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​La Chine ne sort pas encore du pétrole, mais elle prépare déjà le monde d’après-Malacca !


Il faut se méfier des formules trop belles pour être vraies. Dire que la Chine serait en train de « se libérer du pétrole » ou qu’elle n’aurait bientôt plus besoin du détroit de Malacca serait prématuré. Pékin reste le premier importateur mondial de brut : en 2024, il importait encore environ 11,1 millions de barils par jour, tandis que sa production domestique tournait autour de 4,3 millions. Et la dépendance extérieure au pétrole devrait rester proche de 70 % à l’horizon 2030.



Soleil, hydrogène, CO₂ : la Chine prépare-t-elle la fin du pouvoir géopolitique du pétrole ?

​La Chine ne sort pas encore du pétrole, mais elle prépare déjà le monde d’après-Malacca !
Mais ce serait commettre l’erreur inverse que de ne rien voir venir.

Car la Chine travaille méthodiquement à transformer la nature même de sa vulnérabilité énergétique. Son objectif n’est pas de fermer demain matin le robinet du pétrole importé. Il est de faire en sorte que, dans dix ou vingt ans, aucun détroit, aucun embargo, aucune flotte étrangère et aucun fournisseur unique ne puisse mettre son économie à genoux.

C’est là que commence le vrai sujet géopolitique.

Le “dilemme de Malacca” existe toujours

Une très grande partie des importations chinoises de pétrole arrive encore par mer. L’Energy Information Administration américaine estime que 92 % des importations chinoises de brut sont maritimes. Au premier semestre 2025, la Chine représentait près de 48 % des volumes importés transitant par le détroit de Malacca.

Le chiffre parfois avancé selon lequel « 80 % du pétrole chinois passe par Malacca » doit donc être manié avec prudence : il correspond davantage à une vieille représentation stratégique qu’à une mesure contemporaine précise.

Mais le problème demeure intact.

Malacca est étroit, fréquenté et stratégiquement exposé. Une crise militaire majeure en Asie, un blocus ou une grave perturbation maritime pourrait provoquer un choc brutal sur l’approvisionnement chinois.

C’est pourquoi Pékin multiplie depuis des années les alternatives : pipelines russes, Kazakhstan, corridor Myanmar-Chine, diversification des fournisseurs, stocks stratégiques, montée en puissance de l’électrification et développement massif des renouvelables.

Le véritable changement, aujourd’hui, est que cette diversification géographique devient progressivement technologique.

Produire ce que l’on importait

La Chine cherche désormais à utiliser son énorme production électrique renouvelable pour fabriquer localement des molécules qui nécessitaient jusqu’ici du gaz, du charbon ou du pétrole.

L’exemple le plus avancé est celui de l’hydrogène et de l’ammoniac verts.

À Chifeng, en Mongolie intérieure, la première phase du gigantesque projet d’Envision Energy est entrée en service en 2025. Sa capacité atteint 320 000 tonnes d’ammoniac vert par an, produit à partir d’électricité renouvelable, d’eau électrolysée et d’azote atmosphérique. À terme, le projet vise 1,52 million de tonnes annuelles.

Cela dépasse largement l’expérience de laboratoire.

L’ammoniac est indispensable aux engrais, mais il peut également servir de vecteur énergétique et participer à la décarbonation de l’industrie lourde et du transport maritime.

La logique est fascinante : autrefois, l’industrie suivait les gisements. Demain, elle pourrait suivre le soleil, le vent et les électrolyseurs.

Le CO₂ commence lui-même à devenir une matière première

La Chine travaille parallèlement sur la conversion du dioxyde de carbone.

Dans l’Ordos, un démonstrateur industriel capable de produire 10 000 tonnes d’hydrocarbures aromatiques par an à partir de CO₂ et d’hydrogène est entré dans sa phase finale de construction en 2026. Ces molécules sont essentielles à la chimie industrielle et sont traditionnellement dérivées du pétrole.

Les chercheurs chinois progressent également sur la photosynthèse artificielle : convertir directement lumière, eau et CO₂ en molécules utiles. Mais il faut ici garder la tête froide. Les publications de 2026 montrent de vraies avancées scientifiques ; elles ne signifient pas encore que des millions de tonnes de produits pétrochimiques sortent industriellement de « feuilles artificielles ».

C’est exactement la différence entre une tendance stratégique sérieuse et un récit technologique exagéré.

Stocker le soleil devient aussi important que le produire

L'autre problème des renouvelables est connu : le soleil ne brille pas la nuit et le vent ne souffle pas sur commande.

La Chine investit donc massivement dans le stockage.

Un projet national de démonstration de stockage par air liquide de 60 MW/600 MWh a été lancé. Le principe consiste à utiliser l'électricité excédentaire pour liquéfier de l'air, le stocker puis le détendre ultérieurement afin de produire de l'électricité.

Ce n'est pas encore la technologie dominante face aux batteries, au pompage hydraulique ou à d'autres systèmes.

Mais l'intérêt chinois réside précisément dans cette stratégie de portefeuille : Pékin ne mise jamais sur une seule technologie gagnante. Il en industrialise dix, puis laisse l'échelle départager les survivantes.

Après le pétrole : comment la Chine veut rendre le détroit de Malacca moins indispensable

Et la fusion ? Prudence obligatoire

EAST, le tokamak chinois surnommé « soleil artificiel », a maintenu en 2025 un plasma à haut confinement pendant 1 066 secondes, un record important pour la recherche sur la fusion.

C'est scientifiquement spectaculaire.

Mais présenter EAST comme la sixième pièce déjà opérationnelle d'une indépendance énergétique chinoise serait faux.

La fusion ne fournit actuellement aucune électricité commerciale au réseau chinois. Elle représente un pari de très long terme.

En revanche, le message stratégique est clair : Pékin investit simultanément dans ce qui peut fonctionner aujourd'hui, demain et après-demain.

Le pétrole ne disparaîtra donc pas. Son pouvoir géopolitique pourrait diminuer.

Voilà probablement le bouleversement le plus intéressant.

Pendant un siècle, posséder du pétrole ou contrôler les routes permettant de l'acheminer donnait un pouvoir extraordinaire.

Mais si une partie croissante de l'énergie peut être produite localement avec du solaire, de l'éolien, de l'hydrogène, du nucléaire, du stockage et éventuellement des carburants synthétiques, la géographie perd une partie de son monopole.

La guerre énergétique se déplace.

Elle portera moins exclusivement sur qui possède les gisements et davantage sur qui maîtrise les technologies, les brevets, les réseaux, les électrolyseurs, les batteries, les matériaux et les équipements industriels.

Et sur ce terrain, la Chine veut devenir non seulement autonome, mais exportatrice de dépendance : demain, le reste du monde pourrait moins dépendre du pétrole moyen-oriental mais davantage des équipements chinois.

Ce serait une souveraineté énergétique gagnée d'un côté et une dépendance technologique créée de l'autre.

Le Maroc devrait regarder cette stratégie avec énormément d'attention

Le parallèle marocain est évident, même si les échelles sont incomparables.

Le Maroc importe encore l'essentiel de ses combustibles fossiles. L'Agence internationale de l'énergie souligne depuis longtemps cette vulnérabilité et l'intérêt stratégique des ressources renouvelables domestiques. Le Royaume vise 52 % de capacité électrique installée renouvelable en 2030 et développe parallèlement l'hydrogène vert.

La leçon chinoise n'est évidemment pas de reproduire EAST ou de construire une industrie comparable à celle de Pékin.

Elle est plus simple : le soleil marocain ne doit pas seulement produire des kilowattheures. Il doit progressivement produire de la souveraineté.

Hydrogène, ammoniac, dessalement, stockage, industrie verte, mobilité électrique et transformation locale doivent être pensés comme une chaîne cohérente.

Le Maroc possède du soleil, du vent, deux façades maritimes et une proximité exceptionnelle avec l'Europe. Mais une ressource naturelle ne crée de puissance que lorsqu'elle est transformée en industrie, compétences et propriété technologique.

C'est précisément ce que la Chine a compris.

Elle ne cherche pas seulement à consommer moins de pétrole.

Elle cherche à rendre progressivement le pétrole moins capable de dicter sa politique étrangère.

Et si Pékin réussit, le bouleversement sera beaucoup plus grand qu'une transition énergétique.

Ce sera un changement dans la définition même de la puissance.


Mardi 4 Août 2026