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​Le pouvoir d’achat, victime silencieuse des circuits opaques

Marché, pouvoir d’achat et retour du politique : chronique d’un débat qui annonce déjà la bataille électorale (2/6)


Rédigé par le Jeudi 21 Mai 2026

À mesure que l’échéance électorale se rapproche, les lignes idéologiques commencent à réapparaître dans le débat public marocain. Derrière les échanges de plus en plus tendus entre le secrétaire général du Parti de l'Istiqlal et le président du Rassemblement National des Indépendants, ce n’est pas seulement une rivalité politique qui se dessine. C’est une confrontation plus profonde autour d’une question centrale : qui doit protéger le citoyen lorsque le marché devient source d’inquiétude sociale ?



Le pouvoir d’achat est devenu l’un des grands thermomètres de la confiance au Maroc

​Le pouvoir d’achat, victime silencieuse des circuits opaques
On peut parler croissance, investissement, grands équilibres et chiffres macroéconomiques. Mais, pour le citoyen, l’économie se mesure d’abord au ticket de caisse. Ce qu’il pouvait acheter hier. Ce qu’il ne peut plus acheter aujourd’hui. Ce qu’il redoute de ne plus pouvoir acheter demain.

La hausse des prix n’est jamais une simple abstraction statistique. Elle entre dans les foyers, modifie les habitudes, pousse à comparer, à renoncer, à reporter. Elle touche les classes populaires, bien sûr, mais aussi une partie des classes moyennes, de plus en plus exposées à une forme d’érosion silencieuse. Le salaire reste parfois le même, mais le panier rétrécit.

Le débat posé autour des circuits de distribution mérite donc d’être pris au sérieux. Car entre le producteur et le consommateur, il existe souvent une chaîne longue, peu lisible, parfois opaque. À chaque étape, une marge s’ajoute. Certaines sont légitimes : transporter, stocker, distribuer, vendre ont un coût. Mais d’autres relèvent davantage de la captation que de la création de valeur.

C’est là que la question devient économique, mais aussi politique. Qui gagne réellement dans la hausse des prix ? Le producteur agricole ? Pas toujours. Le petit commerçant ? Pas forcément. Le consommateur ? Certainement pas. Reste alors cette zone intermédiaire où prospèrent parfois des acteurs capables de profiter du désordre, de l’information inégale et du manque de transparence.

La critique n’est pas dirigée contre le commerce. Elle vise les abus. Elle vise les situations où l’intermédiation devient spéculation, où la distribution devient verrouillage, où la rareté est entretenue ou exploitée. Dans un marché sain, l’intermédiaire rend un service. Dans un marché malade, il impose un péage.

Nizar Baraka et le Parti de l’Istiqlal cherchent à ramener le débat à cette réalité concrète : une économie ne peut pas être jugée uniquement par ses performances globales. Elle doit aussi être évaluée à partir de sa capacité à protéger le citoyen contre les déséquilibres du marché. Un pays peut afficher des projets ambitieux et, en même temps, laisser ses ménages s’épuiser face aux prix du quotidien.

Le problème n’est donc pas seulement l’inflation. Le problème est la structure de l’inflation. Lorsque les carburants augmentent, lorsque les produits alimentaires flambent, lorsque les coûts internationaux servent d’argument permanent, il faut regarder de près ce qui relève du choc réel et ce qui relève de la marge opportuniste. Toute hausse n’est pas illégitime. Mais toute hausse mérite explication.

C’est pourquoi la transparence devient un enjeu central. Transparence des marges. Transparence des circuits. Transparence des stocks. Transparence des pratiques concurrentielles. Sans cette visibilité, le citoyen a le sentiment que le marché fonctionne contre lui. Et ce sentiment, même lorsqu’il est diffus, peut devenir politiquement explosif.

Une économie moderne ne peut pas reposer sur la défiance. Si le consommateur pense que les prix sont manipulés, si le producteur pense qu’il est écrasé, si le petit commerçant pense qu’il est marginalisé, alors le marché perd sa légitimité. Il continue peut-être à fonctionner techniquement, mais il ne produit plus de confiance.

L’enjeu n’est pas de fixer tous les prix depuis les bureaux de l’administration. Ce serait inefficace et dangereux. L’enjeu est de rendre la concurrence réelle. Une concurrence réelle suppose des règles, des contrôles, des données, des sanctions et une capacité de l’État à intervenir lorsque certains acteurs abusent de leur position.

Dans cette perspective, la régulation n’est pas anti-économique. Elle est au contraire une condition d’efficacité. Un marché opaque décourage les producteurs sérieux, pénalise les entreprises loyales et favorise les comportements opportunistes. À l’inverse, un marché transparent protège les bons acteurs et limite les prédateurs.

Le pouvoir d’achat est ainsi devenu le point de rencontre entre l’économie et la justice sociale. Ce n’est plus seulement une question de revenu. C’est aussi une question d’organisation des marchés. À quoi sert d’augmenter les salaires si les circuits opaques absorbent immédiatement le gain ? À quoi sert de soutenir certains secteurs si la valeur finale est captée par des intermédiaires peu productifs ?

Le Maroc a besoin d’un débat franc sur cette chaîne invisible qui relie le champ, l’usine, l’entrepôt, le grossiste, le détaillant et le foyer. Tant que cette chaîne restera mal comprise, le citoyen continuera de subir sans savoir qui décide vraiment du prix qu’il paie.

Défendre le pouvoir d’achat, ce n’est donc pas seulement annoncer des mesures ponctuelles. C’est ouvrir les circuits, casser les rentes, surveiller les marges abusives, soutenir les producteurs, protéger les consommateurs et rétablir une forme de loyauté économique.

Car le vrai scandale n’est pas qu’un marché génère du profit. Le vrai scandale commence lorsque le profit naît de l’opacité, de la faiblesse du contrôle et de l’impuissance du citoyen.

Le pouvoir d’achat n’est pas une variable secondaire. Il est le cœur battant de la confiance sociale. Et lorsqu’il devient la victime silencieuse des circuits opaques, c’est toute l’économie qui finit par perdre sa crédibilité.




Jeudi 21 Mai 2026