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​USA – Venezuela : des doutes sur le jour d’après

Chronique d’un diplomate marocain à la retraite


Rédigé par La rédaction le Dimanche 4 Janvier 2026

Depuis Rabat, avec le recul de l’âge et l’expérience des salons feutrés comme des crises mal digérées, le dossier vénézuélien laisse un goût étrange. Trop de certitudes assénées, trop peu de questions posées. Washington affirme agir au nom de la sécurité, de la stabilité, parfois même de la morale. Pourtant, à y regarder de près, l’affaire semble moins idéologique que monétaire. Et c’est précisément là que le doute s’installe.



Pétrodollar : le nerf discret de la puissance américaine

​USA – Venezuela : des doutes sur le jour d’après
Il faut remonter à 1974, à une époque où la diplomatie se jouait encore au téléphone rouge et autour de cigares épais. Cette année-là, Henry Kissinger négocie avec l’Arabie saoudite un pacte simple, redoutablement efficace : le pétrole sera vendu en dollars, l’Amérique garantira la sécurité du Royaume. Ce compromis, rarement exposé au grand public, va structurer cinquante ans de domination financière américaine.

Depuis, chaque baril acheté sur la planète crée une demande artificielle de dollars. Le billet vert devient incontournable, presque naturel. Les États-Unis peuvent financer leur déficit, leur armée, leur modèle social, sans l’effort que cela exigerait ailleurs. Ce système, plus puissant qu’un porte-avions, repose sur une confiance forcée.

Le Venezuela, avec ses 303 milliards de barils de réserves prouvées, n’est pas un acteur marginal. C’est un pivot. Or Caracas a commencé à vendre son pétrole autrement : en yuans, en euros, en roubles. Une hérésie monétaire pour Washington.

Venezuela, BRICS et dédollarisation : la ligne rouge

À partir de 2018, le pouvoir vénézuélien annonce vouloir « se libérer du dollar ». Le mot est lourd. Il ne s’agit pas d’un slogan militant, mais d’une stratégie économique assumée : diversification des devises, circuits de paiement directs avec la Chine, contournement de SWIFT, candidature aux BRICS.

Dans les couloirs diplomatiques, ces annonces n’ont rien d’anodin. J’ai vu, jadis, des crises naître de bien moins que cela. Les BRICS, aujourd’hui, pèsent environ 40 % du PIB mondial. Ils développent leurs propres systèmes de règlement, comme mBridge ou CIPS. La Russie vend déjà son pétrole hors dollar depuis la guerre en Ukraine. L’Iran le fait depuis longtemps. L’Arabie saoudite en parle ouvertement.

Dans ce contexte, le Venezuela n’est pas un cas isolé. Il devient un symbole. Et les symboles, en géopolitique, sont dangereux.

Précédents lourds et mémoire courte

Les diplomates n’aiment pas les comparaisons faciles. Pourtant, certaines rimes de l’Histoire sont troublantes. En 2000, Saddam Hussein annonce vendre son pétrole en euros. Trois ans plus tard, l’Irak est envahi. En 2009, Mouammar Kadhafi évoque un dinar africain adossé à l’or. En 2011, la Libye est pulvérisée.

Aujourd’hui, Nicolas Maduro suit une trajectoire que beaucoup jugent imprudente. Trop de pétrole, trop de partenaires alternatifs, trop d’indépendance monétaire. Les justifications officielles, drogue, terrorisme, démocratie, peinent à convaincre. Le Venezuela représente moins de un pour cent de la cocaïne consommée aux États-Unis. Aucune preuve sérieuse n’établit un lien entre Caracas et une organisation terroriste internationale.

La démocratie, enfin, reste un argument à géométrie variable. Washington soutient sans état d’âme des régimes peu regardants sur les urnes lorsque ses intérêts stratégiques sont préservés.

Le jour d’après : stabilisation ou emballement ?

La capture de Maduro, annoncée le trois janvier deux mille vingt-six, rappelle étrangement celle de Noriega au Panama, presque jour pour jour, trente-six ans plus tôt. Même rhétorique. Même promesse d’ordre retrouvé. Même illusion de contrôle.

À Mar-a-Lago, Donald Trump donne le ton. Les compagnies pétrolières américaines se positionnent déjà. Politico évoque un « retour » au Venezuela. Le scénario est connu : transition politique sous supervision, réintégration du dollar, ouverture aux majors.

Mais une question persiste, lancinante. Que se passe-t-il lorsque la force militaire ne suffit plus à imposer une monnaie ? Lorsque la Chine, premier client pétrolier du Venezuela, décide de répondre autrement ? Lorsque les pays du Sud comprennent que leur seule protection réside dans l’accélération, non dans la prudence ?

Une fin de cycle plus qu’un complot

Il serait simpliste de parler d’un complot unique, ourdi dans l’ombre. La réalité est plus banale, donc plus inquiétante. Le pétrodollar s’érode parce que le monde change. Parce que les équilibres se déplacent. Parce que la violence, même habillée de discours vertueux, finit toujours par dévoiler une fragilité.

L’invasion du Venezuela ressemble moins à une démonstration de force qu’à un aveu. Celui d’un système monétaire qui ne parvient plus à convaincre par lui-même. Bombarder pour maintenir une monnaie en usage n’est jamais le signe d’une santé éclatante.

Pour nous, Marocains, cette séquence mérite attention. Non par fascination idéologique, mais par lucidité stratégique. Le monde qui vient sera multipolaire, monétairement comme politiquement. Naviguer dans cet univers exigera sang-froid, intelligence collective et fidélité à nos principes : souveraineté, ouverture, équilibre.

Le Venezuela n’est peut-être pas le début d’un chaos. Il pourrait être la fin d’une illusion.




Dimanche 4 Janvier 2026