​UN MONDE À HAUT RISQUE


On observe depuis une dizaine d'années une véritable colonisation de l'espace. On compte désormais plus de 15000 satellites actifs en 2026, près de huit fois plus qu'en 2018. Aujourd'hui, les États et les acteurs privés veulent contrôler l'espace, le dominer, voire se l'approprier, au point de vouloir imposer les normes qui régissent son fonctionnement, au détriment du cadre multilatéral que représentent les Nations unies.



Par Mustapha Sehimi : Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue

Guerres ouvertes, rivalité sino-américaine, montée des autoritarismes, compétition pour les ressources, militarisation des mers et de l’espace, escalade des conflits, dérèglement climatique et puissance croissante des technologies : le monde de 2026 est traversé par une profonde recomposition des rapports de force. Mustapha Sehimi décrit un système international où la force tend à concurrencer le droit, où les puissances du Sud pratiquent le multialignement et où les États comme les acteurs privés cherchent à imposer leurs normes. Des raisons de s'inquiéter ? Elles ne sont que trop évidentes


Le spectacle du monde, en 2026, peut donner le tournis voire susciter l'effroi: des affrontements militaires entre États qui s'étendent (États-Unis et Iran, Pakistan et Afghanistan, Israël et Liban, Russie et Ukraine...); des guerres civiles qui déchirent les sociétés (Yémen, Syrie, Soudan, Birmanie, Somalie, Éthiopie...); des chefs d'État puissants comme l'États-Unien Donald Trump, le Chinois Xi Jinping, l'Indien Narendra Modi, qui délaissent la coopération multilatérale, notamment l'ONU, préférant la force unilatérale et la grammaire impériale; une planète qui se dégrade, provoquant des catastrophes naturelles (mégafeux, inondations, sécheresses...); des nouvelles technologies, comme l'intelligence artificielle, qui bouleversent le rapport au savoir et à l'action, donnant aux acteurs privés de la Tech (Gafam américains, BATX chinois) un pouvoir sans précédent, menaçant l'autonomie de l'être humain. Tous ces événements inquiétants font la une des journaux. Ils tendent à dissimuler les tentatives, au cœur des sociétés, pour bâtir à bas bruit des paix durables: renouer le dialogue entre Israéliens et Palestiniens; se battre pour les libertés à Hong Kong; élargir le spectre du droit international, par exemple en définissant un patrimoine commun de l'humanité, que nul ne pourrait s'approprier. L'humanité prépare-t-elle l'avenir ou va-t- elle à sa perte ?

Un système international dual et pluriel

Le système international actuel s'organise autour de deux variables: d'une part, la rivalité entre les États-Unis et la Chine, les deux seules grandes puissances à l'échelle du monde; d'autre part, la pluralité de positionnements des autres États, sans alignement systématique sur les deux dominants, chacun souhaitant tirer son épingle du jeu et limiter sa dépendance aux géants.

Chine et États-Unis, n'ont cessé de se rapprocher à mesure que leur concurrence se renforçait. D'un côté, la Chine est entrée dans le capitalisme libéral pour conforter son régime nationaliste et autoritaire. De l'autre, les États-Unis de Trump ont fait le chemin inverse: ils ont adopté un logiciel nationaliste et autoritaire, pensant ainsi sauver leur place dans la hiérarchie économique. Ce qui réunit les deux grands ? C’est le même désir de prédation qui s'accommode de dépendances mutuelles: les États-Unis ont besoin de la Chine pour ses terres rares et la Chine a besoin des États-Unis pour ses puces électroniques.

À la différence des États-Unis, la Chine ne s'est pas compromise dans des interventions extérieures hasardeuses, défendant une doctrine du «never striking first» («ne jamais frapper en premier»). Avec prudence, elle cherche à imposer un récit alternatif de leader du Sud global sans que son modèle, au plan culturel, suscite la même attractivité que les États-Unis. Sur le plan militaire, la Chine devient un acteur de premier ordre, notamment par sa marine : elle se dote de sous-marins et d'une flotte capable de manœuvrer en haute mer.

De leur côté, les puissances du Sud global (Inde, Turquie, Iran, Moyen-Orient, Afriques) pratiquent le multialignement, l'idée étant d'exploiter la compétition entre grandes puissances afin d'élargir les marges de manœuvre. Selon les situations, elles vont choisir la coopération ou la confrontation, sans définir une doctrine a priori. Ainsi, l'Inde reste un partenaire des États-Unis tout en étant impliquée dans l'Organisation de coopération de Shanghai initiée par la Chine; la Turquie est membre de l'Otan tout en restant un interlocuteur naturel de la Russie du fait d'intérêts communs, sur le plan militaire et énergétique, en particulier en mer Noire. Chaque État développe aussi sa vision du soft power (« puissance douce»), concept forge aux États-Unis qui a essaimé dans le monde. les pays du Golfe investissent dans le sport pour diversifier leur économie et améliorer leur image; la Corée du Sud s'appuie sur la K-pop pour asseoir une image libérale et positive; le Japon développe une «diplogastronomie» au même titre que la France pour compenser par la culture ce qu'elle ne peut imposer politiquement.

Trois tendances

Trois tendances sont ainsi observables en 2026. Sur le plan politique, la montée de la demande autoritaire vient saper les bases de la démocratie libérale: les régimes démocratiques sont désormais minoritaires. Sur le plan économique, la logique de prédation se substitue à l'échange marchand; l’on évoque « un capitalisme de la finitude», où les puissances se disputent les ressources naturelles (fonds marins, énergies fossiles, espace extra-atmosphérique...). Enfin, sur le plan militaire: les grandes puissances sont désinhibées, jugeant parfois que la force l'emporte sur le droit, en efficacité et en légitimité. Plusieurs signaux témoignent de cette brutalisation du monde, qui accompagne un réagencement normatif.

Tout d'abord, la persistance des guerres civiles. Ces dernières sont souvent une manière pour des groupes sociaux dominés, privés de ressources matérielles ou symboliques, de s'imposer dans des sociétés clivées et des États en crise, notamment sur le plan institutionnel et bureaucratique.  De plus, un autre phénomène frappant est la militarisation des mers, notamment les détroits, ces lieux stratégiques du passage des navires à l'échelle mondiale. Ormuz entre le Golfe persique et le golfe d'Oman, Malacca entre le golfe du Bengale et la mer de Chine méridionale, Bab el-Mandeb entre l'océan Indien et la mer Rouge, sont des couloirs essentiels. Ce qui est vrai des espaces maritimes l'est également de l'espace extra-atmosphérique. L’on observe depuis une dizaine d'années une véritable colonisation de l'espace. On compte désormais plus de 15000 satellites actifs en 2026, près de huit fois plus qu'en 2018. Aujourd'hui, les États et les acteurs privés veulent contrôler l'espace, le dominer, voire se l'approprier, au point de vouloir imposer les normes qui régissent son fonctionnement, au détriment du cadre multilatéral que représentent les Nations unies.

Le droit international : un « tire en papier » ?

Dans ce contexte, on peut s'interroger sur la pérennité du droit international, qui s'apparente à « un tigre de papier » pour des États soucieux de préserver leur liberté d'action. L'ordre juridique international est aujourd'hui en péril. La violation du droit international ne signifie pas pour autant sa disparition, mais au contraire sa nécessité. Cependant, il y a urgence à le faire évoluer pour épouser le contexte sociopolitique et stratégique.

La géopolitique mondiale est marquée par le retour d'une grammaire impériale, combinant intérêts matérialistes et passions tristes (colère, déni, ressentiment, humiliation...). Donald Trump a fait de cette posture morale un style diplomatique entre intimidation, valorisation de la force, scénarisation de la vengeance. Volodymyr Zelensky, quant à lui, cherche à attirer l'empathie pour gagner le soutien à l'Ukraine, mais se fait humilier dans le bureau ovale. Enfin, les vidéos de bombardements ou de victimes civiles, quels que soient les conflits, suscitent l'émoi à l'échelle mondiale, soulevant la compassion tout en entretenant un climat anxiogène.

Comprendre le monde suppose de prendre en compte les croyances. Les émotions. Les passions. Pas seulement les ressources. Les religions, qui sont sans doute les plus grands systèmes de sens de l'humanité, intègrent ainsi le jeu international, soit pour légitimer la guerre, soit pour tracer un dessin de paix et plaider la réconciliation. Cette ambivalence morale traduit une complexité à l'œuvre dans tous les domaines de l'action internationale.


Mercredi 12 Aout 2026

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