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​Le Polisario commence-t-il à décrocher sincérement de son dogme fondateur ?


Rédigé par La rédaction le Lundi 13 Avril 2026



​Le Polisario commence-t-il à décrocher sincérement de son dogme fondateur ?
Quelque chose bouge, et ce n’est pas anodin. Le Front Polisario, longtemps arc-bouté sur l’idée de l’indépendance comme unique horizon politique, laisse désormais filtrer un tout autre signal. Sans l’assumer frontalement, ses responsables commencent à admettre que cette revendication ne serait plus, à elle seule, la seule issue envisageable au conflit autour du Sahara. Un glissement de vocabulaire ? Peut-être. Mais dans ce dossier, les mots ne changent jamais par hasard.

Cette évolution survient après trois séquences de discussions menées avec le Maroc sous médiation américaine, dans un contexte diplomatique où l’initiative marocaine d’autonomie gagne manifestement du terrain. Ce qui paraissait hier impensable commence ainsi à entrer, prudemment, dans le champ du dicible.

Le revirement reste mesuré, presque feutré, mais il est lourd de sens. Mohamed Yeslem Beissat, en charge des négociations et de la diplomatie du Front, a reconnu que l’indépendance ne pouvait plus être présentée comme « seule option ». Une phrase apparemment sobre, mais qui fissure des décennies de rigidité idéologique. Car au fond, ce n’est pas seulement un discours qui se nuance. C’est peut-être une ligne politique qui se dérobe.

Dans les camps de Tindouf, où des dizaines de milliers de Sahraouis vivent depuis près d’un demi-siècle dans une attente sans fin, cette inflexion ne peut être perçue comme un simple détail sémantique. Elle intervient dans un climat d’usure, de fatigue politique et de doute silencieux. Selon le HCR, plus de 100.000 réfugiés (?) continuent d’y survivre dans une réalité figée, suspendue entre la mémoire d’un départ ancien et l’absence d’une perspective claire. Dans un tel contexte, chaque changement de ton peut aussi être lu comme le symptôme d’un essoufflement plus profond.

Le tournant s’inscrit dans une séquence diplomatique relancée sous forte impulsion américaine. Depuis l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, trois rounds de discussions ont eu lieu, deux à Washington et un à Madrid, en février dernier, dans l’enceinte même de l’ambassade des États-Unis. Officiellement, la discrétion domine. Mais cette discrétion elle-même alimente les interrogations. Car lorsque les formats changent, lorsque les lieux se déplacent, lorsque les formulations s’assouplissent, c’est souvent qu’un rapport de force est en train de se redessiner.

Le Maroc, l’Algérie, les Nations unies : tous sont embarqués dans cette nouvelle phase. Et derrière elle, Washington semble vouloir reprendre la main. L’administration Trump pousse à accélérer, à sortir du surplace, à forcer les protagonistes à se confronter à une logique de compromis. Le Polisario salue ce regain d’intérêt, mais avec une prudence qui ressemble parfois à de la réserve contrainte. Comme si l’organisation comprenait qu’elle revient à la table des discussions dans un environnement moins favorable qu’autrefois.

Car le cœur du problème est là : l’autonomie marocaine n’est plus contournable. C’est même probablement le fait politique majeur de cette séquence. Pour la première fois, un document onusien évoque cette piste comme la solution « la plus viable ». Le mot est important. Viable. Il ne parle ni d’idéologie ni de mémoire, mais d’efficacité, de faisabilité, de sortie concrète de crise. Et dans ce type de conflit, ce glissement lexical peut annoncer un glissement stratégique beaucoup plus large.

Portée par Rabat depuis 2007, l’initiative d’autonomie prévoit un statut élargi pour les provinces du Sud, sous souveraineté marocaine. Elle bénéficie d’un soutien international de plus en plus affirmé, notamment de la part des États-Unis, qui ont reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara. Dès lors, une question s’impose : le Polisario est-il en train d’adapter sa lecture du conflit, ou simplement de prendre acte, à contrecœur, d’un isolement diplomatique croissant ?

Un responsable sahraoui engagé dans les négociations, cité par des médias ibériques, l’a dit presque crûment : « Nous ne pouvons pas faire de l’indépendance la seule option. » Là encore, le choix des mots intrigue. Il ne s’agit pas d’un ralliement, encore moins d’un abandon officiel. Mais le simple fait de dire cela, aujourd’hui, revient à reconnaître que le centre de gravité du dossier s’est déplacé.

Cette inflexion pourrait aussi révéler une autre mutation, plus interne, plus sensible. Au sein du mouvement, une nouvelle génération de cadres semble vouloir peser davantage. Plus pragmatique, moins prisonnière des slogans historiques, elle paraît disposée à envisager une approche négociée, quitte à froisser les tenants de la ligne dure. En creux, c’est aussi l’autorité de l’ancienne garde, autour de Brahim Ghali, qui semble questionnée.

Reste une interrogation, essentielle : assiste-t-on à un simple ajustement tactique destiné à desserrer l’étau diplomatique, ou au début d’un véritable basculement doctrinal ? Pour l’heure, le Polisario ne renonce à rien officiellement. Mais il parle autrement. Et parfois, dans les conflits qui durent trop longtemps, le premier abandon n’est pas territorial. Il est verbal.




Lundi 13 Avril 2026