qui peinent à les intégrer. L’histoire montre que les rapports de force évoluent autant par l’émergence de nouvelles puissances que par l’incapacité de certaines puissances établies à s’adapter aux changements profonds de leur environnement.

Cette réflexion conduit également à s’interroger sur la place future de l’Union européenne dans le système international. Malgré les conséquences économiques et politiques de la guerre en Ukraine, l’Union demeure une puissance majeure. Son principal défi réside toutefois dans sa capacité à dépasser son statut de puissance économique pour devenir un acteur géopolitique cohérent, capable de prendre des décisions stratégiques autonomes dans un environnement marqué par une compétition accrue entre grandes puissances.

L’OTAN, de son côté, fait face à plusieurs défis structurels qui alimentent les interrogations sur sa cohésion future. Les divergences de priorités sécuritaires se sont accentuées au fil des crises récentes. Les positions des membres ne sont plus toujours homogènes, notamment sur la relation avec la Russie, la gestion de la guerre en Ukraine ou l’avenir de l’espace euro-atlantique. Les débats autour du partage des charges de défense et des engagements militaires hors du périmètre traditionnel de l’Alliance illustrent également ces tensions.

Pour autant, l’OTAN continue de reposer sur des intérêts stratégiques profonds qui unissent ses membres face aux mutations géopolitiques et à l’émergence de nouvelles puissances concurrentes. Mais il est clair qu’elle ne constitue plus ce bloc parfaitement homogène qui agissait selon une logique unique.

C’est dans ce nouvel environnement que s’inscrit la position du Royaume du Maroc. Le pays développe une approche pragmatique fondée sur la diversification de ses partenariats et l’ouverture stratégique, aussi bien vers l’Europe que vers les États-Unis, la Russie, l’Asie ou l’Afrique.

Le Maroc a progressivement consolidé sa position de pont stratégique entre l’Europe et l’Afrique. Cette dynamique repose sur son ouverture économique, sa stabilité politique, la diversité de sa diplomatie et sa capacité à transformer les mutations internationales en opportunités renforçant son attractivité économique et diplomatique.

Le monde s’oriente désormais vers une multipolarité croissante où la Chine, l’Inde et plusieurs puissances émergentes jouent un rôle de plus en plus déterminant. Les États capables d’anticiper les évolutions du système international, de s’y adapter rapidement et de bâtir des partenariats équilibrés seront les mieux placés pour relever les défis de demain.

Dans le nouvel ordre international qui se dessine, la puissance ne se mesurera plus uniquement à l’aune des ressources naturelles ou des capacités militaires. Elle dépendra également de la rapidité d’adaptation, de la flexibilité de la décision politique et de la capacité à tisser des partenariats multiples avec l’ensemble des centres d’influence mondiaux.


Mercredi 10 Juin 2026