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​La fin du monde a encore changé de date et de type

J’ai reçu la fin du monde sur WhatsApp. Entre une vidéo de chat et une promotion sur les salons marocains.




Personne n’avait précisé l’heure. Ce qui m’a contrarié : j’avais des choses à faire.

​La fin du monde a encore changé de date et de type
Autrefois, la fin du monde avait une certaine tenue. Une prophétie, une date, parfois une montagne sur laquelle patienter. On savait à peu près à quoi s’en tenir. Aujourd’hui, elle arrive sous forme de capture d’écran, avec dix scénarios au choix. Comme une carte de restaurant où tous les plats seraient susceptibles de vous tuer.

Dans le message que j’ai sous les yeux, on nous propose notamment une troisième guerre mondiale, une invasion extraterrestre, un cataclysme tectonique, une catastrophe nucléaire, des météorites et un effondrement économique lié à l’intelligence artificielle.

Aucun document n’accompagne le menu. Mais la présentation est catégorique : différentes nations auraient lancé l’alerte. Lesquelles ? Quand ? À propos de quoi ? Le message ne s’encombre pas de ces détails. Il faut bien laisser un peu de travail à l’imagination.

J’avoue avoir une préférence logistique pour les extraterrestres. Au moins, nous pourrions leur demander ce qu’ils viennent faire ici. Avec une météorite, le dialogue paraît plus compliqué.

Et puis j’aimerais voir leur tête devant notre organisation. Ils auraient traversé plusieurs galaxies pour découvrir qu’au guichet, il manque une photocopie.

« Revenez lundi. »

Voilà peut-être comment sauver la Terre.

La catastrophe à la carte

Ce qui me fascine dans cette publication, ce n’est pas tant la variété des désastres que leur parfaite disponibilité. Vous craignez la guerre ? Nous avons. Vous vous méfiez des technologies ? Prenez l’effondrement de l’IA. Vous trouvez le ciel suspect ? Voici les météorites. Vous préférez penser que tout est organisé ? Une explication vous attend aussi.

Chacun peut repartir avec une apocalypse conforme à ses convictions.

Le message a même prévu une dernière possibilité : « Il ne se passera rien. »

J’ai trouvé cela commercialement très fort. Après avoir occupé tout le marché de la catastrophe, l’auteur conserve une petite participation dans la normalité. Quoi qu’il arrive, une ligne de sa publication pourra servir de preuve à sa clairvoyance.

Si le monde continue, il nous avait prévenus aussi.

Je me demande comment nous en sommes arrivés à trouver cela presque ordinaire. Quelqu’un rassemble des événements sans rapport démontré, ajoute une formule inquiétante et nous voilà en train de regarder notre téléphone avec le sérieux d’un chef d’état-major.

Puis nous transférons.

À ce stade, nous n’avons toujours pas appris quel pays aurait annoncé quoi. Mais notre cousin est désormais inquiet. L’information a donc produit un résultat.

Demain, jusqu’à nouvel ordre

Chez nous, la fin du monde entre dans une maison où il y a déjà beaucoup à gérer. Une facture attend sur la table. La voiture fait un bruit. Un enfant cherche du travail. Le syndic réclame sa cotisation.

Il faut reconnaître que l’apocalypse arrive sur un terrain encombré.

Je nous imagine assez bien demander quelques jours de délai. « Cette semaine, c’est difficile. Il y a un mariage samedi. »

Nous avons une longue pratique des urgences qui se chevauchent. Même devant une menace cosmique, quelqu’un finira par poser la question essentielle : est-ce que cela bloque la route de Casablanca ?

Derrière la plaisanterie, pourtant, il y a cette fatigue particulière : avoir le sentiment de devoir s’inquiéter de tout, tout le temps. On ouvre son téléphone pour connaître la météo et l’on découvre qu’il faudrait aussi se préparer à la disparition de la civilisation avant le dîner.

Les dangers réels existent. Ils demandent des faits, des décisions, parfois des précautions. Mais comment leur accorder l’attention nécessaire si chaque capture nous installe au dernier jour de l’humanité ? À force de monter le volume, on finit par ne plus distinguer ce qui mérite d’être entendu.

Alors, devant ce message, j’ai fait un petit exercice. J’ai cherché une date complète, une source, une déclaration identifiable. Dans la capture, je n’en ai trouvé aucune. J’ai reposé mon téléphone.

Par la fenêtre, un voisin tentait de garer sa voiture dans un espace manifestement trop petit. Un autre lui donnait des instructions contradictoires. La vie poursuivait ses expériences.

Je suis sorti acheter du pain.

Le boulanger ne m’a rien annoncé de cosmique. Il m’a simplement demandé si je voulais le pain bien cuit. J’ai apprécié la précision de la question et le fait qu’il soit en mesure de tenir sa promesse.

Je suis rentré avec deux pains et une résolution modeste : la prochaine fois qu’on m’annonce la fin du monde, je demanderai d’abord le communiqué original.

En attendant, j’ai gardé mon rendez-vous de lundi. Il paraît qu’il faut vivre dangereusement.


Vendredi 30 Octobre 2026