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​Houthis, mer Rouge, Érythrée: la guerre change d’échelle


Rédigé par le Samedi 28 Mars 2026



Il y a des moments où une guerre cesse d’être un affrontement principal pour devenir un système.

​Houthis, mer Rouge, Érythrée: la guerre change d’échelle
Nous y sommes. L’entrée officielle des Houthis dans la séquence actuelle, avec des frappes revendiquées contre Israël le 28 mars 2026, n’est pas un simple épisode périphérique. C’est un signal stratégique. Cela signifie que le conflit n’est plus contenu entre Israël, les États-Unis et l’Iran. Il se recompose désormais comme une guerre en réseau, avec ses relais, ses couloirs logistiques, ses fronts secondaires, ses zones grises et ses partenaires silencieux. Reuters et l’Associated Press confirment qu’Israël a signalé un missile lancé depuis le Yémen, interception à l’appui, et que les Houthis ont revendiqué non seulement une première frappe, mais ensuite une seconde attaque en moins de vingt-quatre heures.

Ce qui frappe, d’abord, c’est le calendrier. Les Houthis n’entrent pas dans la bataille par émotion. Ils y entrent par calcul. Deux jours avant cette attaque, Reuters rapportait déjà que le mouvement se disait prêt à reprendre ses opérations en mer Rouge “si nécessaire”, c’est-à-dire au moment où Téhéran aurait besoin d’un élargissement du théâtre de guerre. Ce n’est pas un hasard. C’est une logique de coalition asymétrique. L’Iran encaisse, ses alliés activent. L’objectif n’est pas forcément de vaincre militairement Israël sur le terrain classique. L’objectif est d’étirer ses défenses, d’épuiser ses stocks d’intercepteurs, de compliquer la lecture stratégique de ses alliés et surtout de faire grimper le coût économique régional et mondial de la guerre.

La surprise des observateurs tient ensuite à un autre élément : la résilience de la capacité de frappe iranienne et pro-iranienne. Depuis plusieurs semaines, beaucoup de commentaires laissaient croire que les frappes israélo-américaines avaient significativement amputé le potentiel offensif adverse.

Or les signaux accumulés racontent autre chose. L’Iran continue de tirer. Les Houthis reprennent l’initiative. Et selon l’AP, la Russie envoie à l’Iran une nouvelle cargaison de drones comprenant des versions améliorées des systèmes déjà éprouvés dans la guerre en Ukraine.

Reuters, de son côté, rapporte que Moscou élargit son partage de renseignements et son assistance technologique, y compris autour de l’imagerie satellite et de l’amélioration des drones, même si une partie de ces informations repose encore sur des sources occidentales et des recoupements journalistiques. Autrement dit, l’idée d’une aide russe n’est plus une rumeur marginale. Elle entre dans le champ du plausible documenté.

En revanche, sur la piste chinoise et sur la fameuse hypothèse érythréenne, il faut garder la tête froide.

Oui, l’Érythrée occupe une position extraordinairement sensible sur la mer Rouge, à proximité de Bab el-Mandeb, ce goulet par lequel transitent une part décisive des échanges entre l’Asie, le Golfe, l’Afrique et l’Europe.

Oui, Pékin entretient de bonnes relations avec Asmara et Reuters rappelait déjà en 2023 l’importance stratégique de l’Érythrée dans la vision chinoise de la région.

Oui encore, dans un tel contexte, toute activité logistique, navale ou discrète dans la Corne de l’Afrique devient matière à soupçon. Mais non, à l’heure où nous écrivons, on ne trouve pas de confirmation solide et publique établissant que des aides russes ou chinoises aux Houthis transiteraient depuis l’Érythrée dans cette guerre précise. La prudence n’est pas de la faiblesse. C’est ce qui distingue une analyse d’une rumeur amplifiée.

Cela ne veut pas dire que la piste africaine est secondaire. Bien au contraire. La mer Rouge n’est plus un simple décor maritime. Elle devient le véritable multiplicateur de crise. Quand les Houthis menacent à nouveau les navires, ils ne parlent pas seulement aux armées; ils parlent aux assureurs, aux armateurs, aux marchés, aux importateurs, aux banques centrales et aux consommateurs.

Reuters rappelait cette semaine une réalité embarrassante pour les Occidentaux: les efforts engagés depuis des années pour sécuriser la navigation en mer Rouge ont coûté des milliards sans parvenir à neutraliser durablement la menace houthie. Si cette incapacité s’est vérifiée face au Yémen, on mesure alors la difficulté qu’il y aurait à protéger simultanément la mer Rouge et, plus encore, le détroit d’Ormuz, alors que l’Iran dispose de moyens bien supérieurs à ceux des Houthis.

C’est là que le conflit change de nature. Nous ne sommes plus seulement dans une guerre de frappes. Nous sommes dans une guerre des corridors. Israël doit surveiller son ciel. Les États-Unis doivent surveiller leurs bases. Les monarchies du Golfe doivent protéger ports, aéroports et installations énergétiques.

L’Europe, elle, regarde avec anxiété le duo Bab el-Mandeb–Suez, cette artère vitale de son commerce et d’une partie de ses approvisionnements énergétiques. L’AP souligne que les attaques précédentes des Houthis contre la navigation avaient déjà poussé des compagnies à contourner l’Afrique, rallongeant les trajets, les coûts, les délais et les primes d’assurance. Reuters signalait, dès le 1er mars, que Maersk, Hapag-Lloyd et CMA CGM réorientaient une partie de leurs routes autour du cap de Bonne-Espérance.

Voilà le vrai champ de bataille: celui où un missile lancé au Levant se transforme quelques jours plus tard en inflation importée, en retard logistique et en stress énergétique jusqu’en Europe et en Afrique du Nord.

Et l’Afrique, dans tout cela? Elle n’est pas spectatrice. Elle est l’arrière-cour exposée de cette reconfiguration. La Corne de l’Afrique devient une zone de frottement géopolitique où se rencontrent trafics, surveillance maritime, rivalités d’influence et vulnérabilités étatiques. Djibouti, l’Érythrée, le Somaliland de fait, le Soudan éclaté, les côtes yéménites face au continent: tout cela compose une bande stratégique où la guerre moderne aime s’installer, précisément parce qu’elle y trouve de l’opacité, de la proximité et des démentis plausibles.

Même sans preuve définitive sur un axe érythréen, il est raisonnable d’affirmer que la militarisation de la mer Rouge renforce mécaniquement la valeur géopolitique de ces territoires, et donc les convoitises autour de leurs ports, de leurs pistes et de leurs eaux.

Il faut donc résister à deux pièges. Le premier serait de minimiser l’entrée des Houthis en la traitant comme un simple geste de solidarité idéologique. C’est faux. Leur action ouvre un nouveau front crédible, à la fois militaire et économique. Le second serait d’affirmer trop vite que Moscou et Pékin pilotent, depuis l’Érythrée, une architecture secrète de guerre. Sur ce point, les indices ne suffisent pas encore à conclure. Ce que l’on peut dire, en revanche, c’est que la Russie apparaît de plus en plus liée à l’effort de résilience iranien, notamment sur les drones et le renseignement, tandis que la Chine, même sans implication militaire prouvée, a objectivement intérêt à surveiller de près toute recomposition de la mer Rouge, corridor vital pour ses intérêts commerciaux.

Au fond, le plus inquiétant n’est peut-être pas la précision d’un missile en particulier. Le plus inquiétant, c’est la précision d’une stratégie. Celle qui consiste à transformer chaque détroit, chaque proxy, chaque drone et chaque territoire fragile en levier de désordre global. Les Houthis viennent de rappeler au monde qu’une guerre régionale peut devenir, en quelques heures, une crise systémique. Et si demain l’Érythrée apparaît davantage dans les conversations stratégiques, ce ne sera pas par hasard. Ce sera parce que la géographie, dans les conflits du XXIe siècle, finit toujours par rattraper la politique.




Samedi 28 Mars 2026