L'ODJ Média

​Sebta : la thèse de la foule totalement spontanée ne suffit plus


Rédigé par La rédaction le Lundi 10 Août 2026



​Sebta : la thèse de la foule totalement spontanée ne suffit plus
L’enquête publiée par El País sur les travaux de Golden Owl dessine une architecture numérique de mobilisation beaucoup plus structurée qu’on ne le pensait. Mais « organisé » ne signifie ni « complot unique », ni commanditaire identifié.

Pendant plusieurs jours, le débat autour des événements de Sebta s’est enfermé dans une opposition presque trop commode. D’un côté, une jeunesse marocaine désespérée qui se serait précipitée spontanément vers la frontière. De l’autre, l’hypothèse d’une opération organisée dont il faudrait nécessairement retrouver le cerveau.

Les éléments apparus depuis invitent à sortir de cette alternative.

L’enquête publiée le 8 août par El País, à partir d’une analyse de la startup espagnole Golden Owl, ne décrit ni une foule parfaitement spontanée ni une organisation clandestine classique. Elle fait apparaître quelque chose de plus contemporain : un écosystème numérique décentralisé capable de transformer des milliers d’intentions individuelles en mouvement collectif.

C'est sans doute la première leçon importante de Sebta.

Selon l'enquête, Golden Owl a étudié 25 groupes Facebook et autres actifs numériques participant directement ou indirectement à la mobilisation. L'architecture identifiée comporterait trois niveaux : un noyau de coordination utilisant des communications privées, une vaste surface publique de diffusion et des micro-recruteurs animant des communautés plus petites.

Le document consulté par notre rédaction décrit également cette organisation comme horizontale, sans hiérarchie unique facilement identifiable. Cette caractéristique est essentielle.

Nous avons l'habitude de rechercher derrière une opération collective un organigramme : un chef, ses relais, ses exécutants.

Le numérique bouleverse cette logique. Un phénomène peut être organisé sans être centralisé.

Une multitude d'administrateurs, de relais, de comptes influents et de petites communautés peuvent partager la même information, le même objectif et la même fenêtre temporelle sans qu'un individu leur transmette nécessairement un ordre depuis un quartier général.

C'est précisément ce qui rend ces mobilisations difficiles à comprendre avec les outils traditionnels. Des signaux existaient avant le grand basculement

Un autre élément mérite d'être rappelé.

Dès le 29 juillet, avant la séquence spectaculaire du lendemain, l'agence EFE signalait déjà que de nouveaux appels circulaient sur les réseaux sociaux. Le journaliste Ahmed Biyuzan, spécialiste de ces flux dans la région, expliquait à l'agence que les tentatives collectives étaient généralement préparées dans des groupes fermés de messagerie, où étaient discutés le moment de la mobilisation et différents scénarios de passage.

Le 30 juillet, EFE rapportait plus de 800 tentatives de traversée à la nage dans une seule séquence et précisait que la plupart des personnes concernées étaient de jeunes adultes de 18 à 30 ans, avec également de nombreux mineurs.

Autrement dit, la dimension numérique du phénomène ne repose pas uniquement sur une analyse reconstruite a posteriori. Elle était déjà observable pendant les événements.

Organisé ne veut pas dire téléguidé

C'est ici que la prudence journalistique devient indispensable. Dire que des réseaux ont participé à la mobilisation ne permet pas d'en conclure que chacun des participants obéissait à une organisation.

Encore moins qu'un gouvernement, un service de renseignement ou une puissance étrangère aurait décidé de l'opération.

Golden Owl évoque notamment des administrateurs ou relais opérant depuis plusieurs pays et des marqueurs numériques liés à l'Algérie. Le document étudié mentionne ces différents éléments.

Mais quatre propositions doivent être rigoureusement distinguées :

un actif numérique peut avoir une origine algérienne ;
un individu algérien peut participer à son amplification ;
une organisation algérienne peut éventuellement jouer un rôle ;
l'État algérien peut être impliqué.

Passer directement de la première proposition à la quatrième serait, à ce stade, intellectuellement injustifiable.

Les éléments publics consultés ne fournissent pas encore a ce stade une telle démonstration.

L'autre erreur serait tout aussi grave : découvrir l'organisation numérique et en conclure que le malaise social n'existe pas.

Le document de Golden Owl formule à cet égard une distinction particulièrement pertinente : le désespoir serait le carburant, mais le carburant ne serait pas nécessairement le moteur.

L'image est excellente. Les réseaux ne sont pas obligés de convaincre un jeune satisfait de sa situation de tout abandonner. Ils trouvent leur audience auprès de ceux qui envisageaient déjà de partir.

Les réseaux agrègent alors des frustrations individuelles, diffusent la perception qu'une occasion exceptionnelle existe et transforment progressivement un désir privé en comportement collectif.

L'expérience de Sebta révèle donc moins une fabrication artificielle du mécontentement qu'une possible industrialisation de son exploitation.

La dimension numérique est suffisamment prise au sérieux par Madrid pour que le CNI espagnol ait donné de la crédibilité à une nouvelle campagne appelant à un passage collectif autour du 15 août, selon la Cadena SER. Les messages circuleraient notamment sur plusieurs réseaux sociaux et messageries.

Ce point est particulièrement intéressant.

Le premier épisode a surpris. Le second est observé.

Nous allons donc pouvoir vérifier si une campagne numérique identifiée en amont est effectivement capable de provoquer une nouvelle concentration physique.
Ce sera presque, involontairement, un test grandeur nature de la thèse Golden Owl.

Le Maroc aurait tort de choisir entre deux positions également simplificatrices.

La première consisterait à expliquer Sebta exclusivement par les difficultés économiques et sociales. La seconde consisterait à tout attribuer à une opération extérieure.

Les deux phénomènes peuvent parfaitement coexister.

Une vulnérabilité intérieure peut être exploitée par des réseaux économiques, par des entrepreneurs de migration, par des propagateurs de rumeurs et éventuellement par des acteurs poursuivant des objectifs politiques.

Reconnaître la première ne disculpe pas les seconds. Identifier les seconds ne fait pas disparaître la première.

Sebta nous oblige finalement à abandonner une question devenue insuffisante : « Était-ce spontané ou organisé ? »

La question utile est désormais différente : Comment une frustration réelle a-t-elle pu être transformée aussi rapidement en mobilisation collective ?

Sur ce point, le réseau numérique commence à sortir de l'ombre.

Le reste de l'enquête consiste maintenant à savoir qui l'anime, qui en vit et qui, éventuellement, cherche à l'utiliser.

Who is ​Golden Owl

est une startup technologique espagnole spécialisée dans l’OSINT, l’intelligence économique et l’analyse de données assistée par intelligence artificielle. Créée en 2023 sous la raison sociale Datintel S.L., elle est intégrée à l’écosystème du Parc scientifique de l’Université d’Alicante. Sa technologie analyse et croise de grandes quantités d’informations issues de sources ouvertes, notamment du web et des réseaux sociaux, afin d’identifier risques, connexions et dynamiques numériques. Dans l’affaire Sebta, Golden Owl a étudié plusieurs actifs Facebook liés à la mobilisation. Il s’agit toutefois d’une entreprise privée, et non d’un service de renseignement ou d’un laboratoire universitaire.




Lundi 10 Août 2026