​J’écris pour exister encore un peu




Non, moi, je n’écris pas pour résister.

Je n’écris pas contre le troupeau. Je n’écris pas pour défendre la civilisation contre la médiocrité. Je n’écris même pas pour convaincre quelqu’un que j’ai raison.

À mon âge, ce serait beaucoup d’ambition pour quelques pages.

J’écris pour exister. Exister encore un peu.

J’écris des petits livres que je suis probablement le seul à lire jusqu’au bout. Des livres à moi-même, en quelque sorte. Je les commence parce qu’une question me travaille, parce qu’un sujet m’intrigue, parce que je découvre quelque chose que j’aurais aimé comprendre trente ans plus tôt.

Et si, par hasard, quelqu’un les lit, tant mieux.

S’il referme le livre après dix pages, ce n’est pas très grave non plus.
J’écris des chroniques pour mettre de l’ordre dans ce que je pense.
Des poèmes pour dire ce que la prose n’arrive pas toujours à dire.

Je fais des caricatures pour sourire de ce qui, parfois, devrait nous faire pleurer.
Je fabrique de la musique sans être musicien, simplement parce qu’un texte, tout à coup, me semble avoir envie de chanter.

Je touche à l’intelligence artificielle, aux images, aux sons, aux mots, comme un enfant touche à tout dans un atelier où on l’aurait laissé entrer par erreur.

Je ne cherche plus tellement à devenir quelqu’un. J’ai déjà été quelqu’un. Comme tout le monde.

Avec mes réussites, mes erreurs, mes certitudes d’hier devenues les doutes d’aujourd’hui, mes enthousiasmes, mes colères et quelques illusions abandonnées en chemin.

Aujourd’hui, mon ambition est beaucoup plus modeste.

Je voudrais simplement ne pas mourir idiot. C’est peut-être cela qui me pousse à écrire.

Comprendre encore une chose. Puis une autre.

Lire un article et aller vérifier. Entendre une affirmation et me demander : est-ce vraiment vrai ?

Découvrir une technologie dont je ne comprends rien et décider, justement pour cette raison, d’essayer de la comprendre.

À vingt ans, on apprend pour construire son avenir.

Plus tard, on découvre qu’on peut aussi apprendre simplement parce qu’on est vivant. Et c’est formidable.

Chaque fois que je comprends quelque chose que j’ignorais le matin, ma journée n’est pas tout à fait perdue.

Alors j’écris.
Pas pour laisser une œuvre.
Le mot serait franchement prétentieux.
Une trace me suffit.
Une petite trace numérique quelque part dans cet immense grenier qu’est devenu Internet.
Quelques textes.
Quelques livres.
Quelques poèmes.
Quelques chansons improbables.
Quelques images.
Quelques idées justes et certainement quelques bêtises aussi.

Tout cela restera peut-être quelque part sur un serveur longtemps après moi. Et j’aime cette idée.

Parce qu’un jour, peut-être, l’un de mes petits-enfants tapera mon nom dans une machine qui sera infiniment plus intelligente que celles que nous connaissons aujourd’hui.

Il demandera : « Qu’est-ce qu’il écrivait, mon grand-père ? »

Et la machine retrouvera peut-être une chronique oubliée.
Un petit livre.
Un poème maladroit.
Une caricature.
Une chanson.

Il découvrira alors non pas ce que j’étais — aucune machine ne pourra vraiment le lui raconter — mais ce qui me faisait réfléchir, rire, douter, m’inquiéter ou espérer.

Il verra peut-être que son grand-père était curieux.

Que jusqu’au bout, il voulait comprendre ce drôle de monde.

Et peut-être sourira-t-il en découvrant que je discutais déjà avec des intelligences artificielles primitives qui nous semblaient, à l’époque, extraordinaires.

Ce sera suffisant.

Je n’ai pas besoin de combattre le troupeau.

Je n’ai pas besoin d’être subversif.

Je n’ai même pas besoin d’avoir raison.

Je veux simplement continuer à poser des questions.

Continuer à apprendre.

Continuer à écrire.

Parce qu’au fond, tant qu’on reste curieux, quelque chose en nous refuse de vieillir.

Et tant qu’il me restera une question à poser, une phrase à écrire ou une idée à comprendre, j’aurai encore une bonne raison d’être là.

Alors oui, j’écris.

Pas pour résister au monde.

Pas pour changer le monde.

Juste pour rester encore un peu dans le monde.

Et, si possible, ne pas le quitter complètement idiot.


Mardi 18 Aout 2026

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