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​Istiqlal 2026 : derrière les cinq axes, un programme presque « Full Digital »




Il y a parfois, dans un programme électoral, ce qui est écrit dans les titres et ce qui apparaît lorsqu’on relie les propositions entre elles.

​Istiqlal 2026 : derrière les cinq axes, un programme presque « Full Digital »
Officiellement, le programme législatif 2026-2031 du Parti de l’Istiqlal compte 99 mesures réparties en cinq axes : famille et valeurs, lutte contre la corruption et la rente, pouvoir d’achat et classe moyenne, État social et services publics, souveraineté stratégique.

Mais à force de parcourir les 99 propositions, on finit par en distinguer un sixième.

Il n’a pas de chapitre. Il n’a pas de numéro. Et pourtant, il est presque partout. Le digital.

Pas seulement le digital à la mode, celui qui consiste à ajouter les mots « intelligence artificielle » dans quelques paragraphes pour donner un parfum de modernité à un programme électoral.

Non. Ici, le numérique apparaît successivement comme outil de protection, d’éducation, de formation, d’emploi, de transparence administrative, de gouvernance publique, de production industrielle et finalement de souveraineté nationale.

C’est suffisamment systématique pour mériter qu’on s’y arrête.

Cela commence avec les enfants
Premier terrain : les réseaux sociaux.


Le programme prévoit une loi destinée à protéger les jeunes contre les risques illicites liés aux plateformes sociales. Il propose parallèlement de soutenir le contenu numérique national dans le cadre d’une révision des cahiers des charges de l’audiovisuel.

Premier signal intéressant : le numérique n’est donc pas envisagé uniquement sous l’angle économique. Il est aussi devenu un sujet de société.

Comment protéger les mineurs ? Quelle responsabilité pour les plateformes ? Quel contenu numérique voulons-nous produire au Maroc ? Autrement dit, le digital entre dans le champ politique.

Puis vient l’administration
Et là, le changement de registre est beaucoup plus profond.

L’Istiqlal propose de généraliser la numérisation des procédures administratives avec un objectif particulièrement intéressant : réduire le pouvoir discrétionnaire de l’administration.

Il veut également créer des plateformes numériques garantissant l’égalité des chances entre les entreprises et mobiliser explicitement l’intelligence artificielle pour améliorer la gouvernance des politiques publiques.

Voilà qui dépasse largement la dématérialisation de quelques formulaires.

Le raisonnement est politique : moins d’intermédiation humaine lorsque celle-ci n’apporte aucune valeur, davantage de traçabilité, davantage d’égalité devant la procédure et potentiellement moins d’espace pour l’arbitraire. Le digital devient ici un instrument de gouvernance.

L’école doit elle aussi changer d’époque
Troisième étage : l’éducation.


Le programme prévoit une plateforme nationale d’apprentissage numérique et d’intelligence artificielle, le développement des compétences du XXIe siècle, un système national de prospective des métiers et compétences ainsi qu’un système numérique permettant de mesurer la qualité de chaque établissement scolaire.

Cette dernière proposition mérite d’ailleurs davantage d’attention qu’elle n’en recevra probablement. Car numériser l’école, ce n’est pas seulement mettre des tablettes entre les mains des élèves.

C’est aussi produire de la donnée permettant de savoir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Et donc accepter de mesurer.

Former pour des métiers qui n’existent peut-être pas encore
C’est probablement sur la formation et l’emploi des jeunes que la logique devient la plus évidente.

Le programme veut restructurer la formation professionnelle pour la rapprocher de l’entreprise régionale. Il prévoit surtout un programme « 100 000 talents numériques » destiné à favoriser l’insertion dans l’économie numérique.

Il ajoute à cela la reconnaissance des compétences professionnelles acquises par l’expérience et la pratique. Ce dernier point pourrait devenir particulièrement important dans une économie numérique où l’on apprend de plus en plus souvent en dehors des parcours académiques traditionnels.

Développeurs autodidactes, créateurs numériques, indépendants, travailleurs à distance, spécialistes de nouveaux outils : les compétences apparaissent parfois avant les diplômes qui sont censés les certifier.

Vers le grand « statut du freelance » : travail à distance, auto-emploi, reconnaissance des compétences acquises par la pratique, formation aux métiers numériques — touche directement cette nouvelle économie du travail.

Puis l’IA change de dimension
Arrivé au cinquième axe, on quitte définitivement le registre des usages.

L’intelligence artificielle devient industrielle.

Le programme propose de construire une chaîne nationale complète de l’IA, de l’université jusqu’à l’industrialisation. Il y ajoute la souveraineté numérique, la protection des données et des systèmes vitaux ainsi qu’un écosystème national intégré de cybersécurité.

Trois propositions qui, mises ensemble, racontent quelque chose.

Il ne s’agit plus seulement d’apprendre aux Marocains à utiliser ChatGPT ou les outils qui lui succéderont. Il s’agit de se demander quelle part de cette nouvelle économie le Maroc veut produire lui-même.

Former.
Rechercher.
Développer.
Industrialiser.
Sécuriser.
Protéger les données.
Réduire les dépendances.

Nous sommes alors beaucoup plus proches d'une doctrine de souveraineté technologique que d'un simple plan de digitalisation.

Même l’information devient souveraine

Dernière pièce du puzzle : le programme parle explicitement de souveraineté informationnelle, de protection de la confiance et de publication proactive des données publiques. Le choix des mots n'est pas anodin.

Pendant longtemps, la souveraineté signifiait principalement territoire, défense, monnaie ou ressources naturelles. Elle signifie désormais aussi données, algorithmes, infrastructures numériques, cybersécurité et information.

C’est probablement l’une des évolutions idéologiques les plus intéressantes du programme.

Un programme « Full Digital » ? Presque. Évidemment, tout n'est pas réglé.

Il faudra savoir combien coûteront ces ambitions, quelles administrations les piloteront, comment seront formés les 100 000 talents numériques, quels moyens seront consacrés à la chaîne nationale de l'IA et, surtout, comment éviter que la souveraineté numérique ne reste une expression séduisante sans infrastructures suffisantes derrière elle.

Il faudra également aller plus loin sur certaines réalités déjà présentes dans la société marocaine : freelances, travailleurs des plateformes, nouveaux statuts professionnels, protection sociale des indépendants numériques ou encore fiscalité des activités dématérialisées.

Le programme ouvre plusieurs portes. Il ne les franchit pas encore toutes. Mais quelque chose apparaît clairement.

Le numérique n'est plus présenté comme un secteur réservé au ministère chargé de la transition digitale.

Il concerne l'enfant sur les réseaux sociaux, l'élève devant sa plateforme d'apprentissage, le jeune qui cherche une compétence numérique, l'entreprise face à l'administration, le fonctionnaire utilisant l'IA, l'indépendant qui travaille à distance, l'industriel qui veut monter dans la chaîne de valeur et, finalement, l'État qui veut protéger ses données et ses infrastructures.

Voilà pourquoi le programme de l'Istiqlal peut presque être qualifié de « Full Digital ».

Pas parce qu'il aurait consacré cinquante pages à la technologie.
Mais précisément parce qu'il fait autre chose : il la dissout dans les politiques publiques.

Officiellement, le programme compte cinq axes. À sa lecture, j'en vois presque un sixième.

Le numérique n'a pas obtenu son propre chapitre. Il a peut-être obtenu mieux : il s'est installé partout.
 


Mardi 1 Septembre 2026