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​État, marché et sincérité politique : sortir des slogans


Rédigé par le Mardi 19 Mai 2026



​État, marché et sincérité politique : sortir des slogans
Répondre à une proposition politique est parfois nécessaire. Mais encore faut-il le faire avec justice intellectuelle et sincérité politique. C’est même le minimum attendu dans un débat public sérieux. Car lorsqu’un responsable politique évoque l’intervention de l’État pour corriger les dérives du marché, la réponse ne peut pas se limiter à l’accuser de vouloir revenir à une économie administrée, socialiste ou dépassée. Ce réflexe est trop facile. Il évite le fond.

Le vrai sujet n’est pas de savoir si l’on est pour ou contre le marché. Le vrai sujet est de savoir ce que l’on fait lorsque le marché ne fonctionne plus correctement. Lorsque les prix s’emballent. Lorsque des intermédiaires imposent leur loi. Lorsque la spéculation devient plus rentable que la production. Lorsque quelques acteurs contrôlent des circuits entiers. Lorsque le citoyen, lui, paie l’addition finale.

Dans une économie moderne, le rôle de l’État est d’abord de fixer les règles. Il doit garantir la concurrence, lutter contre les rentes, sanctionner les abus, protéger le consommateur, empêcher la spéculation excessive et assurer la transparence des circuits de distribution. C’est son rôle naturel. Ce n’est ni du communisme, ni du socialisme, ni une nostalgie du passé. C’est simplement l’État de droit appliqué à l’économie.

Mais il faut être lucide : les lois ne suffisent pas toujours. Les sanctions arrivent parfois trop tard. Les enquêtes prennent du temps. Les réseaux d’intérêts savent contourner les textes. Et dans certains secteurs, les équilibres sont tellement verrouillés que la simple régulation indirecte devient insuffisante. Dans ces cas-là, l’État peut être amené à intervenir directement, non pas pour remplacer le marché, mais pour le rééquilibrer.

Le Maroc connaît déjà cette logique. Dans l’immobilier, par exemple, l’État a longtemps agi à travers des opérateurs comme Al Omrane ou la CGI. En aménageant, en construisant, en injectant de l’offre, ces acteurs publics ou semi-publics ont contribué à orienter le marché. L’objectif n’était pas d’abolir l’initiative privée, mais d’éviter que le logement ne devienne uniquement un terrain de spéculation. C’est une forme de régulation par l’exemple, par la présence, par l’offre.

Pourquoi ce qui paraît acceptable dans l’immobilier deviendrait-il soudain scandaleux lorsqu’il s’agit des produits de première nécessité ?
P
ourquoi l’État pourrait-il intervenir pour produire du logement, mais pas pour sécuriser certaines chaînes d’approvisionnement ?
Pourquoi l’intervention publique serait-elle moderne dans un secteur et archaïque dans un autre ? La cohérence exige de poser la question sans posture.

Regardons ailleurs. La France, pays d’économie de marché, encadre fortement les relations entre producteurs et distributeurs. Par la loi, elle organise les négociations commerciales, tente de protéger les agriculteurs, limite certaines pratiques abusives de la grande distribution et intervient sur les marges ou les conditions contractuelles. Personne ne dit pour autant que la France est devenue communiste. Elle régule. Elle arbitre. Elle corrige. Elle tente, avec plus ou moins de succès, d’empêcher que les plus puissants écrasent les plus faibles.

C’est exactement cela, le débat sérieux : comment construire un État stratège dans une économie libre ? Une économie libre ne veut pas dire une économie abandonnée aux rapports de force. La liberté économique n’est pas la liberté de spéculer sans limite, d’accaparer les circuits, de manipuler les prix ou de transformer les besoins essentiels en rente permanente. À l’inverse, l’intervention de l’État ne doit pas devenir bureaucratie, clientélisme ou prétexte à créer de nouvelles rentes publiques.

Tout est donc dans l’équilibre. L’État doit intervenir quand c’est nécessaire, mais il doit le faire avec méthode, transparence et obligation de résultat. Il doit sanctionner les abus, mais aussi produire des alternatives. Il doit encourager l’investissement privé, mais refuser que l’intérêt général soit capturé par quelques groupes. Il doit protéger le consommateur sans décourager le producteur. Il doit organiser les marchés sans les étouffer.

Le problème du débat politique marocain, c’est qu’il glisse trop vite vers les caricatures. Dès qu’une idée dérange, on lui colle une étiquette : populiste, archaïque, libérale, socialiste, électoraliste. Or le citoyen ne mange pas des étiquettes. Il veut savoir pourquoi les prix montent, pourquoi les intermédiaires gagnent autant, pourquoi le producteur vend parfois à bas prix alors que le consommateur achète cher. Il veut comprendre qui profite réellement de la chaîne.

La question des “ferrakcha”, des spéculateurs et des intermédiaires abusifs n’est pas une question secondaire. Elle touche directement au pouvoir d’achat, à la confiance dans les institutions et à la crédibilité de la parole politique. Promettre de les combattre est légitime. Mais encore faut-il dire comment. Par quelles lois ? Avec quels contrôles ? Avec quelles sanctions ? Avec quelles données ? Avec quelle capacité logistique ? Et surtout : avec quelle volonté politique face aux intérêts organisés ?

Car le courage politique ne consiste pas seulement à défendre le marché dans les discours. Il consiste aussi à regarder les dysfonctionnements du marché lorsqu’ils existent. De même, défendre l’intervention de l’État ne suffit pas : il faut éviter qu’elle devienne une nouvelle usine à inefficacité ou à privilèges. L’État stratège doit être fort, mais aussi contrôlé. Présent, mais pas envahissant. Actif, mais pas opaque.

Le Maroc a besoin de ce débat mature. Pas d’un affrontement de slogans. Pas d’une guerre idéologique entre ceux qui voient l’État comme problème et ceux qui voient le marché comme menace. Le pays a besoin d’une économie productive, concurrentielle, transparente, mais aussi sociale, régulée et protectrice lorsque l’essentiel est en jeu.

Au fond, la vraie ligne de partage n’est pas entre libéraux et interventionnistes. Elle est entre ceux qui acceptent les rentes et ceux qui veulent les casser. Entre ceux qui se contentent de commenter la hausse des prix et ceux qui veulent comprendre les mécanismes. Entre ceux qui défendent des principes abstraits et ceux qui regardent la réalité des ménages.

L’État ne doit pas tout faire. Mais il ne peut pas non plus se contenter de regarder. Lorsqu’un marché fonctionne, qu’il le laisse respirer. Lorsqu’un marché déraille, qu’il le corrige. Lorsqu’un marché devient captif, qu’il intervienne. C’est cela, une économie moderne. Ce n’est ni un retour en arrière, ni une rupture idéologique. C’est simplement le bon sens politique appliqué à l’intérêt général.




Mardi 19 Mai 2026