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​Entre les applaudisseurs et les démolisseurs, il reste une place : celle des réformateurs


La critique est nécessaire. Elle est même indispensable à la vie politique. Un pays qui ne supporte plus la contradiction finit par ne plus voir ses propres failles. Un gouvernement qui n’écoute que les compliments finit par perdre le contact avec le réel. Et un parti qui renonce à l’esprit critique finit tôt ou tard par renoncer à une partie de sa raison d’être.



Mais encore faut-il savoir de quelle critique nous parlons.

​Entre les applaudisseurs et les démolisseurs, il reste une place : celle des réformateurs
Au Maroc, nous semblons parfois enfermés dans une étrange alternative. D’un côté, ceux pour qui tout va bien, tout avance, tout réussit. De l’autre, ceux pour qui rien ne fonctionne, rien ne change et tout se dégrade.

Entre les deux, le débat public manque parfois d’une troisième voie : celle de la lucidité.

Le Maroc réel n’est ni celui des communiqués triomphants ni celui des récits catastrophistes. Il est plus complexe. Il avance, parfois vite, parfois trop lentement. Il réussit dans certains domaines et accumule encore des retards préoccupants dans d’autres. Il construit des infrastructures remarquables, renforce son positionnement international, modernise son économie et transforme progressivement certaines politiques publiques. Mais il continue aussi de connaître des inégalités territoriales, des insuffisances dans les services publics, des problèmes de gouvernance, des lenteurs administratives et surtout un écart préoccupant entre les performances affichées par le pays et le progrès réellement ressenti par une partie des citoyens.

Reconnaître les avancées ne signifie donc pas fermer les yeux sur les dysfonctionnements. Et dénoncer les dysfonctionnements ne devrait pas conduire à nier tout ce qui a été construit.

C’est ici que le débat politique devient plus exigeant.

Il est parfaitement légitime de convoquer la mémoire de grandes figures politiques marocaines, comme feu M’hamed Boucetta, et de rappeler leurs prises de position, leur rigueur ou leur exigence morale. Mais il serait également intellectuellement honnête de rappeler que les contextes changent.

Le Maroc d’aujourd’hui n’est pas celui des années 1970, 1980 ou 1990. Les institutions ont évolué. Les rapports entre l’État, les partis et la société ont changé. De nouvelles politiques publiques ont été lancées. Des infrastructures majeures ont transformé le territoire. Le pays s’est ouvert davantage au monde et a construit une capacité économique, diplomatique et institutionnelle qui n’existait pas dans les mêmes proportions il y a quelques décennies.

Cela ne rend pas les critiques du passé obsolètes. Mais cela oblige à les replacer dans leur époque.

Car le risque existe de transformer certaines références historiques en citations définitives, applicables sans nuance à toutes les situations. Or une pensée politique vivante ne consiste pas à répéter les phrases des anciens. Elle consiste à prolonger leur exigence dans les réalités du présent.

Cette question devient encore plus importante lorsqu’elle concerne les partis de la majorité gouvernementale.

Un parti participant au gouvernement conserve évidemment son droit à la critique. Il en a même parfois le devoir. Mais sa critique ne peut avoir exactement la même nature que celle d’un parti d’opposition.

Lorsqu’on participe à une majorité, on participe aussi, d’une manière ou d’une autre, à la responsabilité collective. Il serait donc paradoxal de s’exprimer en permanence comme si l’on observait l’action gouvernementale depuis les tribunes.

La critique devient alors plus exigeante : elle doit identifier les problèmes, expliquer leurs causes, proposer des solutions et surtout assumer la responsabilité de leur mise en œuvre.

Car il existe une différence fondamentale entre dénoncer et réformer.

Dire que l’école ne fonctionne pas suffisamment bien est relativement facile.
Construire une réforme éducative réaliste, financer les infrastructures nécessaires, améliorer la formation des enseignants, réduire les inégalités territoriales et obtenir des résultats mesurables est infiniment plus difficile.

Dire que le système de santé doit être amélioré est une évidence largement partagée.
Former davantage de médecins, moderniser les hôpitaux, garantir un accès équitable aux soins et organiser efficacement les financements relève d’une autre responsabilité.

Dire que le pouvoir d’achat est sous pression est incontestable pour beaucoup de familles.
Mais proposer des politiques permettant d’améliorer les revenus sans déstabiliser les équilibres économiques demande davantage qu’un slogan.

C’est précisément là que commence la politique.

La politique n’est pas seulement l’art de constater les problèmes. Elle est l’art beaucoup plus difficile de construire des solutions imparfaites dans un monde de contraintes.

Il faut donc sortir de cette étrange compétition nationale du pessimisme.

Dans certains débats publics, celui qui présente la vision la plus sombre du pays semble parfois considéré comme le plus lucide.

Comme si reconnaître une réussite était automatiquement suspect.
Comme si nuancer une critique revenait à défendre le gouvernement.
Comme si l’intelligence consistait nécessairement à annoncer l’échec.

Cette posture peut être séduisante. Elle donne parfois l’impression d’une grande indépendance d’esprit. Mais lorsqu’elle devient systématique, elle finit par produire exactement le même défaut que la propagande optimiste : elle déforme la réalité.

Le Maroc ne commence pas aujourd’hui.

Il ne repart pas de zéro à chaque gouvernement, à chaque alternance ou à chaque nouvelle réforme.

Un pays se construit par accumulation.
Chaque génération hérite des infrastructures, des institutions, des réussites, des erreurs et des retards de la précédente.

Le rôle d’un gouvernement n’est donc pas de prétendre avoir inventé le Maroc. Il est d’améliorer ce qui existe, de réparer ce qui fonctionne mal, d’abandonner ce qui a échoué et d’accélérer ce qui produit des résultats.

C’est peut-être précisément ce continuum que notre débat politique oublie parfois.
Nous oscillons trop facilement entre le culte de la rupture et le culte du bilan.
Or la réalité est souvent plus simple : un pays avance par corrections successives.

Certaines politiques fonctionnent et doivent être poursuivies.
D’autres fonctionnent mal et doivent être réformées.
Certaines doivent être abandonnées.
Et d’autres, enfin, doivent être inventées.

C’est pourquoi il existe une différence importante entre le patriotisme et l’applaudissement automatique.

Le patriotisme ne consiste pas à dire que tout va bien.
Il consiste à vouloir que les choses aillent mieux.
Mais il existe également une différence entre l’esprit critique et le pessimisme permanent.
Aimer son pays, c’est aussi reconnaître lorsqu’il réussit.
Car une société qui ne voit plus ses propres progrès finit par perdre confiance en sa capacité d’agir.

Nous avons donc besoin d’un nouveau contrat intellectuel dans notre débat public.

Reconnaître ce qui marche.
Nommer clairement ce qui ne marche pas.
Mesurer les résultats plutôt que les intentions.
Proposer des alternatives plutôt que des indignations permanentes.
Et surtout accepter que la réalité politique soit rarement totalement blanche ou totalement noire.

Entre ceux qui applaudissent tout et ceux qui démolissent tout, il existe une place beaucoup moins confortable.

Celle des réformateurs. C’est probablement là que devrait se tenir aujourd’hui une grande partie du débat politique marocain.


Jeudi 13 Août 2026