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​Le Maroc et ses démons : quand le surnaturel devient langage social




​Le Maroc et ses démons : quand le surnaturel devient langage social
Il y a des sujets qu'on n'aborde pas à voix haute, au Maroc. Pas par ignorance — par prudence. On baisse le ton quand on parle de certains lieux. On évite de siffler la nuit. On ne prononce pas certains noms à la légère. Et pourtant, tout le monde sait.

Tout le monde a entendu. Tout le monde, à un moment ou un autre, a hésité. C'est peut-être là le paradoxe le plus fascinant de la société marocaine contemporaine : un pays qui se modernise à grande vitesse, qui forme des ingénieurs, exporte des talents, s'arrache aux statistiques du sous-développement — et qui continue, en parallèle, d'entretenir un rapport intime, presque viscéral, avec l'invisible.

Le paranormal marocain n'est pas ce qu'on croit. Ce n'est ni une relique folklorique réservée aux villages reculés, ni une superstition cantonnée aux générations âgées. Il circule. Dans les appartements de Casablanca comme dans les douars du Souss. Dans les récits de famille transmis à table, les gestes accomplis machinalement, les précautions prises sans vraiment y penser. Quand une mère dit à son enfant de ne pas sortir après le coucher du soleil, elle ne lui cite pas forcément un verset. Elle invoque quelque chose de plus diffus, de plus ancien, de plus immédiat. Quelque chose qui n'a pas besoin d'explication pour être compris. Le paranormal, ici, est d'abord une langue.

Cette langue a ses figures récurrentes. Les djinns, bien sûr, omniprésents dans l'imaginaire populaire — ni tout à fait bons, ni tout à fait mauvais, capables de s'attacher aux lieux comme aux personnes. Les maisons dites "habitées", qu'on reconnaît moins à des signes visibles qu'à une atmosphère, un malaise, quelque chose qui ne se nomme pas mais se ressent. Les puits. Les vieux hammams. Les carrefours à certaines heures. Les arbres isolés au milieu des champs, qu'on contourne sans savoir exactement pourquoi. Ce qui frappe, dans le bestiaire surnaturel marocain, c'est que la peur n'a presque jamais besoin de forme précise. Un mot suffit. Une allusion. Un silence appuyé. L'imaginaire fait le reste, et c'est lui qui est le plus puissant.

Il faut s'arrêter là-dessus, parce que c'est là que le sujet bascule. Ces récits ne parlent pas que de l'invisible. Ils parlent du pays réel. Derrière chaque histoire de possession, d'envoûtement ou de présence nocturne, il y a presque toujours quelque chose d'autre : une anxiété concrète, une souffrance sans nom officiel, une réalité que la société n'avait pas les mots pour dire. La dépression n'existait pas en tant que telle dans le vocabulaire courant de nombreux foyers marocains des années 1970, 1980, encore 1990.

On disait autre chose. On disait "djinn". On disait "envoûtement". On disait que quelqu'un lui avait fait quelque chose. Ce n'était pas toujours de la crédulité. C'était parfois la seule façon disponible de nommer l'innommable — la psychose, le trauma, la dépression sévère, la violence conjugale, l'angoisse existentielle. Le mythe devenait alors un langage de substitution. Socialement acceptable. Partageable. Presque rassurant dans son étrangeté même.

Des chercheurs en anthropologie et en psychiatrie transculturelle ont documenté ce phénomène dans plusieurs pays du Maghreb et du Moyen-Orient. En Tunisie, en Égypte, au Sénégal, les études menées depuis les années 2000 montrent de manière convergente que les troubles mentaux non diagnostiqués trouvent fréquemment une expression dans le registre du surnaturel — non parce que les populations sont "arriérées", mais parce que le système de santé mentale est insuffisant, stigmatisant, ou simplement absent des zones rurales.

Au Maroc, le nombre de psychiatres pour 100 000 habitants reste très faible selon les données de l'OMS, et l'accès aux soins psychologiques demeure un luxe urbain. Dans ce vide, l'explication surnaturelle occupe un espace réel. Elle offre une cohérence, une communauté d'interprétation, parfois même un traitement — le fqih, le rakya, le recours à des pratiques rituelles qui, pour discutables qu'elles soient sur le plan médical, ont au moins le mérite de ne pas laisser la personne seule face à sa détresse.

Ce serait une erreur, pourtant, de réduire le paranormal marocain à un simple symptôme de déficit sanitaire. C'est aussi — et peut-être surtout — une mémoire collective. Une façon de transmettre. La manière dont une grand-mère raconte une histoire de djinn à ses petits-enfants n'est pas sans rapport avec la façon dont les contes de Grimm ont longtemps servi à encadrer les comportements enfantins en Europe : la peur, ici, a une fonction pédagogique.

Elle délimite des frontières. Elle dit ce qu'on ne fait pas, où on ne va pas, avec qui on ne parle pas. Elle encode des règles sociales dans une forme narrative mémorable. Et elle circule de génération en génération avec une efficacité que n'ont jamais eue les discours explicites.
Il y a également une dimension genrée dans tout cela, qu'on n'aborde pas souvent. Beaucoup de récits surnaturels marocains concernent des femmes. Des femmes possédées, des femmes envoûtées, des femmes qui "ont quelque chose".

Cela mérite d'être lu attentivement. Combien de ces récits ont recouvert des situations de violence conjugale, d'oppression familiale, d'isolement ? Combien de souffrances féminines ont été habillées en "affaire de djinn" pour éviter d'avoir à les nommer comme ce qu'elles étaient vraiment ? Ce n'est pas une accusation portée contre la culture marocaine — c'est une réalité que des sociétés très différentes ont toutes traversée, et que certaines traversent encore. Mais la reconnaître fait partie de la lecture honnête que ce sujet mérite.

La littérature marocaine contemporaine a commencé à s'en emparer, et c'est un signe. Des auteurs comme Fouad Laroui, Leila Slimani ou Mohamed Leftah ont, chacun à leur manière, travaillé sur les zones d'ombre de la société marocaine, sur ce qui résiste à la lumière. Le surnaturel y apparaît moins comme un sujet en soi que comme un révélateur — un prisme par lequel quelque chose de la société se laisse saisir autrement. C'est peut-être la fonction la plus noble de ces récits : non pas imposer une explication du monde, mais ouvrir un espace où l'inexplicable peut être dit, partagé, travaillé collectivement.

Ce miroir trouble que tend le paranormal marocain n'invite pas à la peur, ni à la moquerie. Il invite à l'écoute. Les histoires de djinns et de lieux hantés ne prouvent pas l'existence de l'invisible. Elles prouvent l'existence d'une inquiétude réelle, profonde, collective, qui cherche à se dire. Et dans un pays qui avance vite, qui change, qui se transforme sous la pression conjugée de la mondialisation, de l'urbanisation et de la fracture entre générations, cette inquiétude mérite qu'on l'entende — pas pour la valider aveuglément, mais pour comprendre ce qu'elle dit, vraiment, de nous.


Mercredi 18 Mars 2026