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​Société post-lettrée : le livre en recul, les écrivains sous pression

Lisait-on demain surtout des résumés, au risque de perdre l’habitude des textes longs et de fragiliser ceux qui les écrivent ?


Rédigé par le Mercredi 28 Octobre 2026

Le recul de certaines pratiques de lecture et les difficultés de compréhension nourrissent le débat sur une société « post-lettrée ». Les données ne prouvent aucune disparition programmée des livres ou des écrivains. Elles invitent plutôt à examiner une fracture : qui conservera le temps, les moyens et les compétences nécessaires pour lire en profondeur ?



OCDE : 26 % des adultes ont un faible niveau de compréhension de l’écrit

​Société post-lettrée : le livre en recul, les écrivains sous pression
L’alerte dépasse la nostalgie des bibliothèques. Dans son enquête de 2023, publiée en décembre 2024, l’Organisation de coopération et de développement économiques mesure un faible niveau de littératie chez 26 % des adultes, en moyenne dans les pays membres participants. Au niveau 1, les personnes comprennent des textes courts comportant des informations clairement indiquées ; en dessous, les difficultés concernent déjà des phrases simples. 

Il faut cependant distinguer compétence et pratique. En France, selon le baromètre CNL–Ipsos publié en avril 2025, 63 % des personnes de 15 ans et plus déclarent avoir lu au moins cinq livres en douze mois, soit six points de moins qu’en 2023. Cette enquête téléphonique mesure des déclarations de lecture. Elle ne prouve pas que les personnes interrogées ont perdu la capacité de comprendre un roman. centrenationaldulivre.fr

L’expression « société post-lettrée » désigne ici un scénario : l’écrit demeure disponible, mais la lecture suivie perd sa place dans la vie quotidienne. On consulte un extrait, on demande une synthèse, on passe à autre chose. La question porte alors sur l’habitude de suivre un raisonnement jusqu’au bout, de revenir sur une contradiction, de supporter une difficulté.

Les données n’autorisent pourtant aucun verdict universel. L’OCDE relève des progrès significatifs en littératie en Finlande et au Danemark. Le déclin n’a donc rien d’une loi naturelle. Et lire sur écran peut aussi signifier lire une œuvre entière.

Ce que les écrivains — et le Maroc — risquent de perdre

La « fin programmée des écrivains » reste une formule sans démonstration. Leur fragilité économique, elle, se mesure. Dans l’enquête américaine de l’Authors Guild publiée en 2023, les auteurs répondants exerçant à plein temps déclarent, pour 2022, un revenu médian de 10 000 dollars tiré de leurs livres. Ce chiffre décrit cet échantillon ; il ne représente ni tous les écrivains ni le marché marocain. 

Une contraction durable du lectorat pourrait rendre plus difficile le financement d’œuvres exigeantes ou destinées à de petits publics. C’est un risque économique, pas une extinction annoncée. La question devient : quelles voix pourront consacrer plusieurs années à un livre si leurs auteurs doivent financer seuls ce temps ?

Pour les citoyens, le risque serait aussi une dépendance accrue envers ceux qui résument et sélectionnent. Une synthèse facilite l’accès à un sujet ; elle choisit également ce qui mérite d’être retenu. Pouvoir retourner au texte intégral demeure un moyen de vérifier ce choix.

Au Maroc, cette réflexion doit intégrer les progrès accomplis. Selon le HCP, l’analphabétisme des personnes de 10 ans et plus est passé de 32,2 % en 2014 à 24,8 % en 2024. Cet indicateur ne mesure toutefois ni la lecture régulière ni la compréhension approfondie. hcp.ma

L’enjeu consiste donc à prolonger l’apprentissage par une pratique : des livres accessibles, des bibliothèques fréquentées, des œuvres lues et discutées à l’école. Avant d’annoncer une société sans livres, il faudrait mesurer combien de lecteurs peuvent réellement entrer dans ceux qui existent.




Mercredi 28 Octobre 2026