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​Trois ans après : ce que le monde a laissé se produire à Gaza




Le 7 octobre 2023 explique le commencement de cette guerre. Peut-il encore, trois ans plus tard, suffire à expliquer tout ce qui a suivi ?

​Trois ans après : ce que le monde a laissé se produire à Gaza
Il y a des dates qui finissent par devenir des murs. On s’y heurte chaque fois que l’on tente de réfléchir, de comprendre, parfois simplement de poser une question.

Le 7 octobre 2023 est devenu l’une de ces dates.

Pour moi, on ne peut comprendre le 7 octobre sans le replacer dans l’histoire d’un peuple palestinien vivant depuis des décennies sous occupation, blocus, déplacements et conflit. Je peux donc y voir l’irruption violente d’une résistance à cette situation historique.

Mais je dois immédiatement ajouter quelque chose d’essentiel : résister à une occupation ne donne pas le droit de tuer délibérément des civils, de les prendre en otage ou de commettre contre eux des atrocités.

C’est là que se trouve, à mes yeux, la terrible contradiction du 7 octobre.

Je peux reconnaître la résistance d’un peuple sans sanctifier tous les moyens employés en son nom.
Je peux considérer qu’un peuple occupé possède une aspiration légitime à la liberté sans considérer que tout acte commis pour l’obtenir devient légitime.
Et je peux donc dire les deux choses dans la même phrase : le 7 octobre s’inscrit pour moi dans une histoire de résistance palestinienne à l’occupation, mais des actes terroristes ont été commis ce jour-là contre des civils.

Je refuse que l’une de ces vérités serve à faire disparaître l’autre. Car si l’on efface l’occupation, on raconte une histoire qui commencerait miraculeusement le 7 octobre 2023. Et si l’on efface les civils israéliens tués ou pris en otage, on raconte une autre histoire, tout aussi amputée.

Je ne veux ni de l’une ni de l’autre. Mais trois ans ont passé. Et précisément parce que trois années ont passé, une autre question s’impose désormais à moi.

La question n’est plus seulement de savoir ce qui s’est passé le 7 octobre 2023. Elle est de savoir ce que le monde a laissé se produire à Gaza après le 7 octobre.

Car une journée, aussi tragique soit-elle, ne peut devenir une parenthèse dans laquelle disparaissent les jours, les mois et les années qui suivent.

Au commencement, il y avait la sidération. Puis il y eut la guerre.

Ensuite les bombardements, les déplacements de population, les destructions, les hôpitaux débordés ou hors service, les écoles transformées en refuges, les familles déplacées encore et encore, la faim, les enfants morts, blessés ou privés d’une vie normale.

Et pendant tout ce temps, nous regardions. Nous savions. Voilà peut-être ce qui me trouble le plus aujourd’hui. Nous ne pourrons pas expliquer aux générations futures que nous ignorions ce qui se passait.

Cette guerre fut probablement l’une des plus documentées de notre époque. Images satellites, vidéos, journalistes, ONG, organisations internationales, témoignages, rapports, réseaux sociaux : presque quotidiennement, Gaza entrait dans nos téléphones.

Le drame se déroulait sous nos yeux.

Nous avons même développé cette étrange capacité contemporaine : regarder une catastrophe humaine en direct, nous en indigner quelques minutes, puis faire glisser notre doigt vers la vidéo suivante.

C’est peut-être cela aussi qu’il faudra un jour interroger.

Pas seulement les responsabilités militaires.
Pas seulement celles des gouvernements.

Notre accoutumance. À force de compter les morts, nous avons presque cessé de voir les personnes.

Un chiffre chasse l’autre. Cent morts. Mille. Dix mille. Davantage encore. À partir de combien un enfant cesse-t-il d’être un enfant pour devenir une statistique ? Je n’ai pas la réponse.

Je sais seulement qu’une civilisation devrait commencer à s’inquiéter lorsqu’elle s’habitue au décompte des morts.

Reconnaître la souffrance palestinienne n’efface pas la souffrance israélienne.
Condamner la mort de civils palestiniens ne justifie pas la mort de civils israéliens.
Et condamner les crimes commis contre des civils israéliens le 7 octobre ne peut davantage devenir un blanc-seing permettant de considérer chaque mort palestinienne survenue ensuite comme une conséquence inévitable.

Une victime n’annule jamais une autre victime.

Pourtant, depuis trois ans, le débat public semble souvent nous obliger à choisir notre compassion.Comme s’il fallait sélectionner les morts que nous avons le droit de pleurer.

Je refuse cette comptabilité morale.
Je refuse également l’idée que replacer le 7 octobre dans l’histoire de l’occupation reviendrait à justifier les crimes commis ce jour-là.

Comprendre n’est pas justifier. Contextualiser n’est pas absoudre.

Mais l’inverse est également vrai : condamner le 7 octobre ne devrait pas nous dispenser d’interroger tout ce qui l’a précédé ni tout ce qui lui a succédé.

Trois années ont passé.

L’histoire posera donc probablement une question beaucoup plus dérangeante que toutes nos polémiques présentes : qui savait ?

La réponse sera simple. Presque tout le monde.

Les grandes puissances savaient.
Les gouvernements savaient.
Les institutions internationales savaient.
Les opinions publiques savaient.
Nous savions.

Alors viendra inévitablement la deuxième question : qu’avez-vous fait de ce que vous saviez ?

Et celle-là sera beaucoup plus difficile. Car le véritable scandale moral de notre époque pourrait finalement se trouver là : non dans notre ignorance, mais dans notre capacité à savoir et à continuer.

Trois ans après le 7 octobre, je ne prétends pas avoir compris toutes les dimensions historiques, religieuses, géopolitiques et militaires de cette tragédie. Je me méfie même de ceux qui prétendent pouvoir la résumer en quelques slogans.

Mais il reste une chose extrêmement simple que trois années de guerre ne devraient pas parvenir à compliquer : un enfant mort reste un enfant mort. Qu’il soit israélien ou palestinien. Et aucune géopolitique ne devrait nous apprendre à regarder cela autrement.

Voilà pourquoi, trois ans après, je ne veux plus seulement demander : « Que s’est-il passé le 7 octobre ? »
Je veux également demander : « Qu’avons-nous laissé se passer depuis ? »

Parce qu’au fond, le jugement de l’Histoire ne portera peut-être pas uniquement sur ceux qui ont commis les crimes du 7 octobre, ni sur ceux qui ont conduit la guerre qui a suivi. Il portera aussi sur ceux qui avaient le pouvoir de peser sur son cours.

Sur ceux qui savaient.
Sur ceux qui regardaient.
Et peut-être, d’une certaine manière, sur nous tous.

Trois ans après, Gaza nous oblige donc moins à choisir quels morts méritent notre compassion qu’à nous demander si nous sommes encore capables d’accorder la même valeur à toutes les vies civiles.


Vendredi 9 Octobre 2026