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​Le marché a un visage : celui du citoyen qui paie

Marché, pouvoir d’achat et retour du politique : chronique d’un débat qui annonce déjà la bataille électorale (4/6)


Rédigé par le Jeudi 21 Mai 2026

À mesure que l’échéance électorale se rapproche, les lignes idéologiques commencent à réapparaître dans le débat public marocain. Derrière les échanges de plus en plus tendus entre le secrétaire général du Parti de l'Istiqlal et le président du Rassemblement National des Indépendants, ce n’est pas seulement une rivalité politique qui se dessine. C’est une confrontation plus profonde autour d’une question centrale : qui doit protéger le citoyen lorsque le marché devient source d’inquiétude sociale ?



On parle souvent du marché comme d’une mécanique abstraite. Des courbes. Des marges. Des indices. Des flux. Des taux.

​Le marché a un visage : celui du citoyen qui paie
Pourtant, derrière chaque hausse de prix, derrière chaque tension sur le pouvoir d’achat, il y a des vies concrètes. Le marché a un visage. Celui du père de famille qui calcule avant de remplir son panier. Celui de la mère qui change ses habitudes de consommation. Celui du retraité qui réduit certaines dépenses. Celui du jeune salarié qui découvre que son premier salaire ne suffit déjà plus.

C’est là que le débat économique rejoint brutalement le social. Car les prix ne sont jamais seulement des chiffres. Ils deviennent une expérience quotidienne. Une fatigue silencieuse. Une inquiétude diffuse qui s’installe dans les conversations, dans les foyers, dans les comportements de consommation et même dans le rapport à l’avenir.

Le Maroc traverse aujourd’hui une transformation discrète mais profonde : une partie des classes moyennes commence à ressentir une forme de fragilité nouvelle. Pas forcément une pauvreté brutale, mais une perte progressive de confort, de visibilité et de sécurité économique. Le citoyen travaille, parfois davantage qu’avant, mais il a le sentiment que son argent perd de sa valeur plus vite qu’il ne peut le rattraper.

C’est précisément ce sentiment qui rend le débat sur les circuits de distribution si sensible. Car lorsque les citoyens voient les prix grimper alors que les revenus stagnent, ils cherchent des responsables. Ils veulent comprendre. Ils veulent savoir qui gagne réellement dans cette chaîne où tout semble coûter plus cher : les légumes, le carburant, le transport, l’alimentation, certains services essentiels.

Le problème, pour beaucoup, est moins la hausse elle-même que l’impression d’impuissance face à cette hausse. Le citoyen marocain accepte l’idée qu’une économie moderne connaît des fluctuations. Il comprend les crises internationales, les sécheresses, les tensions énergétiques. Mais ce qu’il accepte de moins en moins, c’est l’idée qu’aucune protection n’existe face aux excès, aux spéculations ou aux déséquilibres.

C’est ici que la question sociale devient centrale. Une société ne se fragilise pas uniquement lorsque les revenus chutent. Elle se fragilise aussi lorsque les citoyens perdent confiance dans l’équité des règles économiques. Lorsque certains ont le sentiment que les efforts sont toujours demandés aux mêmes, tandis que d’autres continuent d’accumuler les marges et les privilèges sans réel contrôle.

Le discours porté autour de la régulation cherche justement à répondre à cette inquiétude sociale. Non pas en promettant un retour à une économie administrée, mais en rappelant que l’État ne peut pas être absent lorsque les déséquilibres deviennent trop visibles. Une économie totalement dérégulée finit rarement par protéger les plus faibles. Elle protège d’abord ceux qui disposent déjà de puissance financière, d’accès au marché ou de capacité d’influence.

Le citoyen ordinaire, lui, n’a ni lobby, ni puissance de négociation. Son seul levier est la confiance qu’il place dans les institutions publiques. Lorsqu’il voit les prix exploser sans comprendre les mécanismes, lorsqu’il entend parler de marges excessives ou de spéculation sans voir de conséquences, cette confiance commence à se fissurer.

Or une société qui perd confiance devient plus nerveuse, plus polarisée, plus vulnérable aux discours extrêmes. C’est pourquoi la question du pouvoir d’achat dépasse largement l’économie. Elle touche à la stabilité sociale, au sentiment d’appartenance collective et à la relation entre le citoyen et l’État.

Le Maroc a longtemps été porté par une culture de patience et de solidarité familiale. Mais même cette résilience a ses limites. Lorsque le panier devient plus lourd chaque mois, lorsque les dépenses essentielles absorbent une part croissante des revenus, le sentiment d’injustice progresse silencieusement.

La défense du consommateur devient alors une question de dignité. Car protéger le citoyen contre certains abus du marché, ce n’est pas faire preuve d’assistanat. C’est reconnaître qu’une économie doit rester au service de la société. Le contraire reviendrait à considérer que les équilibres financiers comptent davantage que les équilibres humains.

Il ne s’agit pas de diaboliser le profit. Le profit est normal dans une économie dynamique. Mais il existe une différence fondamentale entre le profit issu de la création de valeur et le profit né de l’opacité, de la spéculation ou de positions dominantes. L’un stimule l’économie. L’autre nourrit la défiance.

C’est pourquoi la transparence devient un enjeu social majeur. Transparence des prix. Transparence des marges. Transparence des circuits de distribution. Le citoyen ne demande pas que tout soit gratuit. Il demande que les règles soient compréhensibles et équitables.

La grande erreur des élites économiques serait de croire que le débat sur le pouvoir d’achat est secondaire. En réalité, il est devenu central. Car lorsqu’un citoyen ne croit plus à la justice économique, il finit souvent par douter de tout le reste : de la politique, des institutions et parfois même du contrat social lui-même.

Le marché a donc un visage. Et ce visage n’est pas celui des tableaux financiers. C’est celui du citoyen qui paie, qui compte, qui renonce parfois en silence et qui attend encore qu’on lui prouve que l’économie peut fonctionner autrement qu’au bénéfice des plus forts.




Jeudi 21 Mai 2026