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​IA et emploi : si même Coface s’en mêle, c’est que le basculement a déjà commencé


Rédigé par La rédaction le Jeudi 19 Mars 2026

Il y a des alertes qu’on peut ignorer. Et d’autres qu’on ne peut pas balayer d’un revers de main. Lorsque la Coface évoque une exposition potentielle de près de 5 millions d’emplois en France à l’intelligence artificielle, le débat change de nature.



On ne parle plus d’une projection futuriste ou d’un fantasme technologique. On parle d’un signal économique, froid, mesuré, issu du terrain.

​IA et emploi : si même Coface s’en mêle, c’est que le basculement a déjà commencé
Car Coface n’est pas un think tank. C’est un observateur des fragilités réelles des entreprises. Son métier consiste à anticiper les risques, à détecter les lignes de fracture avant qu’elles ne deviennent visibles. Autrement dit, si elle parle aujourd’hui de l’impact de l’IA sur l’emploi, c’est que la transformation est déjà à l’œuvre.

Le premier enseignement de cette analyse est contre-intuitif : ce ne sont plus seulement les emplois peu qualifiés qui sont concernés. L’intelligence artificielle s’attaque désormais au cœur du travail intellectuel. Les métiers administratifs, les fonctions support, mais aussi une partie des professions intermédiaires et supérieures — rédaction, analyse, conseil — se retrouvent directement exposés. Là où l’automatisation industrielle remplaçait des gestes, l’IA s’attaque désormais à des fonctions cognitives.

Cette mutation change tout. Elle brouille les repères traditionnels du marché du travail. Pendant des décennies, le diplôme et la qualification constituaient des protections implicites contre les vagues technologiques. Aujourd’hui, ce bouclier s’effrite. Les jeunes diplômés eux-mêmes, souvent positionnés sur des métiers tertiaires, deviennent vulnérables. De même, certaines catégories comme les femmes, très présentes dans les fonctions administratives, apparaissent plus exposées.

Faut-il pour autant parler de destruction massive d’emplois ? On est invité à la nuance. L’IA ne supprime pas mécaniquement les postes, elle en transforme le contenu. Une partie des tâches disparaît, une autre se reconfigure. Le salarié devient moins exécutant, plus superviseur. Moins producteur direct, plus coordinateur. En théorie, cela ouvre la voie à une montée en compétence. En pratique, cela pose une question brutale : tout le monde pourra-t-il suivre ?

C’est là que se joue le véritable enjeu. L’intelligence artificielle agit comme un accélérateur d’inégalités. Ceux qui maîtrisent ces outils verront leur valeur augmenter. Les autres risquent un déclassement silencieux. Non pas par manque de travail, mais par inadéquation progressive entre leurs compétences et les nouvelles exigences du marché.

Parallèlement, les entreprises, elles, n’attendent pas. Les accords internes liés à l’introduction de l’IA se multiplient, preuve que le mouvement est déjà engagé. Loin des discours théoriques, les organisations testent, adaptent, restructurent. Et souvent, cela se fait sans bruit, sans débat public majeur, à un rythme bien plus rapide que celui des politiques publiques.

Car c’est peut-être là le point le plus préoccupant : le décalage entre la vitesse technologique et la lenteur des réponses collectives. Formation, reconversion, régulation… tous ces leviers existent, mais peinent à suivre. Or, une transformation de cette ampleur ne peut pas être laissée aux seules logiques de marché.

Faut-il alors écouter Coface ? Oui, mais pas aveuglément. Son rôle est d’alerter, parfois d’inquiéter. Elle regarde le monde à travers le prisme du risque. Mais c’est précisément ce regard qui mérite attention. Car il révèle ce que beaucoup préfèrent encore minimiser : l’IA n’est plus une promesse, ni une menace abstraite. C’est une réalité déjà en train de redessiner le travail.

Et peut-être que la vraie question n’est pas de savoir si 5 millions d’emplois sont menacés. Mais de comprendre combien d’entre eux sont déjà en train de changer sans que nous en ayons pleinement conscience.

Peut-être faut-il attendre ce type d’alerte venue d’ailleurs pour que le sujet s’impose enfin au Maroc avec la gravité qu’il mérite.

Au Maroc, le débat sur l’intelligence artificielle reste encore trop souvent cantonné à des effets d’annonce, à des panels, à des discours convenus. Pendant ce temps, ailleurs, les entreprises avancent, testent, transforment, parfois sans retour en arrière possible. Et nous, regardons-nous vraiment ce qui est en train de se jouer ?

L’enjeu n’est plus technologique. Il est social, économique, presque civilisationnel. Derrière chaque tâche automatisée, chaque fonction redéfinie, c’est une trajectoire de vie qui bascule, un modèle d’insertion professionnelle qui se fissure. Former, anticiper, protéger sans freiner : voilà le triptyque qui devrait désormais guider l’action publique.

Peut-être que le moment est venu pour certains responsables marocains de sortir du commentaire pour entrer dans la stratégie. Car demain ne prévient pas. Et l’intelligence artificielle, elle, n’attendra ni les échéances politiques, ni les lenteurs administratives. Elle avance déjà. Reste à savoir si nous choisirons de l’accompagner… ou de la subir.




Jeudi 19 Mars 2026