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​J’avais eu zéro en philosophie. Mais peut-être vingt en lucidité.




Le jour où j’ai écrit que « le bonheur n’existe pas, il n’y a que des moments de bonheur », mon correcteur du baccalauréat a décidé de m’offrir une démonstration pratique de ma théorie : zéro sur vingt.

​J’avais eu zéro en philosophie. Mais peut-être vingt en lucidité.
Pas cinq. Pas deux. Zéro. Le chiffre rond, définitif, sans la moindre petite ouverture vers l’espérance. Une note qui aurait presque mérité un commentaire philosophique : peut-on évaluer une réflexion sur le bonheur en faisant immédiatement le malheur de celui qui l’a formulée ?

Depuis, cette copie me revient parfois à l’esprit. Avec un peu d’amusement, un reste d’incompréhension et cette question que les années n’ont pas entièrement réglée : avais-je écrit une sottise, ou avais-je simplement mal défendu une intuition qui tenait debout ?

Car je veux bien reconnaître une chose : avoir une conviction ne dispense pas de construire un raisonnement. Une dissertation n’est pas un comptoir où l’on dépose une phrase en attendant que tout le monde applaudisse. Il fallait définir, argumenter, examiner les objections. Peut-être l’avais-je mal fait. Peut-être avais-je pris un raccourci là où l’exercice exigeait un chemin.

Je ne vais donc pas transformer, après tant d’années, mon zéro en brevet de génie incompris. Ce serait confortable. Et légèrement suspect.

Mais enfin, zéro ?

Le bonheur, ce grand logement où personne ne reste longtemps

Ce que je voulais dire, au fond, était assez simple. Je ne croyais pas au bonheur comme à un état permanent dans lequel on pourrait s’installer, ranger ses affaires et faire suivre son courrier.

Je croyais aux moments.

Un fou rire qui vous surprend. Une bonne nouvelle qui détend soudain tout le corps. Une conversation pendant laquelle on oublie de regarder l’heure. Le soulagement de retrouver quelqu’un. Un repas où personne n’a envie de se lever. Ces instants où, sans avoir résolu sa vie, on cesse brièvement de la trouver compliquée.

Ils existent. Ils comptent. Ils peuvent même nous porter longtemps après avoir disparu. Mais ils passent.

Et constater qu’ils passent ne revient pas à les mépriser. Une chanson ne perd pas sa beauté parce qu’elle se termine. Pourquoi un moment heureux devrait-il durer éternellement pour être considéré comme vrai ?

Mon erreur, peut-être, tenait à la première moitié de ma phrase. « Le bonheur n’existe pas » : voilà une entrée qui ferme la porte avant même d’avoir invité le lecteur à discuter. Aujourd’hui, je serais plus précis. Je dirais que je doute du bonheur permanent, complet, garanti contre les accidents de l’existence.

C’est moins spectaculaire. Mais cela m’aurait peut-être rapporté quelques points.

Nous avons ajouté de la performance au bonheur

Ce qui m’amuse, avec le recul, c’est que le monde a depuis développé un goût remarquable pour le bonheur obligatoire. Il faut être heureux. Et, de préférence, que cela se voie.

La bonne photographie, le bon voyage, le bon sourire. Nous avons parfois l’air de devoir produire des preuves de notre satisfaction, comme si une existence discrète ou une journée médiocre constituaient un défaut de fabrication.

À cette obligation s’ajoute une étrange comptabilité : réussir sa carrière, entretenir son corps, préserver son couple, épanouir ses enfants, garder ses amis et trouver encore le temps de profiter de l’ensemble. Le bonheur finit par ressembler à un deuxième travail, avec des objectifs difficiles à atteindre et aucun congé prévu.

Je me demande si nous ne nous faisons pas du mal en demandant à la vie une continuité qu’elle ne sait pas offrir.

On peut aimer sa vie et traverser une mauvaise semaine. On peut être entouré et se sentir seul un soir. On peut connaître une joie immense sans que toutes les inquiétudes aient disparu.

Il me semble que cette coexistence mérite davantage notre attention que les grandes déclarations sur le bonheur absolu.

Je garderais l’intuition. Je réécrirais la copie.

Avec les années, je suis devenu moins catégorique. Il existe sans doute des formes de bonheur plus profondes qu’un instant agréable : un sentiment d’accord avec soi-même, des liens solides, une vie à laquelle on trouve du sens. Tout cela peut résister à une contrariété et même à une épreuve.

Moi jeune candidat au baccalauréat aurait dû y penser. Il aurait aussi dû admettre que sa formule posait une question au lieu de régler le sujet.

Mais je garde quelque chose de lui : cette méfiance envers les promesses de félicité sans interruption. Et cette tendresse pour les petits moments que l’on risque de négliger à force d’attendre le grand bonheur.

Je ne réclame donc pas une révision de ma note. Le correcteur avait sa copie devant lui ; moi, aujourd’hui, j’ai surtout mon souvenir.

Je réclame simplement le droit de sourire à cette vieille sanction.

J’avais peut-être zéro en méthode. Peut-être un peu trop d’assurance dans la conclusion. Mais je n’avais pas entièrement tort de penser que le bonheur pouvait se présenter par fragments.

La preuve : raconter aujourd’hui ce zéro sur vingt me procure un petit moment de bonheur. Le correcteur n’avait probablement pas prévu cela.


Dimanche 11 Octobre 2026