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​Maroc 2030 : consolider les acquis, élargir les horizons


Ceuta, Jamal Bouoiyour et le Maroc : pourquoi je crois davantage à la consolidation d’une trajectoire qu’à la rupture d’un modèle.



Par Dr Az-Eddine Bennani

​Maroc 2030 : consolider les acquis, élargir les horizons
J’ai lu avec attention la tribune publiée le 5 août 2026 dans Le Monde par mon collègue et connaissance de longue date Jamal Bouoiyour, sous le titre : « Crise de Ceuta : le Maroc n’a pas besoin d’un nouveau plan de développement, mais d’un nouveau contrat social ».

Jamal, je ne partage pas ton diagnostic.

Je le dis avec d’autant plus de liberté que nous nous connaissons depuis longtemps. Nos rencontres remontent au début des années 1990, notamment autour de cette association R&D dont nous pourrions dire aujourd’hui, avec le recul et un peu d’humour, qu’elle fut presque née morte.

Jamal est économiste. Je le suis également par ma formation, avec, entre autres, un doctorat en économie, même si mon parcours professionnel et académique m’a conduit principalement vers les systèmes d’information, le numérique, le management et l’intelligence artificielle, domaine sur lequel je travaille depuis les années 1980.

Si j’interviens sur ce sujet, ce n’est donc pas pour me placer dans une confrontation entre économistes, ni pour substituer un diagnostic à un autre. C’est pour apporter un autre regard, nourri aussi par près d’un demi-siècle vécu entre le Maroc et la France, et apporter un certain équilibre à une lecture du Maroc qui me paraît trop sévère au regard de sa trajectoire économique, sociale et politique.

Je ne crois notamment pas que l’on puisse passer des images de femmes et d’hommes cherchant à rejoindre l’Europe à la conclusion que le pacte de développement marocain serait épuisé ou que le Royaume aurait besoin de substituer un nouveau contrat social à son modèle de développement.

Ce serait, à mes yeux, tirer une conclusion trop générale d’un phénomène beaucoup plus complexe.

Il faut naturellement regarder nos difficultés.
Mais il faut tout autant regarder notre trajectoire.
Et cette trajectoire mérite d’abord d’être saluée.

Depuis plus de deux décennies, sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Maroc poursuit une stratégie de transformation économique, sociale, territoriale et infrastructurelle dont les résultats sont aujourd’hui visibles.

Autoroutes, ports, réseau ferroviaire à grande vitesse, développement aéroportuaire, énergies renouvelables, industrie automobile, aéronautique, phosphates et chimie, tourisme, infrastructures numériques, grands investissements industriels : le Royaume ne se trouve plus dans la situation qui était la sienne lorsque notre génération entrait dans la vie professionnelle.

Cette transformation ne s’est pas limitée aux infrastructures.

Le chantier de généralisation de la protection sociale, l’extension de la couverture maladie, les politiques d’aide sociale directe, les réformes de la santé, de l’éducation, de l’investissement et de l’emploi témoignent d’une évolution également sociale du modèle marocain.

Tout n’est évidemment pas achevé.
Quel pays pourrait le prétendre ?
Mais reconnaître ce qui reste à faire ne doit pas nous conduire à effacer ce qui a été accompli.
Un taux de croissance ne raconte jamais toute une décennie
Jamal évoque une croissance proche de 5 %.

Le chiffre est intéressant, mais je crois justement qu’il faut éviter de raisonner à partir d’une seule année.

Regardons une période plus longue.

Selon les données de la Banque mondiale, entre 2016 et 2025, la croissance réelle marocaine a connu des variations importantes : 0,5 % en 2016, 5,1 % en 2017, 3,1 % en 2018, 2,9 % en 2019, puis la rupture historique de 2020 avec une contraction de 7,2 %, avant le rebond de 8,2 % en 2021.
Viennent ensuite 1,8 % en 2022, 3,7 % en 2023, puis une nouvelle accélération en 2024 et 2025.
Sur l’ensemble de la période 2016-2025, la moyenne annuelle ressort ainsi autour de 2,65 %.
Mais cette moyenne incorpore l’année 2020.

Si nous retirons uniquement cette année exceptionnelle de pandémie mondiale, la moyenne se situe autour de 3,7 %.
Cela change déjà la lecture.

Surtout, il faut replacer ces chiffres dans leur environnement.

Le Maroc a traversé le Covid-19.

Il a subi, comme tous les pays, la rupture des chaînes logistiques mondiales.

Il a connu les conséquences de la guerre en Ukraine, les tensions inflationnistes, l’augmentation des prix de l’énergie et des matières premières, le ralentissement de plusieurs économies européennes dont il dépend commercialement, les tensions géopolitiques internationales et plusieurs années de sécheresse.

Il a également subi le terrible séisme d’Al Haouz en septembre 2023.

Malgré cet environnement, l’économie marocaine a tenu.

Elle a continué à investir.
Elle a continué à attirer des entreprises internationales.
Elle a développé de nouvelles filières industrielles.
Elle a poursuivi ses infrastructures.
Elle a engagé simultanément des réformes sociales considérables.

La Banque mondiale elle-même constate que la croissance s’est nettement accélérée depuis 2022 et qu’elle dépasse désormais celle de la région MENA et la moyenne des économies émergentes et en développement.
C’est cette trajectoire qu’il faut regarder.

Une photographie peut inquiéter.

Une trajectoire permet de comprendre.
Ceuta ne suffit pas à définir l’état d’une société
C’est précisément sur ce point que je m’écarte de l’interprétation proposée par Jamal Bouoiyour.
Pourquoi quelqu’un veut-il partir ?
La réponse paraît évidente lorsqu’on observe une personne sans emploi : elle partirait pour trouver du travail.
Mais cette explication devient beaucoup moins suffisante lorsque l’envie de départ traverse différentes catégories sociales.

Des personnes sans emploi veulent partir.
Des salariés veulent partir.
Des diplômés veulent partir.
Des personnes disposant de revenus veulent partir.
Des entrepreneurs peuvent vouloir partir.

Et depuis longtemps, certaines familles appartenant aux catégories sociales les plus favorisées souhaitent également envoyer leurs enfants étudier et parfois s’installer à l’étranger.

Jamal, toi et moi le savons.

Nous le savons parce que nous appartenons précisément à cette génération qui a connu ces mouvements.
Lorsque nous nous rencontrions au début des années 1990, cette attraction pour l’Europe existait déjà.
Elle existait alors que le Maroc était très différent de celui de 2026.
Elle existait lorsque les réseaux sociaux n’existaient pas.
Elle existait même chez ceux dont les conditions matérielles auraient permis de rester.

Cela signifie qu’une partie de la question migratoire relève aussi de la représentation que l’on se fait de l’ailleurs.
L’Europe peut devenir une croyance.
La France peut devenir une croyance.
L’étranger peut devenir la représentation d’une vie nécessairement meilleure.
Et une croyance n’a pas besoin d’être entièrement conforme à la réalité pour influencer un comportement.
Je connais cette réalité de l’intérieur.

J’ai quitté le Maroc pour la France à dix-huit ans, en 1975.
J’y ai étudié.
J’y ai travaillé.
J’y ai entrepris.
J’y ai enseigné pendant des décennies.

La mobilité internationale peut être extraordinairement enrichissante.
Il ne s’agit certainement pas de dire aux Marocains de ne pas partir.
La liberté de circuler, d’étudier, de travailler et de découvrir le monde est une richesse.
Mais partir par choix n’est pas la même chose que partir parce que l’on a progressivement acquis la conviction que tout est nécessairement meilleur ailleurs.

Et c’est ici qu’un phénomène nouveau doit, selon moi, être beaucoup plus sérieusement étudié.

Le numérique a changé la fabrication des représentations

Dans les années 1970, 1980 ou 1990, les représentations de l’Europe circulaient par les familles, les récits de ceux qui vivaient à l’étranger, la télévision, les voyages, les voitures qui revenaient l’été et les signes visibles de réussite.

En 2026, nous sommes entrés dans une autre dimension.

TikTok, Instagram, YouTube, Facebook et d’autres plateformes peuvent exposer quotidiennement des millions de personnes à des représentations extrêmement sélectionnées de la réalité.

On montre le voyage.
On montre la voiture.
On montre l’appartement.
On montre la consommation.
On montre rarement les impôts, le loyer, les heures de transport, l’isolement, les difficultés administratives, les échecs professionnels ou la solitude.

Mais le problème dépasse largement la seule émigration.

Les réseaux sociaux sont devenus des machines puissantes de construction des perceptions.

Leurs algorithmes sélectionnent, répètent, amplifient et recommandent des contenus en fonction de leur capacité à retenir l’attention.

Cela peut concerner l’émigration comme la consommation, la politique, les rapports sociaux, la réussite, l’argent, les relations humaines ou la perception même de son propre pays.

Les réseaux sociaux peuvent naturellement informer, éduquer, rapprocher et créer de la valeur.
Ils peuvent aussi être instrumentalisés.

Des contenus trompeurs, anxiogènes, haineux, manipulateurs ou simplement faux peuvent circuler beaucoup plus vite que leur correction.

Nous ne pouvons donc plus réfléchir à la jeunesse, à l’émigration ou à la cohésion sociale comme si l’environnement numérique n’existait pas.

Digital Morocco 2030 doit aussi protéger

C’est précisément pour cette raison que je place beaucoup d’espoir dans la stratégie Digital Morocco 2030.
Cette stratégie inscrit le numérique parmi les leviers de souveraineté, de compétitivité, de modernisation de l’action publique et d’inclusion sociale.

Il faut saluer cette ambition.

Mais je souhaiterais qu’une dimension supplémentaire y occupe une place encore plus importante : celle de la protection cognitive et informationnelle des Marocains.

Nous avons progressivement construit une politique de protection des données personnelles.
C’est indispensable.

Mais le défi numérique du XXIe siècle va désormais plus loin que la seule donnée personnelle.

Une personne peut parfaitement voir ses données personnelles juridiquement protégées tout en étant exposée plusieurs heures par jour à des contenus toxiques, mensongers, manipulateurs ou conçus pour modifier son comportement.

Protéger la donnée ne suffit donc plus.

Il faut aussi penser la protection de la personne dans son environnement numérique.

Je souhaite que la stratégie Digital Morocco 2030 intègre pleinement cette dimension.

La protection des Marocains, jeunes et moins jeunes, contre les contenus numériques toxiques et nocifs doit devenir un véritable sujet de politique publique.

Cela ne signifie évidemment pas contrôler les opinions ou limiter la liberté d’expression.

Il s’agit de comprendre les mécanismes d’influence, de manipulation et d’amplification algorithmique, de responsabiliser davantage les plateformes, d’éduquer aux usages numériques et de donner aux citoyens les moyens de comprendre ce qui leur est proposé sur leurs écrans.

Il faudrait apprendre très tôt à comprendre comment fonctionne un algorithme de recommandation.
Pourquoi voyons-nous une vidéo plutôt qu’une autre ?
Pourquoi le même sujet revient-il continuellement ?
Pourquoi un contenu provoquant est-il souvent davantage diffusé qu’un contenu nuancé ?
Qui gagne de l’argent lorsque nous restons une heure supplémentaire devant notre écran ?
Comment distinguer information, publicité, influence, propagande et manipulation ?

Voilà aussi des compétences numériques.

La souveraineté numérique ne consiste pas seulement à disposer de centres de données, de cloud, de logiciels, d’intelligence artificielle ou d’entreprises technologiques.

Elle consiste également à conserver notre capacité collective à comprendre ce qui influence nos représentations.

Nos NEET ne sont pas une génération sans avenir

Cette question rejoint directement une réflexion que j’ai récemment développée dans une tribune publiée dans L’ODJ Média et reprise sur Quid.ma, consacrée aux jeunes NEET marocains.

J’y rappelais les données concernant ces jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation.
Mais précisément, je refusais de les considérer comme une génération perdue.
Être NEET n’est pas une identité.
C’est une situation.
Et une situation peut changer.

J’y proposais plusieurs pistes permettant de révéler, former, rémunérer et mobiliser des talents aujourd’hui insuffisamment visibles : cartographie individualisée, bilan des compétences, segmentation des parcours par âge et niveau, formations numériques adaptées, formation rémunérée, implication des entreprises, reconnaissance des compétences acquises hors des cursus traditionnels et transformation des usages numériques en création de valeur.

Le numérique occupe justement une place centrale dans cette réflexion.
Beaucoup de jeunes passent plusieurs heures sur les plateformes.

Ils y produisent des données.
Ils y créent parfois du contenu.
Ils contribuent à l’économie de ces plateformes sans nécessairement en percevoir la valeur.

Notre responsabilité est aussi de transformer cette consommation numérique en compétence, puis cette compétence en activité et cette activité en revenu.

Voilà, à mes yeux, une réponse beaucoup plus constructive que celle consistant à considérer une génération comme privée d’horizon.

L’horizon existe.
À nous de le rendre visible et accessible.
Ne pas opposer réussite et exigence
Saluer la trajectoire du Maroc ne signifie pas nier ses difficultés.

Le chômage existe.
Les inégalités existent.
Les écarts territoriaux existent.
Certaines formations doivent mieux répondre aux besoins de l’économie.
La mobilité sociale doit continuer à progresser.
Nos politiques publiques doivent être évaluées et améliorées.

Mais il existe une différence fondamentale entre dire qu’un pays doit poursuivre et accélérer sa transformation et affirmer que son modèle serait arrivé au bout de son efficacité.

Je choisis la première lecture.

Le Maroc de 2026 n’est pas un pays immobile à la recherche d’un nouveau départ.

C’est un pays en transformation qui doit poursuivre, accélérer, coordonner et parfois corriger ce qu’il a déjà entrepris.

Sa stratégie industrielle doit continuer.
Sa politique d’infrastructures doit continuer.
Sa politique sociale doit continuer.
Sa transition énergétique doit continuer.
Sa politique de l’eau doit continuer et s’amplifier.
Sa stratégie numérique doit continuer.

L’investissement dans la formation et les compétences doit encore s’accélérer.

Et notre capacité à protéger les citoyens dans l’espace numérique doit désormais devenir l’une des dimensions de cette transformation.

Construire 2030, et surtout construire la confiance

Le Maroc prépare 2030.
La Coupe du monde en est l’expression la plus visible, mais l’enjeu dépasse évidemment le football.

Routes, trains, aéroports, villes, hôtels, services, numérique, formation, industrie, tourisme : tout cela peut produire des effets qui dureront bien au-delà d’un événement sportif.

La véritable question est de savoir comment chaque Marocain, jeune ou moins jeune, pourra percevoir qu’il participe lui aussi à cette transformation.

C’est là que doit porter notre effort.
Non pas convaincre artificiellement les Marocains que tout va bien.
Non pas nier les difficultés.
Non pas empêcher ceux qui souhaitent découvrir le monde de partir.
Mais faire en sorte que rester, revenir, entreprendre, travailler, créer et construire au Maroc constituent également des choix désirables.

Jamal, notre génération a beaucoup regardé vers l’autre rive.
Nous savons ce qu’elle nous a apporté.
Nous savons aussi, après plusieurs décennies, que l’ailleurs n’est jamais aussi simple que l’image que l’on s’en faisait avant de partir.

La génération qui vient doit pouvoir regarder les deux rives avec davantage d’informations, davantage de discernement et davantage de liberté.

Et elle doit surtout pouvoir regarder son propre pays sans qu’on lui explique constamment que son avenir serait nécessairement ailleurs.

Le Maroc n’a pas à choisir entre développement et contrat social.
Il doit poursuivre la trajectoire engagée, consolider ses acquis, corriger ce qui doit l’être et ouvrir de nouvelles possibilités.
À l’État de poursuivre la transformation.
Aux entreprises de créer et de former.
À l’école et à l’université de préparer aux réalités nouvelles.
Au numérique de devenir un outil d’émancipation plutôt qu’un instrument de manipulation.
Aux médias de contextualiser.

Et à chacun de nous de ne pas confondre les difficultés d’un pays avec l’absence d’avenir.

Car le véritable enjeu de Maroc 2030 pourrait finalement tenir dans une idée très simple :

 
Faire du Maroc un pays que l’on peut quitter librement, mais où les Marocaines et les Marocains peuvent pleinement croire en leur avenir.


Samedi 15 Août 2026