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​Écrans, IA et attention fragmentée : l’école face à une révolution silencieuse


Rédigé par le Dimanche 22 Février 2026



​Écrans, IA et attention fragmentée : l’école face à une révolution silencieuse
La transformation la plus profonde de l’école marocaine ne se voit pas toujours dans les programmes, les réformes ou les statistiques. Elle se joue ailleurs, plus discrètement, dans les poches, sur les écrans, dans les usages quotidiens. Smartphones, réseaux sociaux, plateformes vidéo, intelligence artificielle générative : le cerveau de l’élève a changé plus vite que l’institution scolaire. Et l’école peine encore à mesurer l’ampleur de cette rupture.

Jamais les élèves n’ont eu autant accès au savoir. Jamais, pourtant, l’attention n’a été aussi fragile. L’école évolue désormais dans un environnement de concurrence cognitive permanente. Face à elle, des dispositifs conçus pour capter, retenir et fragmenter l’attention. Notifications, vidéos courtes, flux continus d’informations : l’élève arrive en classe avec un esprit déjà saturé, sollicité, dispersé.

Cette fragmentation de l’attention n’est pas un simple problème de discipline. Elle modifie en profondeur la manière d’apprendre. Lire longuement, écouter patiemment, construire un raisonnement complexe devient plus difficile. L’effort intellectuel, autrefois central, entre en tension avec des habitudes numériques fondées sur l’instantanéité et la gratification rapide. L’école demande de ralentir, le numérique pousse à accélérer.

L’intelligence artificielle accentue cette mutation. Désormais, rédiger un texte, résoudre un exercice, synthétiser une leçon peut se faire en quelques secondes. Pour beaucoup d’élèves, l’IA devient un outil de contournement plus qu’un outil d’apprentissage. Copier, reformuler, produire sans comprendre. L’effort cognitif est déplacé, parfois supprimé. L’école, conçue pour évaluer des compétences humaines, se retrouve confrontée à une délégation massive de ces compétences à la machine.

Ce phénomène ne relève pas seulement de la triche. Il pose une question plus profonde : que signifie apprendre lorsque le savoir est immédiatement accessible ? Si l’école continue à valoriser la restitution plutôt que la compréhension, elle encourage mécaniquement l’usage opportuniste de l’IA. Le problème n’est pas la technologie en soi, mais le décalage entre ses usages et les finalités pédagogiques.

Les enseignants sont souvent démunis face à cette révolution silencieuse. Beaucoup perçoivent les effets — baisse de concentration, difficultés à structurer la pensée, réponses stéréotypées — sans disposer des outils pour y répondre. Interdire totalement les écrans est illusoire. Les ignorer est dangereux. Entre fascination et rejet, l’école hésite, sans stratégie claire.

Cette hésitation alimente un malaise diffus. Les élèves sentent que l’institution n’a pas encore intégré la réalité de leur univers cognitif. Ils apprennent à jouer sur deux tableaux : satisfaire les exigences scolaires tout en évoluant dans un monde numérique parallèle. Cette double vie cognitive fragilise le sens même de l’apprentissage. Pourquoi comprendre, si une machine peut produire à ma place ?

La question n’est donc pas de savoir si l’école doit intégrer l’IA, mais comment elle redéfinit ce qu’elle attend des élèves. À l’ère de l’intelligence artificielle, mémoriser n’est plus suffisant. Restituer n’est plus pertinent. Ce qui devient central, ce sont des compétences plus difficiles à automatiser : comprendre, relier, critiquer, interpréter, contextualiser, créer du sens.

Or, ces compétences exigent du temps, de la lenteur, de l’attention soutenue. Exactement ce que l’environnement numérique tend à éroder. L’école se trouve ainsi face à une contradiction majeure : elle doit former des esprits profonds dans un monde de surface, des esprits critiques dans un univers d’automatisation, des esprits autonomes dans un contexte de délégation permanente.

Ignorer cette mutation serait une erreur stratégique. L’école qui continue à fonctionner comme si rien n’avait changé risque de perdre sa légitimité. Les élèves ne la rejettent pas par hostilité, mais par inadéquation. Ils sentent que les règles du jeu ont changé, sans que l’institution n’en tire toutes les conséquences.

Pourtant, cette révolution n’est pas une fatalité. Elle peut devenir une opportunité si l’école accepte de se repositionner. Non plus comme un lieu de transmission brute du savoir, mais comme un espace de formation du jugement. Un lieu où l’on apprend à utiliser les outils numériques avec discernement, à comprendre leurs limites, à ne pas confondre production et compréhension.

Cela suppose un changement de posture. Former à l’IA plutôt que lutter contre elle. Enseigner la pensée critique face aux contenus générés. Redonner de la valeur à l’oral, au raisonnement, à l’argumentation, à l’erreur expliquée. Accepter que l’apprentissage soit moins spectaculaire, mais plus profond.

L’enjeu est immense. Une école qui rate le virage cognitif du numérique risque de produire des élèves performants en apparence, mais fragiles intellectuellement. À l’inverse, une école qui intègre lucidement cette révolution peut redevenir un repère, un espace de ralentissement salutaire, un lieu où l’on apprend non pas à aller plus vite, mais à penser mieux.

La révolution est déjà là. Elle est silencieuse, quotidienne, irréversible. La vraie question n’est plus de savoir si l’école marocaine doit y faire face, mais si elle choisit de la subir ou de la comprendre.




Dimanche 22 Février 2026