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​Les bruits feutrés des salons huppés de Casablanca


Rédigé par le Samedi 17 Janvier 2026

Chronique au conditionnel sur une mise à l’écart qui ne dit pas son nom



​Les bruits feutrés des salons huppés de Casablanca
Dans les salons feutrés de Casablanca, là où les conversations se murmurent plus qu’elles ne s’affichent, une même rumeur aurait circulé ces dernièrs jours, insistante, presque méthodique. On y parlerait moins de la décision d’Aziz Akhannouch que de ce qui l’aurait rendue inévitable. Car si l’on se fie à ces chuchotements, le retrait annoncé ne serait pas une initiative solitaire, encore moins un acte de sagesse tardive, mais l’aboutissement d’un enchaînement plus vaste, plus profond, où la politique aurait cessé d’obéir aux seuls calendriers partisans.

Dans ces cercles où se croisent grands patrons, anciens ministres, intermédiaires discrets et analystes officieux, on ne raisonnerait pas en termes de congrès ou de statuts internes. On parlerait plutôt d’un moment de bascule. Le sentiment dominant serait que le modèle incarné par Akhannouch aurait atteint ses limites structurelles. Non pas parce qu’il aurait rompu un pacte explicite, mais parce qu’il n’aurait plus été capable d’en garantir l’équilibre implicite : gouverner sans exposer la stabilité à une érosion prolongée.

Selon cette lecture, le cœur du problème ne résiderait pas uniquement dans les politiques publiques menées, mais dans la figure même du chef de l’exécutif. Un chef devenu, au fil des mois, un point de fixation. Un symbole. Et dans un système où les symboles comptent parfois plus que les chiffres, cela aurait fini par peser lourd. Très lourd.

Dans les salons casablancais, on évoquerait souvent cette idée : Akhannouch n’aurait pas quitté la scène au sommet de son influence, mais à un moment où le coût de son maintien devenait supérieur au bénéfice de son maintien. La colère sociale, en particulier, aurait cessé d’être diffuse pour devenir ciblée. Les slogans n’auraient plus dénoncé des politiques abstraites, mais un nom, un visage, une incarnation du malaise. À partir de là, disent certains, la question ne serait plus de savoir s’il fallait agir, mais quand et comment.

Le facteur générationnel serait également au cœur des discussions. Les jeunes, notamment ceux que l’on regroupe sous l’étiquette de la génération Z, ne se seraient pas contentés de réclamer des ajustements. Ils auraient exprimé une rupture nette avec un mode de gouvernance perçu comme hors-sol, technocratique, et surtout indifférent à l’urgence sociale. Dans ces cercles feutrés, on dirait que cette génération ne demanderait plus à être convaincue, mais reconnue. Et que l’incapacité du chef du gouvernement à capter ce basculement aurait accéléré sa perte de légitimité.

À cela se seraient ajoutés, selon les mêmes sources officieuses, des dossiers devenus impossibles à neutraliser politiquement. Le soupçon persistant de conflits d’intérêts, la confusion entre fonctions publiques et intérêts privés, l’impression que certaines décisions profitaient davantage à des groupes économiques qu’au corps social. Même lorsque rien n’était juridiquement établi, l’effet symbolique aurait été ravageur. Dans un pays où la perception compte autant que la preuve, le doute aurait suffi à fragiliser l’édifice.

Les salons huppés parleraient aussi d’un style. Celui d’un homme qui aurait gouverné comme on administre une entreprise, avec des tableaux de bord et des indicateurs, là où la situation exigeait écoute, arbitrage politique et capacité à absorber le mécontentement. Cette confusion des registres aurait nourri un sentiment de distance, voire de mépris involontaire, à l’égard de couches sociales déjà éprouvées par l’inflation et la précarité. Le discours sur les « réalisations » aurait alors sonné comme une provocation plus que comme un bilan.

Dans cette atmosphère, l’idée d’un retrait progressif, préparé, discuté en interne, aurait perdu de sa pertinence. Toujours selon ces murmures, le temps n’aurait plus joué en faveur d’Akhannouch. Chaque semaine supplémentaire aurait renforcé l’association entre son nom et la crise sociale. Dès lors, une sortie rapide, presque abrupte, aurait été jugée moins coûteuse qu’une lente agonie politique.

Certains, dans ces cercles, iraient plus loin et avanceraient que le parti lui-même serait devenu secondaire. Le RNI, perçu depuis longtemps comme une machine électorale plus qu’un espace idéologique, aurait rempli sa fonction avant de s’user. Et dans ce type de configuration, on ne chercherait pas à sauver l’outil à tout prix, mais à limiter les dégâts. L’annonce du non-renouvellement de la présidence du parti serait alors une manière de déplacer la pression, de desserrer l’étau autour de l’institution la plus exposée.

La question du timing resterait, pour beaucoup, l’élément le plus révélateur. Le contraste entre le discours confiant tenu quelques heures avant l’annonce et la décision finale nourrirait l’idée d’un changement de paramètres à un niveau supérieur. Non pas une illumination soudaine, mais une réévaluation rapide des risques. Dans ces salons, on dirait que ce type de décision ne naît jamais dans l’improvisation, mais qu’elle s’impose quand toutes les autres options deviennent plus coûteuses.

L’hypothèse d’une simple réponse à la rue serait jugée insuffisante. Certes, la pression populaire aurait joué un rôle déclencheur. Mais elle n’aurait été efficace que parce qu’elle rencontrait une inquiétude plus large : celle de voir la défiance s’installer durablement, de transformer la colère en crise de confiance structurelle. Et à ce stade, protéger les équilibres institutionnels primerait sur la protection des trajectoires individuelles.

Dans cette lecture conditionnelle, le retrait d’Akhannouch serait donc moins un épilogue qu’un prologue. Un signal discret indiquant que certaines lignes rouges auraient été frôlées. Que la confusion entre argent et pouvoir, tolérée tant qu’elle restait gérable, serait devenue politiquement trop visible. Et que la stabilité exigerait désormais une reconfiguration du paysage, à défaut d’un changement radical de cap.

Les salons huppés de Casablanca, dit-on, ne s’attarderaient pas sur la personne. Ils parleraient de fonction, de symbole, de moment. Ils diraient que lorsque la politique cesse d’amortir les chocs sociaux, l’État intervient non pour sanctionner, mais pour rééquilibrer. Dans cette logique, le retrait annoncé ne serait qu’une étape. D’autres pourraient suivre, plus silencieuses encore, mais tout aussi structurantes.

Rien de tout cela ne serait officiel, évidemment. Ce ne seraient que des hypothèses, des lectures au conditionnel, échangées à voix basse entre deux cafés serrés. Mais dans un pays où le non-dit pèse parfois plus que les communiqués, ces murmures auraient leur propre cohérence. Et peut-être leur part de vérité.




Samedi 17 Janvier 2026