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​Je travaille, je propose… mais pour qui ?

Chronique personnelle — Adnane Benchakroun


Je tiens à commencer par cet avertissement : dans cette chronique, je me parle à moi-même, ni plus ni moins. Ces lignes ne s’adressent à personne d’autre. Elles ne comportent aucun sous-entendu, aucun message subliminal, aucune insinuation particulière. Il n’y a ni destinataire caché ni reproche déguisé. Simplement un moment d’introspection, avec mes questions, mes contradictions et cette envie de comprendre pourquoi je continue à travailler, à proposer, à recommencer. Si quelqu’un s’y reconnaît, ce sera peut-être le signe que nous partageons certaines interrogations humaines. Mais ici, je suis à la fois celui qui parle et celui qui doit écouter.



​Je travaille, je propose… mais pour qui ?
Il y a des phrases qui viennent après une longue journée, quand les écrans restent allumés et que l’enthousiasme commence à clignoter. « Je travaille, je travaille. Je propose, je propose. Mais je ne sais plus pourquoi, ni pour qui… » Je pourrais en sourire, fermer mon ordinateur et attendre demain. Pourtant, cette fois, j’ai envie de rester devant la question. De comprendre ce qui me pousse encore à remplir mes journées d’idées, de textes et de projets. Et ce qui, parfois, me laisse aussi seul devant eux.

Premier angle : travailler pour sentir que j’existe

J’aime travailler. J’aime partir d’une intuition confuse et lui donner une forme assez claire pour la partager. Un sujet appelle une lecture, cette lecture déclenche une idée, cette idée devient un projet. Je connais bien cet entraînement. Il me porte et, certains jours, m’emporte.

Même lorsque personne ne me demande rien, je trouve quelque chose à entreprendre. J’y vois longtemps une chance : garder de la curiosité, avoir envie de comprendre, pouvoir encore contribuer. Mais je dois aussi regarder ce que cette activité permanente m’évite d’entendre.

Que se passe-t-il lorsque je m’arrête ? Pourquoi une journée sans production me paraît-elle parfois incomplète ? Ai-je fini par mesurer ma présence au monde au nombre de choses accomplies ?

Ces questions me dérangent parce qu’elles touchent une habitude ancienne : me rendre utile. J’en suis fier, mais je sens le piège. À force de vouloir toujours apporter quelque chose, je risque de ne plus savoir être simplement là. Disponible pour une conversation qui ne débouche sur aucun projet. Heureux d’un moment qui ne laissera aucune trace.

Deuxième angle : la fatigue de celui qui propose

Proposer demande une énergie dont on parle peu. Avant les quelques lignes envoyées, il y a souvent des heures à chercher, relier, préciser, écarter une mauvaise piste. Celui qui reçoit voit un document. Celui qui l’a préparé y retrouve tout un cheminement.

Je ne peux évidemment pas demander à chacun de refaire ce chemin avec moi. Mes urgences ne deviennent pas celles des autres parce que j’ai beaucoup travaillé. Je le sais. Pourtant, certains silences finissent par peser.

Un refus argumenté permettrait d’avancer. Une objection ouvrirait une discussion. Mais une idée laissée sans réponse reste suspendue. Je me surprends alors à la reprendre, à l’améliorer, comme si une meilleure présentation allait enfin provoquer l’échange attendu.

Peut-être dois-je apprendre à laisser certaines propositions là où je les ai déposées. Et accepter aussi une question moins confortable : ai-je suffisamment écouté avant de proposer ? Un projet peut être intéressant et arriver au mauvais moment. Il peut même répondre brillamment à un besoin que personne n’éprouve. Reconnaître cela m’épargnerait quelques déceptions.

Troisième angle : la reconnaissance que j’attends encore

Je pourrais prétendre que le regard des autres m’importe peu. Ce serait une posture commode. Lorsque je partage un travail, j’espère qu’il sera lu, discuté, peut-être utilisé. J’attends un signe que l’effort a rencontré quelqu’un.

Ce désir n’a rien d’extraordinaire. Nous avons tous besoin de sentir que notre parole atteint une oreille. Mais je vois combien cette attente peut modifier ma façon de travailler. Je vérifie les réactions. Je donne trop d’importance à une réponse rapide, puis trop de sens à son absence.

Et je deviens parfois injuste envers mon propre travail. Un texte qui me satisfaisait perd soudain de sa valeur parce qu’il suscite peu d’écho. À l’inverse, un accueil chaleureux pourrait me dispenser de voir ses faiblesses.

J’aimerais garder une mesure plus stable. Pouvoir recevoir un compliment avec plaisir, une critique avec attention, un silence sans me laisser entièrement absorber par lui. Cela suppose de savoir ce que je cherchais en commençant. Quand cette intention est claire, le jugement extérieur trouve sa place. Il enrichit mon appréciation sans la gouverner.

Quatrième angle : pour moi seulement… vraiment ?

« Pour moi seulement !!! » La formule me soulage. Elle a quelque chose d’un mouvement d’humeur, presque d’une porte que je ferme pour retrouver le calme. Je vais écrire ce qui m’intéresse, chercher ce qui m’intrigue, mener ce projet parce que j’en ai envie.

Puis je m’écoute et je souris. Si c’était uniquement pour moi, pourquoi voudrais-je encore publier, transmettre, débattre ? Les autres restent présents jusque dans mes moments de retrait. Leur expérience nourrit ma réflexion. Leurs questions déplacent mes certitudes.

Ce que je souhaite préserver, au fond, c’est la liberté de choisir mon effort. Ne pas répondre à toutes les sollicitations. Ne pas transformer chaque intuition en obligation. Pouvoir abandonner un projet sans vivre cet abandon comme une défaite.

Demain, je travaillerai probablement encore. Une nouvelle idée viendra, je prendrai des notes, j’aurai envie de la partager. Mais avant de me lancer, je voudrais m’accorder une minute pour vérifier mon désir.

Et si cette minute me conduit à fermer l’ordinateur, à sortir marcher ou à rejoindre les miens, j’aimerais pouvoir le faire tranquillement, sans avoir à mériter ce temps-là.


Dimanche 25 Octobre 2026