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​L’Espagne veut instrumentaliser l'histoire, celle-ci se charge de la rappeler à l'ordre...


Il est des débats politiques que l’on peut mener avec passion, dans le désaccord, voire dans la colère. Mais chacun devrait s’imposer la limite de ne pas transformer l’histoire en instrument de haine. Depuis quelque temps, certains discours espagnols sur le Maroc et les Marocains franchissent cette ligne avec une désinvolture inquiétante.



Aziz Daouda / Bluwr.com

​L’Espagne veut instrumentaliser l'histoire, celle-ci se charge de la rappeler à l'ordre...
Affirmer que « le Maroc n’existait pas avant 1956 » est historiquement faux et paradoxalement, fait injure à l’histoire même de l’Espagne.

Le Maroc n’est évidemment pas né en 1956. Cette année marque la fin du protectorat et le recouvrement de l’indépendance, y compris dans la zone nord. En 1912, lorsque la France et l’Espagne délimitent leurs zones d’influence, les textes évoquent explicitement l’« Empire chérifien ». Le traité de Fès maintenant, formellement, l’autorité du Sultan. La convention franco-espagnole de novembre 1912 organise, quant à elle, la zone d’influence espagnole.

Autrement dit, 1956 n’est pas la date de naissance du Maroc, mais celle du recouvrement de sa souveraineté après quelques décennies de tutelle. Prétendre le contraire revient à confondre l’existence d’un État avec l’exercice effectif de sa souveraineté. Une telle confusion serait indigne d’un débat historique sérieux. A ce compte-là, il faudrait soutenir que la France soit née en 1945.

L’Espagne devrait se méfier des raccourcis historiques

Il est pour le moins curieux de voir certains discours espagnols expliquer aux Marocains qu’ils n’auraient pas d’histoire avant l’époque contemporaine. 

Car quelle histoire raconterait-t-on alors de l’Espagne ? Celle actuelle est le produit d’une construction historique longue et complexe. La péninsule Ibérique a connu Ibères, Celtes, Phéniciens, Carthaginois, Rome, Vandales, Suèves, Alains, Wisigoths, puis pouvoirs musulmans, avant l’affirmation progressive des royaumes chrétiens. Le royaume wisigoth constitue une étape majeure de cette histoire. Il s’étend, avec Tolède pour capitale, de 507 à 711, jusqu’à sa défaite face aux forces venues du Maghreb.
Faut-il pour autant conclure que « l’Espagne n’existait pas ». Evidemment non. Une nation ne disparaît pas parce qu’une dynastie étrangère prend le pouvoir ; elle ne naît pas miraculeusement avec l’apparition d’une nouvelle structure politique. Pourquoi donc appliquer au Maroc une conception de l’histoire que l’on refuserait à l’Espagne ?

Le Maroc de 1956 n’était pas un commencement

Le pays possède une histoire étatique et dynastique bien antérieure à l’époque contemporaine. Les Idrissides, les Almoravides, les Almohades, les Mérinides, les Saadiens et les Alaouites ont successivement construit et gouverné des ensembles politiques centrés sur le Maghreb occidental. A partir du XIe siècle, les Almoravides puis les Almohades ont constitué de vastes empires s’étendant sur une grande partie du Maghreb et sur l'Espagne, avec Marrakech comme centre du pouvoir.

Evidemment, le Maroc contemporain n’existait pas, sous sa forme actuelle, au XIe siècle. Soutenir le contraire reviendrait à projeter abusivement les frontières et les institutions modernes sur des réalités anciennes. Mais une chose demeure incontestable : le Maroc possède une profondeur historique et politique qui ne commence certainement pas en 1956. Cette continuité explique l’usage de l’expression « Empire chérifien », couramment employée dans les textes diplomatiques européens avant le protectorat. La convention franco-espagnole de 1912 visait d’ailleurs à définir la situation respective de la France et de l’Espagne à l’égard de cet « Empire chérifien ».

Et si les Marocains utilisaient les mêmes procédés ?

Imaginons un instant que l'on adopte la même logique. On pourrait affirmer que l’Espagne actuelle n’est pas celle des Ibères ; souligner que le royaume wisigoth n’était pas un État espagnol, mais un royaume germanique ; rappeler que, durant plusieurs siècles, une grande partie de la péninsule fut gouvernée par des dynasties musulmanes venues du Maroc ou liées à celui-ci ; puis demander : où était donc « l’Espagne » pendant cette longue période ?

Un tel discours serait tout aussi absurde. Il confondrait l’histoire, l’identité, l’État et la souveraineté. Il serait tout aussi blessant de prétendre, par exemple, que l’Espagne serait née avec le général Franco. L’histoire ne doit pas devenir une compétition destinée à humilier l’autre.

Une histoire commune, glorieuse et tragique

L’histoire entre les deux rives du détroit ne peut être réduite à une opposition simpliste entre « Espagnols » et « Marocains ». Elle est infiniment plus complexe. Les deux espaces ont connu des interactions constantes : guerres, migrations, commerce, circulation des hommes, influences culturelles, rivalités dynastiques et affrontements militaires.

Les batailles de la péninsule Ibérique ont opposé des pouvoirs musulmans et chrétiens successifs. Réduire cette histoire à une confrontation ethnique entre « Espagnols » et « Marocains » serait un anachronisme.

Les populations musulmanes d’Espagne n’étaient d’ailleurs pas exclusivement maghrébines, pas plus que les populations chrétiennes ne formaient une communauté ethnique homogène. 

L’histoire est plus complexe que les slogans. C’est pourtant ce que certains semblent oublier lorsqu’ils mobilisent le passé pour nourrir la défiance envers le Maroc et les Marocains.

Le protectorat n’a pas effacé l’État marocain

Le protectorat ne correspondait pas, juridiquement, à la disparition pure et simple de l’État marocain. Le régime instauré en 1912 prévoyait le maintien de l’autorité civile et religieuse du Sultan, même si l’exercice réel du pouvoir était profondément altéré par les administrations coloniales. Le protectorat espagnol dans le nord du Maroc prit fin dans le cadre de l’accord hispano-marocain du 7 avril 1956.

Il est donc bien plus exact de dire que le Maroc a recouvré sa souveraineté en 1956 que d’affirmer qu’il serait « né » cette année-là. La nuance n’est pas secondaire. Elle est fondamentale.

Une grande nation n’a pas besoin de réécrire l’histoire des autres pour défendre la sienne. L’Espagne possède une histoire exceptionnelle, faite de strates : romaine, wisigothique, musulmane, chrétienne, impériale et moderne. Le Maroc aussi.

Ces deux histoires sont anciennes, riches et intimement liées. Elles méritent mieux que les insultes et les simplifications.
L’histoire n’est ni un terrain de propagande ni un concours destiné à déterminer quel peuple serait « plus ancien » qu’un autre. Elle ne donne à personne le droit de mépriser son voisin.

Le Maroc existait avant 1956. L’Espagne existait, sous d’autres formes, avant l’État espagnol contemporain. Ces deux vérités peuvent parfaitement coexister. Les reconnaître, c’est simplement respecter l’histoire.

Si Madrid souhaite construire avec Rabat une relation durable, elle gagnerait à regarder vers l’avenir sans instrumentaliser le passé. Le détroit de Gibraltar sépare deux rives, mais il n’a jamais séparé deux histoires.
 


Mardi 25 Août 2026