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​Nourrir un pays sous contrainte hydrique : le vrai débat de la souveraineté alimentaire


Rédigé par le Mardi 3 Mars 2026

Conférence organisée par l’alliance des ingénieurs Istiqlaliens (Casablanca le 2 Mars 2026)



Il fut un temps où la souveraineté alimentaire pouvait se décliner en promesses agricoles, en surfaces irriguées supplémentaires, en rendements à l’hectare. Ce temps est révolu.

​Nourrir un pays sous contrainte hydrique : le vrai débat de la souveraineté alimentaire
L’intervention de M. Nizar Baraka, SG du Parti de l’Istiqlal et ministre de l'equipement et de l’eau  sur “la Souveraineté alimentaire au Maroc – Réalité et enjeux” lors de la conférence organisée par l’alliance des ingénieurs Istiqlaliens (Casablanca le 2 Mars 2026) acte une bascule plus profonde, presque philosophique : aujourd’hui, la souveraineté alimentaire du Royaume se joue d’abord dans l’eau. Non plus comme ressource naturelle à mobiliser, mais comme contrainte structurante, risque systémique et levier stratégique à gouverner.

Le diagnostic est sans détour. Le Maroc est entré dans un stress hydrique structurel. Les chiffres ne racontent pas une mauvaise séquence, mais une rupture historique. Les apports moyens aux barrages ont chuté à des niveaux jamais observés depuis le début des mesures hydrologiques. Sept années consécutives de sécheresse ont épuisé les marges d’ajustement. Plus inquiétant encore, la volatilité extrême s’est installée : des déficits sévères suivis de surplus soudains, difficiles à stocker, impossibles à planifier. La “normale” hydrologique a disparu. L’eau n’est plus seulement rare, elle est imprévisible.

Cette réalité change tout. Elle invalide les modèles agricoles hérités d’un climat plus clément. Elle met à nu une dépendance massive : près de 75 % de l’eau mobilisée est consommée par l’agriculture irriguée. Chaque mètre cube devient un arbitrage. Produire davantage ici, c’est renoncer ailleurs. Maintenir certaines cultures intensives, c’est épuiser les nappes. Renoncer à irriguer, c’est accepter des pertes économiques et sociales. La souveraineté alimentaire cesse d’être un slogan consensuel pour devenir une équation physique, brutale, parfois inconfortable.

Dans ce contexte, M. Nizar Baraka propose une clarification salutaire entre trois notions trop souvent confondues. La sécurité alimentaire répond à une question sociale immédiate : la population mange-t-elle ? Elle s’accommode des importations tant qu’elles sont accessibles. La souveraineté alimentaire interroge le pouvoir de décision : qui choisit le modèle agricole et le niveau de dépendance acceptable ? La résilience alimentaire, enfin, pose la question du temps long : le système tient-il face aux chocs climatiques, géopolitiques, logistiques ? Le Maroc, souligne la présentation, ne peut se permettre ni l’autosuffisance totale, hydriquement intenable, ni la dépendance passive aux marchés mondiaux. Il doit articuler ces trois logiques dans un équilibre exigeant.

C’est là que l’eau s’impose comme l’input stratégique central. Sans eau maîtrisée, pas de production nationale de blé, de légumineuses, ni même de certaines cultures d’exportation. La sécheresse a déjà amputé la souveraineté agricole : vergers arrachés, cheptel sous pression, nappes surexploitées à des niveaux alarmants. Continuer comme avant reviendrait à transférer une dette hydrique aux générations futures, au prix d’une illusion de souveraineté immédiate.

Face à ce mur, la réponse marocaine assume un changement de paradigme. Sous les orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, la politique de l’eau est explicitement mise au service de la souveraineté alimentaire. Le retour à la planification de long terme, à l’horizon 2050, marque une rupture avec la gestion de crise permanente. Les Plans Directeurs d’Aménagement Intégré des Ressources en Eau par bassin (PDAIRE) ne promettent plus l’abondance, mais la cohérence : couvrir l’eau potable à 100 %, sécuriser au moins 80 % des besoins d’irrigation, en intégrant les scénarios climatiques les plus contraignants.

Le cœur de cette stratégie tient en un mot : Mix Hydrique. Il ne s’agit plus seulement de mobiliser l’eau conventionnelle, mais de créer une ressource partiellement indépendante du climat. Dessalement à grande échelle, transferts interbassins, réutilisation des eaux usées, recharge artificielle des nappes : l’État investit dans une nouvelle architecture hydrique. Le dessalement, longtemps marginal, devient une ressource stratégique, capable de sécuriser les grandes métropoles côtières et de libérer l’eau des barrages pour l’agriculture intérieure. Les “autoroutes de l’eau” traduisent une solidarité territoriale assumée : les côtes dessalent, l’intérieur irrigue.

Ce choix est lourd, coûteux, et politiquement exigeant. Mais l’alternative serait plus risquée encore. Sans cette création de ressource, la contrainte hydrique finirait par dicter les choix agricoles de manière chaotique, au gré des sécheresses. Le Mix Hydrique ne nie pas la rareté ; il cherche à la gouverner. Il transforme l’eau en variable stratégique, au même titre que l’énergie.

Justement, M. Nizar Baraka insiste sur un autre basculement majeur : le Nexus Eau–Énergie–Sécurité alimentaire. Dessaler et transférer de l’eau consomme énormément d’électricité. Pour éviter de déplacer la dépendance hydrique vers une dépendance énergétique, le Maroc adosse cette stratégie à ses capacités renouvelables. Eau et énergie sont pensées ensemble, comme un système intégré. L’enjeu est double : maîtriser les coûts et renforcer la souveraineté globale. Une eau produite à partir d’énergies renouvelables est une eau plus stable, moins exposée aux chocs des marchés fossiles, plus compatible avec une agriculture résiliente.

Cette approche systémique impose une révision du modèle agricole. La contrainte hydrique devient un critère de choix des filières. Toutes les cultures ne peuvent plus être produites partout. L’irrigation de complément, le goutte-à-goutte, les variétés résistantes à la sécheresse, la réallocation des assolements par bassin deviennent des instruments centraux. Mais la question sociale est incontournable : qui supporte le coût de cette transition ? Les grandes exploitations s’adapteront plus vite que les petites. Sans politiques d’accompagnement, la souveraineté alimentaire risque de se payer par une fragilisation du monde rural.

C’est pourquoi la vision proposée par M. Nizar Baraka va au-delà de l’agriculture stricto sensu. Elle introduit un modèle de souveraineté alimentaire flexible, fondé sur une hiérarchisation claire. Produire en priorité les produits vitaux, notamment les céréales de base. Assumer une production mixte pour les filières semi-stratégiques. Accepter l’ouverture pour les produits non critiques, à condition de sécuriser les importations par la diversification des partenaires, le stockage stratégique et une logistique performante. Importer n’est pas un échec ; subir l’importation l’est.

Au fond, M. Nizar Baraka marque une maturité stratégique rare. Il ne promet ni miracles, ni autosuffisance totale. Il pose une question simple et dérangeante : que voulons-nous sécuriser, et à quel prix hydrique ? La souveraineté alimentaire n’est plus mesurée en volumes produits, mais en capacité à décider, à anticiper, à encaisser les chocs sans rupture sociale ni économique.

Reste l’épreuve la plus difficile : le temps long. Construire une souveraineté alimentaire hydriquement réaliste exige une continuité des choix, une pédagogie constante, une gouvernance rigoureuse. Les infrastructures ne suffisent pas. La souveraineté se joue aussi dans l’acceptation collective de la rareté, dans la capacité à arbitrer sans démagogie, à expliquer sans simplifier à l’excès.

La vérité est là, nue, presque inconfortable : le Maroc ne choisit pas sa contrainte hydrique. Il choisit seulement la manière d’y répondre. En plaçant l’eau au cœur de sa stratégie alimentaire, le Royaume fait le pari de la lucidité plutôt que de l’illusion. Dans un monde instable, cette lucidité pourrait bien devenir sa principale force.




Mardi 3 Mars 2026