L'ODJ Média

​Nouveau gouvernement : de la confiance royale à une économie plus inclusive

Des enseignements de Bab Sebta aux propositions du programme TAKAMOUL


Contribution citoyenne de Mouncef Kettani
Membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE)
Président fondateur de la Fondation Moubadara pour les Jeunes et l'Entrepreneuriat (FMJE)



La nomination du nouveau gouvernement par Sa Majesté le Roi Mohammed VI ouvre une nouvelle étape dans la vie politique et institutionnelle de notre pays.

​Nouveau gouvernement : de la confiance royale à une économie plus inclusive
Je tiens à adresser mes sincères félicitations à Madame Fatima Ezzahra El Mansouri, Cheffe du gouvernement, ainsi qu'à l'ensemble des membres de son équipe, pour la confiance royale dont ils bénéficient, en leur souhaitant plein succès dans l'accomplissement de leurs hautes responsabilités.

Cette nouvelle étape intervient dans un contexte où notre pays dispose d'atouts considérables, mais demeure confronté à des défis économiques et sociaux majeurs, particulièrement en matière d'emploi des jeunes, d'inclusion économique, de développement territorial et de modernisation du tissu productif.

Dans son dernier discours devant le Parlement, le 9 octobre 2026, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a clairement tracé les grandes orientations de cette nouvelle étape : accélération du développement territorial, déconcentration administrative, mobilisation du secteur privé, création d'emplois, modernisation économique et place centrale de la jeunesse dans les politiques publiques.

Ces orientations constituent, à mon sens, une invitation à dépasser les approches sectorielles et à développer des programmes intégrés, capables de produire des résultats concrets et mesurables au bénéfice des citoyens.

C'est dans cet esprit que je souhaite, modestement, apporter une contribution issue de mon parcours politique, de mon engagement associatif et de mon expérience en tant que membre du Conseil économique, social et environnemental, notamment dans les domaines de l'emploi des jeunes, de l'économie informelle et du développement des très petites entreprises.

Bab Sebta : un révélateur de l'exclusion économique

Dans un précédent article intitulé « Bab Sebta : quand l'exclusion économique pousse la jeunesse vers l'autre rive », j'avais développé une réflexion sur les causes profondes qui conduisent certains jeunes Marocains à ne plus percevoir suffisamment de perspectives d'avenir dans leur propre pays.

Au-delà du phénomène migratoire, Bab Sebta révèle une difficulté structurelle : celle d'une économie qui réalise de grandes performances, mais dont une partie importante des acteurs demeure insuffisamment intégrée aux mécanismes de croissance, de représentation et de décision.

Notre pays a réussi à faire émerger de grandes entreprises, à développer des infrastructures remarquables et à renforcer son attractivité internationale.

Mais derrière ces réussites existe une autre économie : celle des artisans, des commerçants de proximité, des auto-entrepreneurs, des très petites entreprises et des unités de production informelles.

Cette économie fait vivre des millions de familles, mais demeure insuffisamment représentée dans les espaces où se conçoivent les politiques économiques.

Nous voulons formaliser l'informel sans toujours associer suffisamment ses acteurs aux décisions qui les concernent.
Nous voulons moderniser les TPE sans leur offrir systématiquement les instruments adaptés à leurs réalités.
Et nous voulons insérer les jeunes sans moderniser suffisamment les métiers et les secteurs économiques susceptibles de les accueillir.


La véritable réponse à Bab Sebta ne réside donc pas uniquement dans la gestion des flux migratoires, mais également dans notre capacité à construire une économie dans laquelle les jeunes peuvent se projeter, entreprendre et réussir.

L'expérience des plateformes INDH : des résultats qui méritent d'être capitalisés

Cette réflexion n'est pas seulement théorique.

À travers la Fondation Moubadara pour les Jeunes et l'Entrepreneuriat, nous avons eu l'occasion de participer activement à la mise en œuvre de programmes d'accompagnement entrepreneurial, notamment dans le cadre des plateformes d'insertion économique et d'entrepreneuriat soutenues par l'Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH).

Au cours des quatre dernières années, nos interventions ont concerné 20 villes marocaines, permettant d'accompagner plus de 2 500 très petites entreprises, avec un taux de réussite supérieur à 95 % selon nos évaluations internes.

Ces résultats témoignent du potentiel considérable de l'entrepreneuriat de proximité lorsqu'il bénéficie d'un accompagnement structuré, adapté aux réalités locales et inscrit dans la durée.

Ils confirment également l'importance de la proximité territoriale, de la mobilisation des acteurs locaux, de la formation entrepreneuriale et du suivi après la création des activités.

Cette expérience nous a surtout appris une chose essentielle : les difficultés rencontrées par les jeunes porteurs de projets ne tiennent pas uniquement à l'accès au financement.

Elles concernent également l'accès aux compétences, aux marchés, à l'information, aux réseaux professionnels et à un accompagnement capable de transformer une idée en activité économiquement viable.

L'INDH a permis de développer des mécanismes particulièrement intéressants d'insertion économique territoriale.

L'enjeu aujourd'hui serait de capitaliser davantage sur ces acquis, de renforcer les synergies avec les autres institutions et d'envisager leur articulation avec de nouveaux programmes ciblant simultanément les jeunes et les petites unités économiques existantes.

Les orientations Royales : placer la jeunesse au cœur des politiques publiques

Le dernier discours royal constitue, à cet égard, une référence particulièrement importante.

Sa Majesté a insisté sur la nécessité de placer la jeunesse au premier rang des préoccupations publiques, en reliant l'éducation, la qualification, l'égalité des chances et l'insertion économique.

Le Souverain a également souligné l'importance de l'action territoriale, de la déconcentration et de la recherche de solutions concrètes aux problèmes spécifiques de chaque région.

Cette vision appelle, selon moi, une nouvelle génération de programmes publics fondés sur trois principes essentiels :

- La territorialisation : partir des réalités économiques de chaque province, préfecture et commune.
- La complémentarité institutionnelle : mieux coordonner les moyens et compétences des différents départements publics, des collectivités, du secteur privé et de la société civile.
- L'évaluation des résultats : mesurer non seulement les moyens mobilisés, mais surtout les activités créées, les emplois durables et les revenus effectivement générés.

Les grands projets nationaux, les investissements structurants et les perspectives de développement à l'horizon 2030 doivent également profiter aux jeunes, aux artisans, aux commerçants et aux petites entreprises locales.

C'est ainsi que nous pourrons contribuer à l'ambition royale d'un Maroc avançant à une seule vitesse, dans lequel aucun territoire ni aucune catégorie sociale ne reste à l'écart du progrès.

TAKAMOUL : rapprocher les jeunes NEET et l'économie de proximité

C'est dans le prolongement de ces réflexions et de notre expérience de terrain que nous avons développé le programme TAKAMOUL – تكامل.

Cette initiative, portée conjointement par la Fondation Moubadara pour les Jeunes et l'Entrepreneuriat et le Forum de Tanger pour le Dialogue, repose sur une conviction simple : deux difficultés économiques peuvent devenir, lorsqu'elles sont abordées ensemble, une véritable opportunité de développement.

D'un côté, des jeunes NEET, qui ne sont ni en emploi, ni en formation, ni dans le système éducatif, disposent d'un potentiel humain considérable mais manquent de perspectives.

De l'autre, des millions de professionnels expérimentés, artisans, commerçants et responsables de petites unités de production, possèdent des savoir-faire, des équipements, des réseaux et une connaissance pratique des marchés, mais rencontrent des difficultés de modernisation, de transmission et de développement.

Pourquoi ne pas organiser leur complémentarité ?

TAKAMOUL propose d'associer un jeune NEET à un professionnel expérimenté, dans le cadre d'un parcours comprenant la formation, l'apprentissage pratique, l'accompagnement entrepreneurial et le suivi post-création.

Le jeune pourrait contribuer à la modernisation de l'activité, notamment dans les domaines de la digitalisation, de la gestion, de la commercialisation et de l'organisation.

Le professionnel expérimenté apporterait son savoir-faire, son expérience du métier et sa connaissance du marché.

Ensemble, ils pourraient développer une activité viable, renforcer sa productivité et progresser vers une intégration durable dans l'économie formelle.

Le programme prévoit une première expérimentation territoriale de 500 binômes sur douze mois, avant d'envisager, sous réserve d'une évaluation positive, une extension progressive à d'autres territoires.

Cette approche pourrait constituer un prolongement opérationnel des dispositifs d'insertion existants, notamment ceux développés dans le cadre de l'INDH.

L'artisanat et l'économie sociale et solidaire : des gisements d'emplois et de compétences

L'artisanat marocain, les métiers de proximité et l'économie sociale et solidaire constituent des secteurs particulièrement adaptés à cette approche.

Ils disposent d'un patrimoine de savoir-faire exceptionnel, mais rencontrent souvent des difficultés liées à la transmission des métiers, à la modernisation des équipements, à l'accès au financement et à la commercialisation.

L'association entre jeunes et professionnels expérimentés pourrait contribuer à renouveler ces activités tout en préservant leurs compétences traditionnelles.

Les coopératives, les groupements professionnels et les structures de l'économie sociale pourraient également constituer des cadres adaptés à la mutualisation des moyens et à l'accès aux marchés.

Mais il faudrait aussi renforcer la représentation de ces acteurs dans les institutions chargées de concevoir et de mettre en œuvre les politiques économiques.

Comme je l'avais souligné dans mon article sur Bab Sebta : « Nous devons passer d'une économie pensée essentiellement par quelques-uns à une économie construite avec tous. »

Il ne s'agit pas d'opposer les grandes entreprises aux petites, mais de reconnaître que leur complémentarité constitue une condition essentielle d'un développement véritablement inclusif.

Une contribution ouverte à l'appréciation du gouvernement

Les expériences développées par la FMJE et les réflexions engagées autour de TAKAMOUL nous conduisent aujourd'hui à proposer une démarche de concertation avec les départements ministériels concernés.

Les ministères chargés de l'emploi, de la jeunesse, de l'artisanat, de l'économie sociale, du commerce, de l'industrie, de la formation professionnelle et du développement territorial pourraient utilement être associés à l'examen de ces propositions.

Les institutions telles que l'INDH, l'ANAPEC, l'OFPPT, Maroc PME, les centres régionaux d'investissement, les universités et les organisations professionnelles pourraient également contribuer à cette réflexion.

Notre démarche ne consiste pas à demander l'adoption immédiate d'un programme ou la mobilisation préalable d'un financement.

Nous souhaitons simplement que ces propositions puissent être prises en considération, analysées et étudiées, afin d'en apprécier la pertinence, la faisabilité et les conditions d'une éventuelle expérimentation.

La FMJE pourrait mettre à disposition son expérience opérationnelle en matière de formation, d'accompagnement entrepreneurial et de gestion de programmes.

Le Forum de Tanger pour le Dialogue pourrait contribuer à la mobilisation institutionnelle, universitaire et académique, ainsi qu'à l'approfondissement de la réflexion et à l'évaluation des approches proposées.

Il s'agirait de construire une coopération complémentaire avec les institutions existantes, dans le respect de leurs compétences et de leurs prérogatives.

Pour que les ambitions de 2030 deviennent aussi celles de notre jeunesse

Le Maroc dispose aujourd'hui d'une occasion historique d'accélérer sa transformation économique et sociale.

Les grandes infrastructures, le développement industriel, la souveraineté hydrique, énergétique et alimentaire, l'intelligence artificielle et l'économie numérique ouvrent de nouvelles perspectives.

Mais la réussite de cette transformation dépendra également de notre capacité à y associer les millions de Marocains qui composent l'économie de proximité.

Les jeunes NEET, les artisans, les commerçants, les auto-entrepreneurs, les coopératives et les TPE ne doivent pas être considérés uniquement comme des bénéficiaires de politiques sociales.

Ils doivent devenir des acteurs à part entière de la création de richesse, de l'emploi et du développement territorial.

L'expérience des plateformes INDH nous a montré que des résultats encourageants sont possibles lorsque l'accompagnement est structuré et adapté aux besoins réels.

La réflexion sur Bab Sebta nous a rappelé que l'exclusion économique peut conduire une partie de notre jeunesse à perdre confiance dans ses perspectives d'avenir.

TAKAMOUL représente notre tentative de relier ces deux constats à une proposition opérationnelle.

En renouvelant mes félicitations à Madame la Cheffe du gouvernement et à son équipe, je souhaite que cette nouvelle étape puisse favoriser une écoute renforcée des expériences de terrain et des propositions issues de la société civile.

Car la confiance royale et les orientations stratégiques qui accompagnent cette nouvelle étape constituent une responsabilité collective, à laquelle chacun peut contribuer selon ses compétences, son expérience et ses moyens.

Notre ambition commune doit être de construire un Maroc où chaque jeune puisse trouver sa place, où chaque savoir-faire puisse être valorisé et où chaque territoire puisse participer pleinement à la dynamique nationale de développement.

Mouncef Kettani
Membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE)
Président fondateur de la Fondation Moubadara pour les Jeunes et l'Entrepreneuriat (FMJE)


Samedi 17 Octobre 2026

La Rédaction