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​Temps aménagé à l’université : investir sur soi, sans sélectionner par l’argent


En réaction à la chronique de Bilal Talidi publiée sur Quid.ma, « Temps aménagé à l’université : quand la justice se mesure à la capacité de payer »



Par Dr Az-Eddine Bennani

​Temps aménagé à l’université : investir sur soi, sans sélectionner par l’argent
La chronique de Bilal Talidi consacrée au temps aménagé à l’université pose une question qui dépasse largement celle du montant des droits d’inscription. Elle interroge le principe même selon lequel nous voulons organiser l’accès à la formation universitaire de celles et ceux qui sont déjà engagés dans la vie professionnelle.

Le débat mérite d’être posé sans caricature. Il ne s’agit pas simplement d’opposer la gratuité au paiement, ni de considérer que toute contribution financière serait nécessairement injuste. Il s’agit de déterminer ce que nous voulons encourager : la capacité à payer ou la volonté et la capacité d’apprendre.

Je voudrais apporter à cette réflexion mon expérience personnelle. Non pas pour présenter mon parcours comme un modèle, mais parce que plus de cinquante années de formation, de vie professionnelle, d’enseignement et de recherche m’ont convaincu d’une chose : se former est d’abord un investissement sur soi.

J’ai commencé mon parcours universitaire en France en 1975 et, depuis, je n’ai jamais véritablement cessé d’apprendre. Lorsque j’ai commencé ma vie professionnelle, j’ai notamment travaillé dans un hôtel. La poursuite de mes études m’a ensuite permis de changer profondément de trajectoire professionnelle, jusqu’à devenir ingénieur, puis consultant et manager chez Hewlett-Packard, en France et à l’international.

À Paris, j’ai poursuivi un Master, puis un DEA en intelligence artificielle et bases de données, avant de préparer un doctorat à la Sorbonne. Plus tard, j’ai obtenu une habilitation à diriger des recherches (HDR) à Toulouse. Pour ces formations suivies dans l’université publique française, j’ai acquitté les droits d’inscription demandés, qui représentaient de l’ordre de quelques centaines d’euros.

Mon expérience a été différente aux États-Unis. Alors que j’étais déjà engagé dans ma carrière professionnelle, j’ai décidé de suivre un MBA à Chicago. Cette fois, j’ai financé moi-même cette formation, pour un montant de plusieurs milliers de dollars.

J’ai donc connu personnellement deux manières très différentes de financer l’enseignement supérieur. Dans un cas, la collectivité prenait en charge l’essentiel du coût de ma formation et je payais des droits d’inscription relativement limités. Dans l’autre, j’ai accepté de consacrer personnellement plusieurs milliers de dollars à une formation que je considérais importante pour la suite de mon parcours.

Dans les deux systèmes, et malgré des niveaux de contribution financière très différents, ma démarche était pourtant la même : j’investissais sur moi-même.

Cet investissement n’était pas seulement financier. Il fallait consacrer du temps aux études tout en travaillant, accepter les efforts supplémentaires, apprendre de nouvelles disciplines et parfois remettre en cause ce que l’on croyait déjà savoir. Mais cet investissement a produit des effets très concrets sur mon parcours professionnel.

Passer d’un emploi dans un hôtel à des responsabilités d’ingénieur, de consultant puis de manager au sein d’une entreprise internationale comme Hewlett-Packard m’a appris quelque chose de simple : l’accès au savoir peut modifier une trajectoire de vie.
Je ne l’ai jamais considéré comme l’achat d’un diplôme. J’investissais sur moi-même.

Un diplôme peut sanctionner un parcours. Mais l’investissement véritable réside dans ce que l’on apprend, dans les compétences que l’on développe, dans la capacité à remettre en question ses certitudes et parfois à transformer son propre parcours professionnel.

Investir sur soi ne signifie d’ailleurs pas investir seulement pour soi. Les connaissances acquises circulent. Elles entrent dans l’entreprise lorsque le salarié revient dans son organisation. Elles entrent dans l’administration lorsqu’un fonctionnaire améliore ses compétences. Elles entrent dans l’université lorsqu’un professionnel transmet ensuite son expérience à des étudiants. Elles se diffusent dans la recherche, dans l’innovation, dans l’entrepreneuriat et dans la société.

C’est pourquoi je comprends qu’une personne déjà engagée dans la vie professionnelle puisse participer financièrement à sa formation. Lorsqu’on investit sur soi, il me paraît légitime d’assumer une partie de cet investissement lorsque l’on en a les moyens.
Mais c’est précisément ici que commence la responsabilité de l’université et de la puissance publique. Faire contribuer n’est pas sélectionner par l’argent.

Si deux candidats possèdent les capacités académiques, la motivation et le projet nécessaires pour entreprendre un master ou un doctorat, leur différence de revenu ne devrait pas décider lequel des deux pourra continuer à apprendre.

Un système qui ferait de la capacité financière une condition déterminante introduirait une confusion dangereuse entre deux notions : la valeur d’un investissement et la capacité immédiate à le financer. On peut avoir énormément à investir sur soi et disposer de peu de moyens financiers.

À l’inverse, pouvoir payer des droits d’inscription élevés ne garantit ni la motivation, ni les capacités académiques, ni la persévérance nécessaire pour mener un travail universitaire exigeant. Le mérite doit donc rester le premier filtre.

La contribution financière peut ensuite être pensée autrement : modulée selon les revenus, adaptée à la situation du candidat, éventuellement prise en charge en partie par son employeur lorsque la formation répond à ses besoins, accompagnée par des bourses ou des mécanismes de financement et, pour ceux qui ne disposent pas des ressources nécessaires, réduite ou supprimée.

Nous pourrions même aller plus loin et nous demander ce que devient cet investissement après la formation. Un fonctionnaire qui développe une expertise nouvelle et la met ensuite au service de son administration produit une valeur qui dépasse son intérêt personnel. Un enseignant qui reprend des études puis transmet les connaissances acquises à plusieurs générations d’étudiants produit un effet multiplicateur. Un professionnel qui se forme à une technologie nouvelle peut contribuer à transformer son organisation.

La formation tout au long de la vie se situe donc à la rencontre de deux responsabilités. La première est individuelle : chacun doit accepter d’investir sur soi, par le travail, le temps, l’effort et, lorsqu’il le peut, par une contribution financière. La seconde est collective : notre système doit permettre à celui qui possède les capacités et la volonté d’apprendre de ne pas être arrêté uniquement parce qu’il ne possède pas les moyens de payer.

Dans un pays qui cherche à développer ses compétences, accélérer sa transformation numérique, renforcer sa recherche et préparer ses administrations et ses entreprises aux transformations technologiques, décourager la reprise d’études serait paradoxal.
Nous devrions au contraire valoriser celui qui, à 30, 40, 50 ans ou davantage, décide qu’il lui reste encore quelque chose à apprendre. Car l’apprentissage ne devrait pas s’arrêter avec le premier diplôme.

Mon propre parcours m’a appris que l’on peut être tour à tour étudiant, professionnel, enseignant, chercheur, entrepreneur, puis redevenir étudiant intellectuellement dès qu’un domaine nouveau nous oblige à apprendre.

C’est peut-être cela, finalement, l’enjeu que révèle le débat ouvert par Bilal Talidi.

Oui, la formation a un coût. Oui, celui qui en a les moyens peut légitimement participer à son financement. Mais nous devons préserver un principe simple : à l’université, l’argent peut contribuer au financement de l’apprentissage ; il ne doit jamais devenir le moyen de sélectionner ceux qui ont le droit d’apprendre.

Investir sur soi doit rester possible, y compris lorsque l’on ne dispose pas immédiatement des moyens financiers correspondant à la valeur de cet investissement. Car si, au début de mon propre parcours, l’accès à l’université avait été déterminé principalement par ma capacité financière plutôt que par ma capacité à apprendre, mon histoire professionnelle aurait peut-être été tout autre.


Lundi 10 Août 2026