Comme souvent après un Conseil des ministres présidé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le premier réflexe ne devrait jamais être de commenter trop vite. Il faut d’abord lire, puis relire. Revenir à chaque formule, peser chaque mot, observer les lignes de continuité avec la Vision Royale, identifier les priorités confirmées, les inflexions méthodologiques, les arbitrages implicites et les cohérences profondes avec les grands chantiers engagés par le Royaume. Cette discipline de lecture n’est pas un luxe. Elle est nécessaire, car au Maroc, les textes de cette portée ne sont jamais de simples annonces. Ils dessinent une orientation, fixent un rythme, et disent souvent plus qu’ils n’énoncent.
En l’espèce, ce qui se joue dépasse de loin une mise à jour des instruments de gouvernance locale. Ce qui est en train d’être reconfiguré, c’est plus fondamentalement le mode d’emploi de la régionalisation avancée : sa méthode, sa chaîne de pilotage, ses instruments d’exécution, ses ressources, ses mécanismes de suivi, et surtout sa capacité réelle à produire des résultats visibles dans la vie quotidienne. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement d’affirmer un principe institutionnel. Il s’agit désormais d’en organiser l’efficacité.
Les mots employés dans cette réforme disent déjà beaucoup : concertation, proximité, besoins exprimés par les citoyens, transparence, évaluation, développement intégré. Pris séparément, ils appartiennent au lexique familier de la modernisation publique. Pris ensemble, ils dessinent quelque chose de plus ambitieux. Ils signalent une volonté de réorganiser la gouvernance territoriale non pour le simple confort administratif, mais pour corriger enfin les fractures territoriales qui nourrissent depuis des années l’image d’un Maroc à deux vitesses, et parfois même d’un Maroc à plusieurs vitesses tant les écarts sont multiples, superposés et inégalement vécus selon les régions, les provinces et les communes.
Il faut d’ailleurs reconnaître une évidence : il y avait matière à réforme. Depuis des années, la régionalisation avancée est présentée comme l’un des grands chantiers institutionnels du Royaume. L’idée est forte, séduisante et politiquement juste dans son principe : rapprocher la décision du terrain, mieux répartir l’investissement, réduire les inégalités spatiales, faire émerger des dynamiques de développement mieux ancrées localement. Mais dans la pratique, la mécanique a souvent patiné. Les compétences se sont empilées sans toujours être clarifiées. Les élus ont parfois porté une ambition plus large que leurs moyens réels. Les administrations déconcentrées ont continué à peser lourd. Et l’exécution, surtout, est restée trop souvent le maillon faible. Au bout du compte, l’édifice est devenu trop lent, trop flou, trop inégal.
C’est précisément là que la réforme entend intervenir. Au fond, elle repose sur une série de questions simples, presque brutales dans leur clarté : qui décide ? qui exécute ? qui coordonne ? qui finance ? qui contrôle ? et surtout, qui rend des comptes ? Tant que cette chaîne restait partiellement brouillée, les politiques territoriales demeuraient vulnérables à la dispersion des responsabilités, aux chevauchements institutionnels, aux lenteurs et aux décalages entre l’annonce et la réalisation. La réforme tente donc de remettre de l’ordre dans une chaîne publique dont la lisibilité était devenue elle-même un enjeu de performance.
La première force du nouveau dispositif réside dans sa méthode. Les programmes doivent désormais partir des besoins exprimés à l’échelle locale, à travers des diagnostics territoriaux élaborés dans chaque préfecture et province, à partir d’indicateurs socio-économiques précis et d’une identification concrète des manques en emploi, santé, éducation, eau, infrastructures et mise à niveau territoriale. Cela peut sembler évident. Pourtant, pendant longtemps, le développement local au Maroc a trop souvent été pensé depuis le haut, puis appliqué ensuite aux territoires selon une logique descendante. Ici, du moins dans l’intention, le raisonnement s’inverse. On part du terrain, des besoins réels, des carences mesurées, des urgences vécues.
Ce renversement méthodologique est essentiel. Il marque le passage d’une administration qui distribue à une administration qui commence par écouter, observer et hiérarchiser. C’est une inflexion importante, parce qu’un territoire n’est jamais une abstraction cartographique. Il a ses fragilités, ses ressources, ses urgences, ses handicaps, ses atouts, ses inerties et ses rythmes propres. Dès lors, vouloir corriger les inégalités par des réponses uniformes reviendrait souvent à reconduire les déséquilibres. L’équité territoriale ne peut pas naître de l’uniformité ; elle suppose au contraire une intelligence fine des différences.
Encore faut-il que ces diagnostics ne deviennent pas un rituel administratif de plus. Pour être utiles, ils doivent déboucher sur des objectifs mesurables, des priorités assumées, des calendriers réalistes et des arbitrages lisibles. Un bon diagnostic n’est pas un document de présentation. C’est un instrument de sélection, de hiérarchisation et de vérité. Il doit permettre de distinguer l’urgent du souhaitable, le structurant du secondaire, le mûr du prématuré. Sans cela, la réforme risque de reproduire l’un de ses travers les plus anciens : multiplier les intentions sans consolider les conditions de l’exécution.
L’annonce d’une enveloppe de près de 210 milliards de dirhams sur huit ans donne à cette réforme une portée stratégique qui dépasse largement le cadre d’un programme technique ordinaire. Le chiffre n’est pas seulement spectaculaire. Il a une signification politique. Il dit que l’État reconnaît enfin que les fractures territoriales ne peuvent plus être corrigées par de simples ajustements, ni par des plans périphériques, ni par des mesures symboliques. Il faut un effort massif, inscrit dans la durée, structuré et assumé comme tel. Cette enveloppe fait donc entrer la question territoriale dans le noyau dur du développement national.
Mais précisément parce que l’effort annoncé est massif, il oblige davantage. Un tel montant ne peut pas être jugé sur sa seule ampleur. Il sera jugé sur sa conversion en résultats. Car le développement territorial ne se résume pas à une somme de budgets. Il se mesure à l’amélioration des conditions de vie, à la réduction des distances d’accès aux services, à la densification des opportunités, à la création d’emploi, à la dignité retrouvée dans les espaces longtemps relégués, et à la capacité des territoires à devenir autre chose que des zones d’attente. C’est à cette aune-là que la réforme sera lue.
Il faut ici insister sur un point capital : l’argent ne suffit pas. Le principal risque n’est pas seulement l’insuffisance des moyens ; c’est leur dilution. Un programme de cette taille peut échouer non faute de crédits, mais à cause de responsabilités diffuses, de projets mal préparés, de blocages fonciers, de calendriers irréalistes, de suivi tardif et d’une redevabilité insuffisante. Le défi n’est donc pas seulement quantitatif. Il est qualitatif, managérial et institutionnel. Le Maroc peut mobiliser 210 milliards. La vraie question est de savoir s’il sait les protéger contre l’usure administrative, l’éparpillement et la confusion des rôles.
C’est pourquoi la clarification de la gouvernance est centrale. La réforme installe une architecture à trois niveaux : local, régional et national. Au niveau local, un comité présidé par le gouverneur, associant élus et services déconcentrés, est chargé d’élaborer les programmes et d’en suivre l’exécution. Au niveau régional, le wali harmonise, articule et assure la cohérence d’ensemble à l’échelle de la région. Au niveau national, un comité présidé par le Chef du gouvernement valide, coordonne, évalue et garantit l’intégration du dispositif. L’intention est claire : moins de chevauchements, moins de flou, plus de lisibilité.
Cette lisibilité peut constituer une avancée réelle. Dans de nombreux programmes publics, le territoire devient l’espace où tout le monde intervient un peu, mais où personne n’assume totalement. Or une réforme de cette ampleur ne peut pas prospérer dans les zones grises de la responsabilité partagée. Si un projet bloque, il faut savoir à quel niveau se situe l’obstacle. S’il dérive, il faut identifier qui a sous-évalué le risque. S’il tarde, il faut connaître le point exact de rupture dans la chaîne de décision. Sans cette traçabilité, la proximité territoriale reste un mot. Avec elle, elle peut commencer à devenir une méthode.
Mais la chaîne de pilotage ne suffira pas si elle n’est pas soutenue par une autre révolution, plus discrète et plus décisive : celle du contrôle en amont. Trop souvent, les politiques publiques ont accepté de constater les problèmes après coup : une fois les délais dépassés, les coûts majorés, les blocages consolidés, les contentieux installés. Cette logique est ruineuse. Une réforme sérieuse impose au contraire de sécuriser les projets avant même leur lancement. Aucun projet ne devrait être engagé sans coût complet, sans disponibilité foncière vérifiée, sans calendrier crédible, sans maître d’ouvrage identifié, sans mode d’exploitation futur, sans indicateurs de résultat et sans analyse des risques.
Cette notion de maturité des projets est déterminante. Elle permet d’éviter le piège des projets séduisants sur le papier mais fragiles dès qu’ils rencontrent le terrain. Elle oblige à distinguer les projets politiquement désirables des projets techniquement prêts. Elle permet aussi de hiérarchiser avec plus de rationalité. Tous les projets ne peuvent pas être lancés en même temps. Tous les territoires n’ont pas les mêmes capacités d’absorption. Tous les besoins n’exigent pas la même temporalité. Introduire la maturité comme critère d’entrée, ce n’est pas bureaucratiser davantage ; c’est protéger l’investissement public contre les illusions d’optique administratives.
L’autre pilier de la réforme tient dans les instruments de suivi et de transparence annoncés : audit annuel conjoint, plateforme digitale, renforcement des ressources des régions, nouvelles structures d’exécution. Ces mécanismes répondent à une attente forte dans le pays : savoir ce qui a été promis, ce qui a été budgété, ce qui a été engagé, ce qui a été livré, ce qui a pris du retard et ce qui a échoué. Dans un contexte où la reddition des comptes reste un sujet sensible et structurant, ces outils ne sont pas accessoires. Ils peuvent devenir les leviers d’une gouvernance plus adulte.
Encore faut-il qu’ils soient activés réellement. Un audit qui ne débouche sur aucune correction devient une formalité. Une plateforme qui n’affiche que l’avancement flatteur devient un outil de communication. Un tableau de bord qui ne permet ni comparaison ni arbitrage n’est qu’un décor numérique. Le numérique, ici, ne vaut que s’il devient un instrument de vérité administrative. Il doit permettre de voir les retards, de mesurer les écarts, de comparer les rythmes d’exécution et de rendre les données opposables. Un outil de modernité rassure. Un outil de pilotage oblige.
Une première lecture constructive de cette réforme consiste à y voir la recherche d’un équilibre entre proximité territoriale et cohérence nationale. Les programmes partent du terrain, les besoins remontent du local, la logique de diagnostic se veut enracinée dans le vécu territorial. Mais en même temps, l’architecture reste solidement adossée aux représentants territoriaux de l’État et à un pilotage national fort. Cette articulation peut être interprétée comme un choix de pragmatisme. Il ne s’agit pas de territorialiser en désossant l’État, mais de rapprocher l’action publique du terrain tout en conservant une colonne vertébrale nationale.
Dans cette architecture, les élus conservent leur place, et les présidents de région voient même leur rôle renforcé dans les futures structures d’exécution. Ce point est important, car il évite de réduire la réforme à une simple reprise en main administrative. Le pari semble plutôt être celui d’une articulation plus mature entre légitimité élective et continuité administrative. Le territoire n’est pas confisqué au politique local ; il est replacé dans une chaîne plus structurée, où la responsabilité de l’élu et la capacité de l’administration sont appelées à se compléter plutôt qu’à se neutraliser.
Le remplacement des Agences régionales d’exécution des projets par des sociétés anonymes s’inscrit dans cette même logique. L’objectif affiché est de moderniser les instruments de l’action publique territoriale en introduisant davantage de souplesse de gestion, de réactivité et de culture de performance. L’idée n’est pas, en principe, de privatiser l’action publique, mais de la rendre plus opérationnelle. Cette évolution reconnaît implicitement que l’outillage antérieur n’était pas toujours à la hauteur des ambitions nouvelles. Là encore, le jugement ne portera pas sur le statut juridique lui-même, mais sur sa capacité à accélérer réellement l’exécution et à améliorer la qualité des projets livrés.
La réforme a également le mérite de reconnaître, même implicitement, que les disparités territoriales ne sont pas seulement le produit de mauvais organigrammes. Elles renvoient à des déséquilibres plus profonds d’accès aux infrastructures, aux financements, aux compétences, à l’ingénierie de projet et aux capacités de portage local. Tous les territoires n’entrent pas dans cette réforme avec les mêmes armes. Certains disposent déjà d’équipes techniques, de réseaux, d’expérience, d’attractivité et de capacité d’absorption. D’autres non. Cette réalité est décisive.
C’est pourquoi la montée en capacité des territoires doit être traitée comme une priorité, et non comme un sujet annexe. Une régionalisation avancée peut transférer des responsabilités sans transférer la véritable puissance d’agir. Elle peut alors donner l’apparence de l’autonomie tout en reconduisant la dépendance. Il faut donc former, attirer, stabiliser et outiller des profils capables de diagnostiquer, monter, suivre, sécuriser et évaluer les projets. Sans cette ingénierie territoriale, la réforme risque de profiter d’abord à ceux qui savent déjà capter les dispositifs publics, tandis que les espaces les plus fragiles continueront à décrocher.
À cela s’ajoute une idée trop peu présente dans le débat mais essentielle : la nécessité de penser la coopération interrégionale. Les régions marocaines ne peuvent pas être enfermées dans une logique de concurrence silencieuse pour les crédits, les équipements ou les avantages comparatifs. Le développement territorial ne doit pas produire des îlots de réussite juxtaposés à des marges stagnantes. Il suppose aussi des complémentarités, des échanges de moyens, des solidarités d’ingénierie, des mutualisations et des projets pensés à l’échelle de plusieurs territoires. Corriger le Maroc à deux vitesses ne consiste pas seulement à mieux doter chaque région ; cela suppose aussi de mieux relier les régions entre elles.
Dans cet esprit, les régions ne devraient plus être vues seulement comme des gestionnaires de programmes, mais comme de véritables co-développeurs. Cela change tout. Être gestionnaire, c’est suivre des procédures et exécuter des budgets. Être co-développeur, c’est construire une trajectoire territoriale, mobiliser des partenaires, porter une stratégie, articuler le local et le national, faire remonter les besoins et produire des solutions. Cette évolution est décisive si l’on veut sortir d’une régionalisation purement administrative pour entrer dans une régionalisation créatrice de valeur publique.
Le volet consacré à la concertation citoyenne mérite lui aussi d’être pris au sérieux. Le simple fait d’insister sur l’écoute des besoins et sur la proximité avec la population a déjà une portée politique. Il signifie que le développement territorial ne peut plus être conçu uniquement depuis les centres de décision, sans dialogue avec les réalités vécues. Bien sûr, le vrai test sera de savoir comment cette concertation se traduira dans les arbitrages finaux. Mais le principe posé est en lui-même important. Il ouvre la possibilité d’une gouvernance plus enracinée, plus sensible aux attentes du quotidien, et potentiellement plus légitime.
Cette concertation n’a de valeur que si elle dépasse le registre symbolique. Un territoire qui réclame une route, un centre de santé, de l’eau, une offre de formation ou des débouchés économiques réclame aussi, au fond, une forme de reconnaissance. Il veut être vu, entendu, intégré. Le malaise territorial n’est pas seulement matériel. Il est aussi politique et symbolique. C’est pourquoi la concertation ne doit pas servir à accompagner la décision ; elle doit contribuer à la former. À défaut, elle serait réduite à une politesse institutionnelle.
Enfin, l’ambition économique confiée aux régions est un signal fort. En faisant de la région un levier central de croissance, d’emploi, d’attractivité et d’initiative, la réforme reconnaît aux territoires un rôle stratégique dans le développement national. Cette vision rompt avec une approche où le territoire n’était qu’un réceptacle de décisions prises ailleurs. Ici, il devient un acteur. Mais là encore, tout dépendra de la manière dont cette logique de performance sera articulée à la logique d’équité.
Car c’est bien là que se joue le jugement final. Toute réforme orientée vers la performance porte en elle un risque : celui de consolider d’abord les territoires qui disposent déjà d’une ingénierie solide, d’un tissu économique plus dense et d’une capacité plus élevée à travailler avec l’État. La question centrale devient alors presque brutale dans sa simplicité : cette réforme changera-t-elle d’abord la vie des territoires qui attendent encore l’État, ou améliorera-t-elle surtout la fluidité de ceux qui savent déjà travailler avec lui ? Toute la vérité du chantier est là.
Si la performance devient un outil de rééquilibrage, si elle aide les espaces les moins dotés à mieux diagnostiquer leurs besoins, à mieux structurer leurs projets, à mieux accéder aux financements et à mieux tenir leurs trajectoires, alors la réforme pourra compter. Mais si elle rationalise surtout l’efficacité des territoires déjà les mieux armés, elle risque de moderniser les écarts plus qu’elle ne les corrige.
Au fond, cette réforme dit quelque chose de profond sur l’évolution du modèle marocain. Elle marque le passage progressif d’une régionalisation de l’intention à une régionalisation de l’action. L’État ne se contente plus d’énoncer des principes. Il cherche à les traduire en projets, en calendriers, en budgets, en instruments de suivi, en mécanismes d’évaluation et en outils de transparence. Mais cette transition ne réussira que si toutes les pièces du dispositif tiennent ensemble : diagnostics sérieux, projets mûrs, contrôle en amont, responsabilités clarifiées, redevabilité réelle, montée en capacité des territoires, complémentarités interrégionales et arbitrages orientés vers la justice territoriale.
Le vrai test ne sera donc ni dans les lois, ni dans les montants, ni dans la sophistication des structures. Il sera dans la transformation concrète des territoires les plus en attente. Si cette réforme réduit effectivement les écarts les plus criants, remet dans le mouvement national les espaces restés à distance, accélère la réponse publique là où elle était lente et fait de la gouvernance locale autre chose qu’un slogan, alors elle comptera. Elle pourra être regardée comme le moment où la territorialisation marocaine a commencé à devenir non seulement une méthode d’administration, mais une politique de justice nationale.
En l’espèce, ce qui se joue dépasse de loin une mise à jour des instruments de gouvernance locale. Ce qui est en train d’être reconfiguré, c’est plus fondamentalement le mode d’emploi de la régionalisation avancée : sa méthode, sa chaîne de pilotage, ses instruments d’exécution, ses ressources, ses mécanismes de suivi, et surtout sa capacité réelle à produire des résultats visibles dans la vie quotidienne. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement d’affirmer un principe institutionnel. Il s’agit désormais d’en organiser l’efficacité.
Les mots employés dans cette réforme disent déjà beaucoup : concertation, proximité, besoins exprimés par les citoyens, transparence, évaluation, développement intégré. Pris séparément, ils appartiennent au lexique familier de la modernisation publique. Pris ensemble, ils dessinent quelque chose de plus ambitieux. Ils signalent une volonté de réorganiser la gouvernance territoriale non pour le simple confort administratif, mais pour corriger enfin les fractures territoriales qui nourrissent depuis des années l’image d’un Maroc à deux vitesses, et parfois même d’un Maroc à plusieurs vitesses tant les écarts sont multiples, superposés et inégalement vécus selon les régions, les provinces et les communes.
Il faut d’ailleurs reconnaître une évidence : il y avait matière à réforme. Depuis des années, la régionalisation avancée est présentée comme l’un des grands chantiers institutionnels du Royaume. L’idée est forte, séduisante et politiquement juste dans son principe : rapprocher la décision du terrain, mieux répartir l’investissement, réduire les inégalités spatiales, faire émerger des dynamiques de développement mieux ancrées localement. Mais dans la pratique, la mécanique a souvent patiné. Les compétences se sont empilées sans toujours être clarifiées. Les élus ont parfois porté une ambition plus large que leurs moyens réels. Les administrations déconcentrées ont continué à peser lourd. Et l’exécution, surtout, est restée trop souvent le maillon faible. Au bout du compte, l’édifice est devenu trop lent, trop flou, trop inégal.
C’est précisément là que la réforme entend intervenir. Au fond, elle repose sur une série de questions simples, presque brutales dans leur clarté : qui décide ? qui exécute ? qui coordonne ? qui finance ? qui contrôle ? et surtout, qui rend des comptes ? Tant que cette chaîne restait partiellement brouillée, les politiques territoriales demeuraient vulnérables à la dispersion des responsabilités, aux chevauchements institutionnels, aux lenteurs et aux décalages entre l’annonce et la réalisation. La réforme tente donc de remettre de l’ordre dans une chaîne publique dont la lisibilité était devenue elle-même un enjeu de performance.
La première force du nouveau dispositif réside dans sa méthode. Les programmes doivent désormais partir des besoins exprimés à l’échelle locale, à travers des diagnostics territoriaux élaborés dans chaque préfecture et province, à partir d’indicateurs socio-économiques précis et d’une identification concrète des manques en emploi, santé, éducation, eau, infrastructures et mise à niveau territoriale. Cela peut sembler évident. Pourtant, pendant longtemps, le développement local au Maroc a trop souvent été pensé depuis le haut, puis appliqué ensuite aux territoires selon une logique descendante. Ici, du moins dans l’intention, le raisonnement s’inverse. On part du terrain, des besoins réels, des carences mesurées, des urgences vécues.
Ce renversement méthodologique est essentiel. Il marque le passage d’une administration qui distribue à une administration qui commence par écouter, observer et hiérarchiser. C’est une inflexion importante, parce qu’un territoire n’est jamais une abstraction cartographique. Il a ses fragilités, ses ressources, ses urgences, ses handicaps, ses atouts, ses inerties et ses rythmes propres. Dès lors, vouloir corriger les inégalités par des réponses uniformes reviendrait souvent à reconduire les déséquilibres. L’équité territoriale ne peut pas naître de l’uniformité ; elle suppose au contraire une intelligence fine des différences.
Encore faut-il que ces diagnostics ne deviennent pas un rituel administratif de plus. Pour être utiles, ils doivent déboucher sur des objectifs mesurables, des priorités assumées, des calendriers réalistes et des arbitrages lisibles. Un bon diagnostic n’est pas un document de présentation. C’est un instrument de sélection, de hiérarchisation et de vérité. Il doit permettre de distinguer l’urgent du souhaitable, le structurant du secondaire, le mûr du prématuré. Sans cela, la réforme risque de reproduire l’un de ses travers les plus anciens : multiplier les intentions sans consolider les conditions de l’exécution.
L’annonce d’une enveloppe de près de 210 milliards de dirhams sur huit ans donne à cette réforme une portée stratégique qui dépasse largement le cadre d’un programme technique ordinaire. Le chiffre n’est pas seulement spectaculaire. Il a une signification politique. Il dit que l’État reconnaît enfin que les fractures territoriales ne peuvent plus être corrigées par de simples ajustements, ni par des plans périphériques, ni par des mesures symboliques. Il faut un effort massif, inscrit dans la durée, structuré et assumé comme tel. Cette enveloppe fait donc entrer la question territoriale dans le noyau dur du développement national.
Mais précisément parce que l’effort annoncé est massif, il oblige davantage. Un tel montant ne peut pas être jugé sur sa seule ampleur. Il sera jugé sur sa conversion en résultats. Car le développement territorial ne se résume pas à une somme de budgets. Il se mesure à l’amélioration des conditions de vie, à la réduction des distances d’accès aux services, à la densification des opportunités, à la création d’emploi, à la dignité retrouvée dans les espaces longtemps relégués, et à la capacité des territoires à devenir autre chose que des zones d’attente. C’est à cette aune-là que la réforme sera lue.
Il faut ici insister sur un point capital : l’argent ne suffit pas. Le principal risque n’est pas seulement l’insuffisance des moyens ; c’est leur dilution. Un programme de cette taille peut échouer non faute de crédits, mais à cause de responsabilités diffuses, de projets mal préparés, de blocages fonciers, de calendriers irréalistes, de suivi tardif et d’une redevabilité insuffisante. Le défi n’est donc pas seulement quantitatif. Il est qualitatif, managérial et institutionnel. Le Maroc peut mobiliser 210 milliards. La vraie question est de savoir s’il sait les protéger contre l’usure administrative, l’éparpillement et la confusion des rôles.
C’est pourquoi la clarification de la gouvernance est centrale. La réforme installe une architecture à trois niveaux : local, régional et national. Au niveau local, un comité présidé par le gouverneur, associant élus et services déconcentrés, est chargé d’élaborer les programmes et d’en suivre l’exécution. Au niveau régional, le wali harmonise, articule et assure la cohérence d’ensemble à l’échelle de la région. Au niveau national, un comité présidé par le Chef du gouvernement valide, coordonne, évalue et garantit l’intégration du dispositif. L’intention est claire : moins de chevauchements, moins de flou, plus de lisibilité.
Cette lisibilité peut constituer une avancée réelle. Dans de nombreux programmes publics, le territoire devient l’espace où tout le monde intervient un peu, mais où personne n’assume totalement. Or une réforme de cette ampleur ne peut pas prospérer dans les zones grises de la responsabilité partagée. Si un projet bloque, il faut savoir à quel niveau se situe l’obstacle. S’il dérive, il faut identifier qui a sous-évalué le risque. S’il tarde, il faut connaître le point exact de rupture dans la chaîne de décision. Sans cette traçabilité, la proximité territoriale reste un mot. Avec elle, elle peut commencer à devenir une méthode.
Mais la chaîne de pilotage ne suffira pas si elle n’est pas soutenue par une autre révolution, plus discrète et plus décisive : celle du contrôle en amont. Trop souvent, les politiques publiques ont accepté de constater les problèmes après coup : une fois les délais dépassés, les coûts majorés, les blocages consolidés, les contentieux installés. Cette logique est ruineuse. Une réforme sérieuse impose au contraire de sécuriser les projets avant même leur lancement. Aucun projet ne devrait être engagé sans coût complet, sans disponibilité foncière vérifiée, sans calendrier crédible, sans maître d’ouvrage identifié, sans mode d’exploitation futur, sans indicateurs de résultat et sans analyse des risques.
Cette notion de maturité des projets est déterminante. Elle permet d’éviter le piège des projets séduisants sur le papier mais fragiles dès qu’ils rencontrent le terrain. Elle oblige à distinguer les projets politiquement désirables des projets techniquement prêts. Elle permet aussi de hiérarchiser avec plus de rationalité. Tous les projets ne peuvent pas être lancés en même temps. Tous les territoires n’ont pas les mêmes capacités d’absorption. Tous les besoins n’exigent pas la même temporalité. Introduire la maturité comme critère d’entrée, ce n’est pas bureaucratiser davantage ; c’est protéger l’investissement public contre les illusions d’optique administratives.
L’autre pilier de la réforme tient dans les instruments de suivi et de transparence annoncés : audit annuel conjoint, plateforme digitale, renforcement des ressources des régions, nouvelles structures d’exécution. Ces mécanismes répondent à une attente forte dans le pays : savoir ce qui a été promis, ce qui a été budgété, ce qui a été engagé, ce qui a été livré, ce qui a pris du retard et ce qui a échoué. Dans un contexte où la reddition des comptes reste un sujet sensible et structurant, ces outils ne sont pas accessoires. Ils peuvent devenir les leviers d’une gouvernance plus adulte.
Encore faut-il qu’ils soient activés réellement. Un audit qui ne débouche sur aucune correction devient une formalité. Une plateforme qui n’affiche que l’avancement flatteur devient un outil de communication. Un tableau de bord qui ne permet ni comparaison ni arbitrage n’est qu’un décor numérique. Le numérique, ici, ne vaut que s’il devient un instrument de vérité administrative. Il doit permettre de voir les retards, de mesurer les écarts, de comparer les rythmes d’exécution et de rendre les données opposables. Un outil de modernité rassure. Un outil de pilotage oblige.
Une première lecture constructive de cette réforme consiste à y voir la recherche d’un équilibre entre proximité territoriale et cohérence nationale. Les programmes partent du terrain, les besoins remontent du local, la logique de diagnostic se veut enracinée dans le vécu territorial. Mais en même temps, l’architecture reste solidement adossée aux représentants territoriaux de l’État et à un pilotage national fort. Cette articulation peut être interprétée comme un choix de pragmatisme. Il ne s’agit pas de territorialiser en désossant l’État, mais de rapprocher l’action publique du terrain tout en conservant une colonne vertébrale nationale.
Dans cette architecture, les élus conservent leur place, et les présidents de région voient même leur rôle renforcé dans les futures structures d’exécution. Ce point est important, car il évite de réduire la réforme à une simple reprise en main administrative. Le pari semble plutôt être celui d’une articulation plus mature entre légitimité élective et continuité administrative. Le territoire n’est pas confisqué au politique local ; il est replacé dans une chaîne plus structurée, où la responsabilité de l’élu et la capacité de l’administration sont appelées à se compléter plutôt qu’à se neutraliser.
Le remplacement des Agences régionales d’exécution des projets par des sociétés anonymes s’inscrit dans cette même logique. L’objectif affiché est de moderniser les instruments de l’action publique territoriale en introduisant davantage de souplesse de gestion, de réactivité et de culture de performance. L’idée n’est pas, en principe, de privatiser l’action publique, mais de la rendre plus opérationnelle. Cette évolution reconnaît implicitement que l’outillage antérieur n’était pas toujours à la hauteur des ambitions nouvelles. Là encore, le jugement ne portera pas sur le statut juridique lui-même, mais sur sa capacité à accélérer réellement l’exécution et à améliorer la qualité des projets livrés.
La réforme a également le mérite de reconnaître, même implicitement, que les disparités territoriales ne sont pas seulement le produit de mauvais organigrammes. Elles renvoient à des déséquilibres plus profonds d’accès aux infrastructures, aux financements, aux compétences, à l’ingénierie de projet et aux capacités de portage local. Tous les territoires n’entrent pas dans cette réforme avec les mêmes armes. Certains disposent déjà d’équipes techniques, de réseaux, d’expérience, d’attractivité et de capacité d’absorption. D’autres non. Cette réalité est décisive.
C’est pourquoi la montée en capacité des territoires doit être traitée comme une priorité, et non comme un sujet annexe. Une régionalisation avancée peut transférer des responsabilités sans transférer la véritable puissance d’agir. Elle peut alors donner l’apparence de l’autonomie tout en reconduisant la dépendance. Il faut donc former, attirer, stabiliser et outiller des profils capables de diagnostiquer, monter, suivre, sécuriser et évaluer les projets. Sans cette ingénierie territoriale, la réforme risque de profiter d’abord à ceux qui savent déjà capter les dispositifs publics, tandis que les espaces les plus fragiles continueront à décrocher.
À cela s’ajoute une idée trop peu présente dans le débat mais essentielle : la nécessité de penser la coopération interrégionale. Les régions marocaines ne peuvent pas être enfermées dans une logique de concurrence silencieuse pour les crédits, les équipements ou les avantages comparatifs. Le développement territorial ne doit pas produire des îlots de réussite juxtaposés à des marges stagnantes. Il suppose aussi des complémentarités, des échanges de moyens, des solidarités d’ingénierie, des mutualisations et des projets pensés à l’échelle de plusieurs territoires. Corriger le Maroc à deux vitesses ne consiste pas seulement à mieux doter chaque région ; cela suppose aussi de mieux relier les régions entre elles.
Dans cet esprit, les régions ne devraient plus être vues seulement comme des gestionnaires de programmes, mais comme de véritables co-développeurs. Cela change tout. Être gestionnaire, c’est suivre des procédures et exécuter des budgets. Être co-développeur, c’est construire une trajectoire territoriale, mobiliser des partenaires, porter une stratégie, articuler le local et le national, faire remonter les besoins et produire des solutions. Cette évolution est décisive si l’on veut sortir d’une régionalisation purement administrative pour entrer dans une régionalisation créatrice de valeur publique.
Le volet consacré à la concertation citoyenne mérite lui aussi d’être pris au sérieux. Le simple fait d’insister sur l’écoute des besoins et sur la proximité avec la population a déjà une portée politique. Il signifie que le développement territorial ne peut plus être conçu uniquement depuis les centres de décision, sans dialogue avec les réalités vécues. Bien sûr, le vrai test sera de savoir comment cette concertation se traduira dans les arbitrages finaux. Mais le principe posé est en lui-même important. Il ouvre la possibilité d’une gouvernance plus enracinée, plus sensible aux attentes du quotidien, et potentiellement plus légitime.
Cette concertation n’a de valeur que si elle dépasse le registre symbolique. Un territoire qui réclame une route, un centre de santé, de l’eau, une offre de formation ou des débouchés économiques réclame aussi, au fond, une forme de reconnaissance. Il veut être vu, entendu, intégré. Le malaise territorial n’est pas seulement matériel. Il est aussi politique et symbolique. C’est pourquoi la concertation ne doit pas servir à accompagner la décision ; elle doit contribuer à la former. À défaut, elle serait réduite à une politesse institutionnelle.
Enfin, l’ambition économique confiée aux régions est un signal fort. En faisant de la région un levier central de croissance, d’emploi, d’attractivité et d’initiative, la réforme reconnaît aux territoires un rôle stratégique dans le développement national. Cette vision rompt avec une approche où le territoire n’était qu’un réceptacle de décisions prises ailleurs. Ici, il devient un acteur. Mais là encore, tout dépendra de la manière dont cette logique de performance sera articulée à la logique d’équité.
Car c’est bien là que se joue le jugement final. Toute réforme orientée vers la performance porte en elle un risque : celui de consolider d’abord les territoires qui disposent déjà d’une ingénierie solide, d’un tissu économique plus dense et d’une capacité plus élevée à travailler avec l’État. La question centrale devient alors presque brutale dans sa simplicité : cette réforme changera-t-elle d’abord la vie des territoires qui attendent encore l’État, ou améliorera-t-elle surtout la fluidité de ceux qui savent déjà travailler avec lui ? Toute la vérité du chantier est là.
Si la performance devient un outil de rééquilibrage, si elle aide les espaces les moins dotés à mieux diagnostiquer leurs besoins, à mieux structurer leurs projets, à mieux accéder aux financements et à mieux tenir leurs trajectoires, alors la réforme pourra compter. Mais si elle rationalise surtout l’efficacité des territoires déjà les mieux armés, elle risque de moderniser les écarts plus qu’elle ne les corrige.
Au fond, cette réforme dit quelque chose de profond sur l’évolution du modèle marocain. Elle marque le passage progressif d’une régionalisation de l’intention à une régionalisation de l’action. L’État ne se contente plus d’énoncer des principes. Il cherche à les traduire en projets, en calendriers, en budgets, en instruments de suivi, en mécanismes d’évaluation et en outils de transparence. Mais cette transition ne réussira que si toutes les pièces du dispositif tiennent ensemble : diagnostics sérieux, projets mûrs, contrôle en amont, responsabilités clarifiées, redevabilité réelle, montée en capacité des territoires, complémentarités interrégionales et arbitrages orientés vers la justice territoriale.
Le vrai test ne sera donc ni dans les lois, ni dans les montants, ni dans la sophistication des structures. Il sera dans la transformation concrète des territoires les plus en attente. Si cette réforme réduit effectivement les écarts les plus criants, remet dans le mouvement national les espaces restés à distance, accélère la réponse publique là où elle était lente et fait de la gouvernance locale autre chose qu’un slogan, alors elle comptera. Elle pourra être regardée comme le moment où la territorialisation marocaine a commencé à devenir non seulement une méthode d’administration, mais une politique de justice nationale.