Il arrive un moment où les marchés ne cherchent plus seulement à prévoir le prix du pétrole. Ils cherchent à comprendre dans quel monde ils évoluent.
C’est exactement ce que suggère la dernière note hebdomadaire de J.P. Morgan consacrée à l’or noir. La formule employée par les analystes est exceptionnellement forte : pour la première fois depuis le début du conflit avec l’Iran, la banque explique ne plus disposer d’un « scénario de référence » et ne plus savoir comment modéliser l’issue de la crise. Reuters confirme que cette incertitude marque une rupture avec les hypothèses utilisées jusque-là par la banque américaine.
L’aveu mérite qu’on s’y arrête. Les grandes banques vivent précisément de scénarios, de probabilités, de modèles et d’anticipations. Quand l’une d’elles explique que le scénario central disparaît, le problème dépasse largement le cours quotidien du Brent.
Les anciennes lignes rouges n’ont pas fonctionné
Au début du conflit, J.P. Morgan partait d’une hypothèse assez rationnelle : certaines limites économiques finiraient nécessairement par provoquer une désescalade.
Un baril au-dessus de 100 dollars, une essence américaine proche de 5 dollars le gallon, une inflation repartant fortement à la hausse ou encore des taux obligataires américains à dix ans dépassant 5 % devaient, pensait-on, exercer une pression suffisante sur Washington pour accélérer une sortie de crise.
Or plusieurs de ces seuils ont été atteints ou approchés sans produire le résultat attendu.
Le pétrole a franchi durablement les 100 dollars. Les rendements des bons du Trésor américain à dix ans ont atteint 5 % en septembre. L’essence américaine reste chère et le diesel constitue désormais un sujet encore plus sensible.
Autrement dit, ce qui devait être une ligne rouge économique apparaît désormais davantage comme une ligne mouvante.
C’est là que commence l’inconnu. Un baril à 90 dollars… plus 16 dollars de peur
J.P. Morgan fournit un chiffre particulièrement éclairant. Sur la base de l’offre et de la demande, la banque estime autour de 90 dollars la valeur théorique du Brent en septembre. Pourtant, lors de la rédaction de la note, le marché évoluait autour de 106 dollars.
L’écart représente donc environ 16 dollars par baril. Ce ne sont pas 16 dollars de pétrole supplémentaire. Ce sont essentiellement 16 dollars de risque.
La banque utilise une règle empirique : chaque million de barils par jour d’offre supplémentairement menacée peut ajouter environ quatre dollars au prix du baril. Selon cette logique, la prime actuelle signifie que le marché valorise déjà le risque d’une nouvelle perturbation pouvant atteindre plusieurs millions de barils par jour.
Le marché ne paie donc plus seulement le pétrole qui manque aujourd’hui. Il paie aussi celui qui pourrait manquer demain.
Une crise qui déborde désormais du détroit d’Ormuz
L’autre changement majeur est géographique.
La crise pétrolière n’est plus circonscrite au Golfe. La tension s’est déplacée vers d’autres artères stratégiques. Les développements autour de Bab el-Mandeb ont renforcé les inquiétudes concernant l’une des grandes routes maritimes reliant l’océan Indien, la mer Rouge et le canal de Suez. Les perturbations touchant l’oléoduc Est-Ouest saoudien ont également rappelé qu’une voie conçue précisément comme alternative maritime pouvait elle-même devenir vulnérable.
À cela s’ajoute le front russo-ukrainien. Les attaques contre des infrastructures de raffinage russes créent une seconde zone de risque énergétique alors que le marché mondial cherche précisément davantage de sécurité d’approvisionnement.
La géopolitique énergétique ressemble ainsi de moins en moins à une crise unique et de plus en plus à une addition de points de rupture possibles.
Le vrai danger pourrait être le diesel
Le pétrole brut monopolise les gros titres, mais le signal le plus préoccupant se trouve peut-être ailleurs. J.P. Morgan souligne que le diesel américain a atteint des niveaux records, autour de 6,31 dollars le gallon dans sa note, dans un contexte de faiblesse extrême des stocks. Reuters rapporte cette tension particulière sur les produits raffinés.
Le diesel n’est pas un carburant comme les autres. C’est celui des camions, de la logistique, d’une partie de l’agriculture, des engins industriels et de nombreuses chaînes de transport. Lorsque son prix grimpe durablement, la hausse finit par voyager dans les prix des marchandises.
La crise pétrolière peut alors devenir crise logistique, puis inflation importée, puis problème monétaire.
La demande demeure pourtant le grand amortisseur
Il existe toutefois une nuance essentielle. Si le choc énergétique n’a pas encore produit des prix beaucoup plus élevés, c’est aussi parce que la demande mondiale a réagi davantage que prévu. J.P. Morgan avait déjà revu cet été ses projections pétrolières en constatant des pertes de demande importantes, notamment en Chine, et des prélèvements sur stocks bien plus faibles qu’attendu.
C’est peut-être le dernier mécanisme de stabilisation disponible.
Quand l’offre ne peut plus facilement augmenter et que la géopolitique refuse de se calmer, l’ajustement finit par se faire du côté des consommateurs : moins de déplacements, moins d’activité industrielle, économies d’énergie, substitution ou destruction de demande.
Mais il s’agit d’une stabilisation particulièrement coûteuse : le marché retrouve son équilibre parce que l’économie ralentit.
Voilà pourquoi la phrase de J.P. Morgan est plus importante qu’une nouvelle prévision du baril.
Le problème n’est plus simplement de savoir si le Brent sera demain à 95, 110 ou 120 dollars.
Le véritable changement est ailleurs : le marché pétrolier est entré dans une période où personne ne sait plus exactement quel événement politique, militaire ou économique ramènera l’équilibre.
Et lorsqu’une grande banque commence par reconnaître qu’elle ne sait plus modéliser la sortie de crise, ce n’est pas nécessairement la preuve que les marchés ont cessé de fonctionner.
C’est peut-être simplement le signe que, cette fois, la géopolitique avance plus vite que leurs modèles.
L’aveu mérite qu’on s’y arrête. Les grandes banques vivent précisément de scénarios, de probabilités, de modèles et d’anticipations. Quand l’une d’elles explique que le scénario central disparaît, le problème dépasse largement le cours quotidien du Brent.
Les anciennes lignes rouges n’ont pas fonctionné
Au début du conflit, J.P. Morgan partait d’une hypothèse assez rationnelle : certaines limites économiques finiraient nécessairement par provoquer une désescalade.
Un baril au-dessus de 100 dollars, une essence américaine proche de 5 dollars le gallon, une inflation repartant fortement à la hausse ou encore des taux obligataires américains à dix ans dépassant 5 % devaient, pensait-on, exercer une pression suffisante sur Washington pour accélérer une sortie de crise.
Or plusieurs de ces seuils ont été atteints ou approchés sans produire le résultat attendu.
Le pétrole a franchi durablement les 100 dollars. Les rendements des bons du Trésor américain à dix ans ont atteint 5 % en septembre. L’essence américaine reste chère et le diesel constitue désormais un sujet encore plus sensible.
Autrement dit, ce qui devait être une ligne rouge économique apparaît désormais davantage comme une ligne mouvante.
C’est là que commence l’inconnu. Un baril à 90 dollars… plus 16 dollars de peur
J.P. Morgan fournit un chiffre particulièrement éclairant. Sur la base de l’offre et de la demande, la banque estime autour de 90 dollars la valeur théorique du Brent en septembre. Pourtant, lors de la rédaction de la note, le marché évoluait autour de 106 dollars.
L’écart représente donc environ 16 dollars par baril. Ce ne sont pas 16 dollars de pétrole supplémentaire. Ce sont essentiellement 16 dollars de risque.
La banque utilise une règle empirique : chaque million de barils par jour d’offre supplémentairement menacée peut ajouter environ quatre dollars au prix du baril. Selon cette logique, la prime actuelle signifie que le marché valorise déjà le risque d’une nouvelle perturbation pouvant atteindre plusieurs millions de barils par jour.
Le marché ne paie donc plus seulement le pétrole qui manque aujourd’hui. Il paie aussi celui qui pourrait manquer demain.
Une crise qui déborde désormais du détroit d’Ormuz
L’autre changement majeur est géographique.
La crise pétrolière n’est plus circonscrite au Golfe. La tension s’est déplacée vers d’autres artères stratégiques. Les développements autour de Bab el-Mandeb ont renforcé les inquiétudes concernant l’une des grandes routes maritimes reliant l’océan Indien, la mer Rouge et le canal de Suez. Les perturbations touchant l’oléoduc Est-Ouest saoudien ont également rappelé qu’une voie conçue précisément comme alternative maritime pouvait elle-même devenir vulnérable.
À cela s’ajoute le front russo-ukrainien. Les attaques contre des infrastructures de raffinage russes créent une seconde zone de risque énergétique alors que le marché mondial cherche précisément davantage de sécurité d’approvisionnement.
La géopolitique énergétique ressemble ainsi de moins en moins à une crise unique et de plus en plus à une addition de points de rupture possibles.
Le vrai danger pourrait être le diesel
Le pétrole brut monopolise les gros titres, mais le signal le plus préoccupant se trouve peut-être ailleurs. J.P. Morgan souligne que le diesel américain a atteint des niveaux records, autour de 6,31 dollars le gallon dans sa note, dans un contexte de faiblesse extrême des stocks. Reuters rapporte cette tension particulière sur les produits raffinés.
Le diesel n’est pas un carburant comme les autres. C’est celui des camions, de la logistique, d’une partie de l’agriculture, des engins industriels et de nombreuses chaînes de transport. Lorsque son prix grimpe durablement, la hausse finit par voyager dans les prix des marchandises.
La crise pétrolière peut alors devenir crise logistique, puis inflation importée, puis problème monétaire.
La demande demeure pourtant le grand amortisseur
Il existe toutefois une nuance essentielle. Si le choc énergétique n’a pas encore produit des prix beaucoup plus élevés, c’est aussi parce que la demande mondiale a réagi davantage que prévu. J.P. Morgan avait déjà revu cet été ses projections pétrolières en constatant des pertes de demande importantes, notamment en Chine, et des prélèvements sur stocks bien plus faibles qu’attendu.
C’est peut-être le dernier mécanisme de stabilisation disponible.
Quand l’offre ne peut plus facilement augmenter et que la géopolitique refuse de se calmer, l’ajustement finit par se faire du côté des consommateurs : moins de déplacements, moins d’activité industrielle, économies d’énergie, substitution ou destruction de demande.
Mais il s’agit d’une stabilisation particulièrement coûteuse : le marché retrouve son équilibre parce que l’économie ralentit.
Voilà pourquoi la phrase de J.P. Morgan est plus importante qu’une nouvelle prévision du baril.
Le problème n’est plus simplement de savoir si le Brent sera demain à 95, 110 ou 120 dollars.
Le véritable changement est ailleurs : le marché pétrolier est entré dans une période où personne ne sait plus exactement quel événement politique, militaire ou économique ramènera l’équilibre.
Et lorsqu’une grande banque commence par reconnaître qu’elle ne sait plus modéliser la sortie de crise, ce n’est pas nécessairement la preuve que les marchés ont cessé de fonctionner.
C’est peut-être simplement le signe que, cette fois, la géopolitique avance plus vite que leurs modèles.
Et comme pour donner raison, presque en temps réel, à l’avertissement de J.P. Morgan, une nouvelle information est venue renforcer l’incertitude.
Saudi Aramco a informé ses clients européens qu’ils ne recevraient pas leurs allocations habituelles de brut saoudien en octobre, après l’attaque qui a mis hors service l’oléoduc Est-Ouest reliant les zones de production de l’est du Royaume à la mer Rouge. Selon Bloomberg, repris par Reuters, la mesure concerne les contrats à terme avec les raffineurs européens ; Aramco cherche parallèlement des routes alternatives et espère un redémarrage partiel du pipeline dans les prochains jours, le retour à pleine capacité pouvant prendre plusieurs semaines.
Ce n’est donc plus seulement un risque inscrit dans les modèles : des barils commencent effectivement à manquer sur certaines routes d’approvisionnement. Les raffineurs européens doivent déjà chercher des cargaisons de substitution, tandis que le marché tente d’évaluer combien de temps durera la perturbation. La frontière entre la « prime de peur » et la pénurie réelle devient ainsi plus mince.
La formule de J.P. Morgan prend alors une tout autre dimension : quelques heures après avoir reconnu ne plus savoir modéliser la sortie de crise, le scénario qu’elle redoutait commence précisément à se matérialiser. Le marché pétrolier n’est peut-être plus seulement entré dans l’inconnu. Il commence à en recevoir les premières factures.
Ce n’est donc plus seulement un risque inscrit dans les modèles : des barils commencent effectivement à manquer sur certaines routes d’approvisionnement. Les raffineurs européens doivent déjà chercher des cargaisons de substitution, tandis que le marché tente d’évaluer combien de temps durera la perturbation. La frontière entre la « prime de peur » et la pénurie réelle devient ainsi plus mince.
La formule de J.P. Morgan prend alors une tout autre dimension : quelques heures après avoir reconnu ne plus savoir modéliser la sortie de crise, le scénario qu’elle redoutait commence précisément à se matérialiser. Le marché pétrolier n’est peut-être plus seulement entré dans l’inconnu. Il commence à en recevoir les premières factures.