Wald Maâlam est triste : après Stéphane Hessel, mon voisin à Paris, un autre grand humaniste s’en va. Edgar Morin nous laisse la pensée complexe, l’humilité, l’espérance et l’amour du Maroc.
La disparition d’Edgar Morin, mort à Paris le vendredi 29 mai 2026 à l’âge de 104 ans, n’est pas seulement la perte d’un grand sociologue, d’un philosophe, d’un ancien résistant ou d’un témoin majeur du XXe et du XXIe siècle. Elle est la disparition d’un homme qui a profondément marqué notre manière de comprendre le monde, de l’interroger et de le relier.
Pour moi, Edgar Morin n’a jamais été seulement un auteur que l’on cite dans une bibliographie. Il a été un maître de pensée au sens noble du terme : non pas celui qui impose une doctrine, mais celui qui ouvre une voie. C’est lui qui m’a permis de comprendre, avec une clarté décisive, la différence entre le compliqué et le complexe.
Le compliqué peut être difficile, technique, volumineux, sophistiqué. Il peut mobiliser des machines, des logiciels, des procédures, des architectures, des calculs, des modèles. Mais il reste, en principe, décomposable. On peut en isoler les éléments, en suivre les étapes, en analyser les mécanismes.
Le complexe, lui, ne se laisse pas réduire à ses composants. Il relie des éléments hétérogènes, des interactions, des temporalités, des contradictions, des incertitudes, des effets inattendus. Une organisation, une société, une culture, une économie, une université, une entreprise, un système d’information, un territoire ou une politique publique ne sont pas seulement compliqués. Ils sont complexes, parce qu’ils sont faits de relations vivantes, de contextes, de mémoires, de tensions, d’acteurs, de finalités et d’imprévus.
Cette distinction a été fondamentale dans mon parcours. Elle m’a accompagné tout au long de mes activités scientifiques et académiques. Elle m’a aidé à comprendre que la recherche ne peut pas se limiter aux instruments, aux tableaux, aux indicateurs ou aux modèles. Elle doit aussi interroger le sens, les usages, les institutions, les représentations, les comportements, les rapports de pouvoir, les cultures professionnelles et les finalités humaines.
Edgar Morin m’a également permis de comprendre la sociologie et la philosophie autrement. Grâce à lui, je n’ai jamais considéré ces disciplines comme des ornements intellectuels que l’on ajoute après coup à une analyse technique. Elles sont au cœur même de la compréhension des organisations, des sociétés et des transformations numériques. Tout au long de mes travaux, elles m’ont aidé à ne jamais isoler la technologie de l’humain, l’innovation de la culture, la performance du sens, l’outil de l’usage, ni la méthode de la responsabilité.
C’est précisément cette approche qui m’a servi de base fondamentale pour analyser le paradoxe de la productivité du numérique. Depuis plusieurs décennies, j’essaie d’expliquer pourquoi les investissements massifs dans les technologies de l’information ne produisent pas mécaniquement les gains de performance annoncés. Le paradoxe de la productivité ne se comprend pas seulement par les machines, les logiciels, les réseaux, les bases de données ou les budgets informatiques. Il se comprend par l’écart entre la technologie installée et l’organisation réelle, entre l’outil disponible et l’usage effectif, entre la promesse technique et la capacité humaine, managériale, sociale et institutionnelle à se transformer.
La pensée d’Edgar Morin m’a permis de voir que ce paradoxe n’était pas simplement un problème d’efficacité technique. C’était un problème systémique. Le numérique ne produit jamais ses effets seul. Il agit dans un tissu humain, organisationnel, culturel, économique et politique. Il transforme en étant lui-même transformé. Il peut simplifier certaines tâches, mais complexifier les relations. Il peut accélérer la circulation de l’information, mais affaiblir la compréhension. Il peut connecter les individus, mais parfois fragmenter les collectifs. Il peut promettre la performance, mais produire de la confusion lorsque l’organisation n’a pas appris à l’intégrer.
Aujourd’hui, à l’heure de l’intelligence artificielle, cette leçon est plus nécessaire que jamais.
L’IA est devenue un objet permanent de discussion. Elle est présentée comme une révolution, une menace, une opportunité, une rupture, parfois même comme une nouvelle forme d’intelligence autonome. Mais là encore, Edgar Morin nous invite à résister aux simplifications. L’intelligence artificielle n’est pas seulement une affaire d’algorithmes, de modèles, de données ou de puissance de calcul. Elle est un phénomène complexe, parce qu’elle engage des femmes et des hommes, des institutions, des entreprises, des États, des infrastructures, des langues, des cultures, des métiers, des imaginaires, des intérêts économiques et des choix politiques.
Wald Maâlam dirait les choses simplement : ce ne sont pas les machines seules qui fabriquent le monde. Ce sont les femmes et les hommes qui conçoivent, entraînent, codent, testent, déploient, corrigent, interprètent, utilisent ou subissent les solutions d’intelligence artificielle. Même lorsqu’une technologie paraît très sophistiquée, elle reste inscrite dans une chaîne humaine, technique, économique et culturelle. Elle ne tombe pas du ciel. Elle est produite, orientée, financée, gouvernée, utilisée et parfois détournée.
C’est pourquoi il faut penser l’IA avec la complexité d’Edgar Morin. Il ne suffit pas de demander si une solution d’IA est performante. Il faut aussi demander qui la conçoit, avec quelles données, selon quelles finalités, dans quel contexte, avec quelle gouvernance, au service de quels usages, avec quels risques, quelles dépendances, quelles exclusions possibles et quelles responsabilités.
L’IA peut aider à apprendre, diagnostiquer, traduire, créer, organiser, anticiper. Mais elle peut aussi reproduire des biais, déplacer la responsabilité, renforcer des dépendances, appauvrir les savoirs, standardiser les imaginaires ou donner l’illusion de comprendre ce qu’elle ne fait que calculer. C’est là que l’héritage d’Edgar Morin devient décisif : il nous apprend à relier la technique et l’humain, la performance et le sens, l’innovation et l’éthique, la puissance des outils et la fragilité des sociétés.
Mais Edgar Morin ne fut pas seulement un penseur de la complexité. Il fut aussi un homme d’une humanité réelle.
Son humanisme n’était pas une posture. Il traversait sa vie, son œuvre, ses engagements, son rapport aux autres, sa capacité à dialoguer, à écouter, à douter, à évoluer. Il avait cette qualité rare : penser très haut sans jamais écraser ceux qui pensaient autrement. Il savait que la connaissance véritable ne rend pas arrogant. Elle rend plus attentif à ce que l’on ne sait pas encore.
Après la disparition de Stéphane Hessel, mon voisin à Paris, c’est aujourd’hui un autre humaniste qui s’en va. Edgar Morin et Stéphane Hessel avaient publié ensemble Le chemin de l’espérance, un livre qui appelait à ne pas céder à la résignation et à retrouver une politique de responsabilité, de solidarité et de vouloir-vivre. Ces deux hommes, chacun à sa manière, ont incarné une humanité exigeante, faite de lucidité, d’humilité, d’indignation juste et d’espérance active. Edgar Morin nous laisse à son tour cette responsabilité : ne pas renoncer à penser, ne pas renoncer à espérer, ne pas renoncer à l’humain.
Son humilité m’a toujours frappé. Edgar Morin n’était pas un penseur enfermé dans la certitude. Il était un chercheur du réel, un homme qui savait que la pensée doit rester ouverte, que la méthode doit accepter l’incertitude, que l’intelligence doit reconnaître ses limites. Dans une époque où beaucoup parlent du numérique et de l’intelligence artificielle avec des certitudes excessives, cette humilité est une leçon majeure.
Car notre époque manque parfois d’humilité. Elle confond vitesse et profondeur, information et connaissance, calcul et intelligence, visibilité et vérité, puissance technique et sagesse collective. Edgar Morin nous rappelle que penser, ce n’est pas seulement produire des réponses rapides. Penser, c’est relier, contextualiser, douter, comprendre, transmettre et agir avec responsabilité.
Il y a enfin un autre aspect qui me touche particulièrement : son amour pour le Maroc et sa culture.
Edgar Morin entretenait un lien profond avec le Maroc. Il aimait sa lumière, sa culture, son hospitalité, sa profondeur humaine et cette manière marocaine de faire cohabiter les héritages, les langues, les spiritualités, les mémoires et les formes de modernité. Ce lien n’était pas anecdotique. Il disait quelque chose de son rapport au monde. Edgar Morin aimait les cultures vivantes, les lieux de passage, les civilisations capables de relier tradition et modernité, mémoire et avenir, enracinement et ouverture.
Ce regard sur le Maroc nous oblige aussi. Il nous invite à penser notre propre trajectoire numérique et notre rapport à l’intelligence artificielle. Comment entrer pleinement dans la modernité technologique sans perdre notre profondeur culturelle ? Comment développer l’IA sans abandonner la transmission, la langue, l’artisanat, les solidarités, la mémoire, les territoires et les valeurs humaines ? Comment construire une souveraineté numérique qui ne soit pas seulement technique, mais aussi cognitive, culturelle et éthique ?
C’est là que la figure de Wald Maâlam rejoint, à sa manière, la pensée d’Edgar Morin. Le Maâlam ne sépare jamais le geste de la pensée, la main de l’esprit, la matière de la mémoire, l’apprenti du maître, l’individu du collectif. Il sait qu’un caftan n’est pas seulement un assemblage de fils. C’est une histoire, une patience, une culture, une transmission, une esthétique et une responsabilité.
De la même manière, une société numérique n’est pas seulement un assemblage de plateformes, de données, d’algorithmes, de serveurs et d’applications. C’est un système vivant, traversé par des valeurs, des usages, des conflits, des apprentissages, des exclusions possibles, des promesses et des risques. La pensée complexe permet de ne pas réduire cette société numérique à ses outils.
Rendre hommage à Edgar Morin, ce n’est donc pas seulement saluer un grand intellectuel disparu. C’est reconnaître une dette intellectuelle, morale et humaine. Pour ma part, je lui dois une part essentielle de ma manière de comprendre la sociologie, la philosophie, le numérique, les organisations, le paradoxe de la productivité, l’alignement stratégique et, aujourd’hui, l’intelligence artificielle.
Il m’a appris que les vrais problèmes ne sont jamais uniquement techniques. Ils sont humains, sociaux, organisationnels, culturels et politiques. Il m’a appris que comprendre exige de relier. Il m’a appris que la complexité n’est pas une excuse pour ne pas agir, mais une condition pour agir justement. Il m’a appris que l’humilité n’affaiblit pas la pensée, mais la rend plus juste. Il m’a appris que l’humanité doit rester au cœur de toute transformation.
Dans un monde saturé de slogans technologiques, de promesses de rupture et de certitudes artificielles, Edgar Morin nous laisse une exigence : refuser les lectures pauvres d’un monde riche. Ne pas séparer ce qui est lié. Ne pas réduire l’humain à la donnée, la société au marché, l’intelligence au calcul, la culture au folklore, ni la modernité à la technologie.
Pour moi, Edgar Morin n’a jamais été seulement un auteur que l’on cite dans une bibliographie. Il a été un maître de pensée au sens noble du terme : non pas celui qui impose une doctrine, mais celui qui ouvre une voie. C’est lui qui m’a permis de comprendre, avec une clarté décisive, la différence entre le compliqué et le complexe.
Le compliqué peut être difficile, technique, volumineux, sophistiqué. Il peut mobiliser des machines, des logiciels, des procédures, des architectures, des calculs, des modèles. Mais il reste, en principe, décomposable. On peut en isoler les éléments, en suivre les étapes, en analyser les mécanismes.
Le complexe, lui, ne se laisse pas réduire à ses composants. Il relie des éléments hétérogènes, des interactions, des temporalités, des contradictions, des incertitudes, des effets inattendus. Une organisation, une société, une culture, une économie, une université, une entreprise, un système d’information, un territoire ou une politique publique ne sont pas seulement compliqués. Ils sont complexes, parce qu’ils sont faits de relations vivantes, de contextes, de mémoires, de tensions, d’acteurs, de finalités et d’imprévus.
Cette distinction a été fondamentale dans mon parcours. Elle m’a accompagné tout au long de mes activités scientifiques et académiques. Elle m’a aidé à comprendre que la recherche ne peut pas se limiter aux instruments, aux tableaux, aux indicateurs ou aux modèles. Elle doit aussi interroger le sens, les usages, les institutions, les représentations, les comportements, les rapports de pouvoir, les cultures professionnelles et les finalités humaines.
Edgar Morin m’a également permis de comprendre la sociologie et la philosophie autrement. Grâce à lui, je n’ai jamais considéré ces disciplines comme des ornements intellectuels que l’on ajoute après coup à une analyse technique. Elles sont au cœur même de la compréhension des organisations, des sociétés et des transformations numériques. Tout au long de mes travaux, elles m’ont aidé à ne jamais isoler la technologie de l’humain, l’innovation de la culture, la performance du sens, l’outil de l’usage, ni la méthode de la responsabilité.
C’est précisément cette approche qui m’a servi de base fondamentale pour analyser le paradoxe de la productivité du numérique. Depuis plusieurs décennies, j’essaie d’expliquer pourquoi les investissements massifs dans les technologies de l’information ne produisent pas mécaniquement les gains de performance annoncés. Le paradoxe de la productivité ne se comprend pas seulement par les machines, les logiciels, les réseaux, les bases de données ou les budgets informatiques. Il se comprend par l’écart entre la technologie installée et l’organisation réelle, entre l’outil disponible et l’usage effectif, entre la promesse technique et la capacité humaine, managériale, sociale et institutionnelle à se transformer.
La pensée d’Edgar Morin m’a permis de voir que ce paradoxe n’était pas simplement un problème d’efficacité technique. C’était un problème systémique. Le numérique ne produit jamais ses effets seul. Il agit dans un tissu humain, organisationnel, culturel, économique et politique. Il transforme en étant lui-même transformé. Il peut simplifier certaines tâches, mais complexifier les relations. Il peut accélérer la circulation de l’information, mais affaiblir la compréhension. Il peut connecter les individus, mais parfois fragmenter les collectifs. Il peut promettre la performance, mais produire de la confusion lorsque l’organisation n’a pas appris à l’intégrer.
Aujourd’hui, à l’heure de l’intelligence artificielle, cette leçon est plus nécessaire que jamais.
L’IA est devenue un objet permanent de discussion. Elle est présentée comme une révolution, une menace, une opportunité, une rupture, parfois même comme une nouvelle forme d’intelligence autonome. Mais là encore, Edgar Morin nous invite à résister aux simplifications. L’intelligence artificielle n’est pas seulement une affaire d’algorithmes, de modèles, de données ou de puissance de calcul. Elle est un phénomène complexe, parce qu’elle engage des femmes et des hommes, des institutions, des entreprises, des États, des infrastructures, des langues, des cultures, des métiers, des imaginaires, des intérêts économiques et des choix politiques.
Wald Maâlam dirait les choses simplement : ce ne sont pas les machines seules qui fabriquent le monde. Ce sont les femmes et les hommes qui conçoivent, entraînent, codent, testent, déploient, corrigent, interprètent, utilisent ou subissent les solutions d’intelligence artificielle. Même lorsqu’une technologie paraît très sophistiquée, elle reste inscrite dans une chaîne humaine, technique, économique et culturelle. Elle ne tombe pas du ciel. Elle est produite, orientée, financée, gouvernée, utilisée et parfois détournée.
C’est pourquoi il faut penser l’IA avec la complexité d’Edgar Morin. Il ne suffit pas de demander si une solution d’IA est performante. Il faut aussi demander qui la conçoit, avec quelles données, selon quelles finalités, dans quel contexte, avec quelle gouvernance, au service de quels usages, avec quels risques, quelles dépendances, quelles exclusions possibles et quelles responsabilités.
L’IA peut aider à apprendre, diagnostiquer, traduire, créer, organiser, anticiper. Mais elle peut aussi reproduire des biais, déplacer la responsabilité, renforcer des dépendances, appauvrir les savoirs, standardiser les imaginaires ou donner l’illusion de comprendre ce qu’elle ne fait que calculer. C’est là que l’héritage d’Edgar Morin devient décisif : il nous apprend à relier la technique et l’humain, la performance et le sens, l’innovation et l’éthique, la puissance des outils et la fragilité des sociétés.
Mais Edgar Morin ne fut pas seulement un penseur de la complexité. Il fut aussi un homme d’une humanité réelle.
Son humanisme n’était pas une posture. Il traversait sa vie, son œuvre, ses engagements, son rapport aux autres, sa capacité à dialoguer, à écouter, à douter, à évoluer. Il avait cette qualité rare : penser très haut sans jamais écraser ceux qui pensaient autrement. Il savait que la connaissance véritable ne rend pas arrogant. Elle rend plus attentif à ce que l’on ne sait pas encore.
Après la disparition de Stéphane Hessel, mon voisin à Paris, c’est aujourd’hui un autre humaniste qui s’en va. Edgar Morin et Stéphane Hessel avaient publié ensemble Le chemin de l’espérance, un livre qui appelait à ne pas céder à la résignation et à retrouver une politique de responsabilité, de solidarité et de vouloir-vivre. Ces deux hommes, chacun à sa manière, ont incarné une humanité exigeante, faite de lucidité, d’humilité, d’indignation juste et d’espérance active. Edgar Morin nous laisse à son tour cette responsabilité : ne pas renoncer à penser, ne pas renoncer à espérer, ne pas renoncer à l’humain.
Son humilité m’a toujours frappé. Edgar Morin n’était pas un penseur enfermé dans la certitude. Il était un chercheur du réel, un homme qui savait que la pensée doit rester ouverte, que la méthode doit accepter l’incertitude, que l’intelligence doit reconnaître ses limites. Dans une époque où beaucoup parlent du numérique et de l’intelligence artificielle avec des certitudes excessives, cette humilité est une leçon majeure.
Car notre époque manque parfois d’humilité. Elle confond vitesse et profondeur, information et connaissance, calcul et intelligence, visibilité et vérité, puissance technique et sagesse collective. Edgar Morin nous rappelle que penser, ce n’est pas seulement produire des réponses rapides. Penser, c’est relier, contextualiser, douter, comprendre, transmettre et agir avec responsabilité.
Il y a enfin un autre aspect qui me touche particulièrement : son amour pour le Maroc et sa culture.
Edgar Morin entretenait un lien profond avec le Maroc. Il aimait sa lumière, sa culture, son hospitalité, sa profondeur humaine et cette manière marocaine de faire cohabiter les héritages, les langues, les spiritualités, les mémoires et les formes de modernité. Ce lien n’était pas anecdotique. Il disait quelque chose de son rapport au monde. Edgar Morin aimait les cultures vivantes, les lieux de passage, les civilisations capables de relier tradition et modernité, mémoire et avenir, enracinement et ouverture.
Ce regard sur le Maroc nous oblige aussi. Il nous invite à penser notre propre trajectoire numérique et notre rapport à l’intelligence artificielle. Comment entrer pleinement dans la modernité technologique sans perdre notre profondeur culturelle ? Comment développer l’IA sans abandonner la transmission, la langue, l’artisanat, les solidarités, la mémoire, les territoires et les valeurs humaines ? Comment construire une souveraineté numérique qui ne soit pas seulement technique, mais aussi cognitive, culturelle et éthique ?
C’est là que la figure de Wald Maâlam rejoint, à sa manière, la pensée d’Edgar Morin. Le Maâlam ne sépare jamais le geste de la pensée, la main de l’esprit, la matière de la mémoire, l’apprenti du maître, l’individu du collectif. Il sait qu’un caftan n’est pas seulement un assemblage de fils. C’est une histoire, une patience, une culture, une transmission, une esthétique et une responsabilité.
De la même manière, une société numérique n’est pas seulement un assemblage de plateformes, de données, d’algorithmes, de serveurs et d’applications. C’est un système vivant, traversé par des valeurs, des usages, des conflits, des apprentissages, des exclusions possibles, des promesses et des risques. La pensée complexe permet de ne pas réduire cette société numérique à ses outils.
Rendre hommage à Edgar Morin, ce n’est donc pas seulement saluer un grand intellectuel disparu. C’est reconnaître une dette intellectuelle, morale et humaine. Pour ma part, je lui dois une part essentielle de ma manière de comprendre la sociologie, la philosophie, le numérique, les organisations, le paradoxe de la productivité, l’alignement stratégique et, aujourd’hui, l’intelligence artificielle.
Il m’a appris que les vrais problèmes ne sont jamais uniquement techniques. Ils sont humains, sociaux, organisationnels, culturels et politiques. Il m’a appris que comprendre exige de relier. Il m’a appris que la complexité n’est pas une excuse pour ne pas agir, mais une condition pour agir justement. Il m’a appris que l’humilité n’affaiblit pas la pensée, mais la rend plus juste. Il m’a appris que l’humanité doit rester au cœur de toute transformation.
Dans un monde saturé de slogans technologiques, de promesses de rupture et de certitudes artificielles, Edgar Morin nous laisse une exigence : refuser les lectures pauvres d’un monde riche. Ne pas séparer ce qui est lié. Ne pas réduire l’humain à la donnée, la société au marché, l’intelligence au calcul, la culture au folklore, ni la modernité à la technologie.
Merci Edgar Morin pour la méthode.
Merci pour la sociologie.
Merci pour la philosophie.
Merci pour la complexité.
Merci pour l’humanité.
Merci pour l’humilité.
Merci pour le Maroc aussi.
Et surtout, merci de nous avoir appris à relier.