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L’Istiqlal : une vision d’avenir pour un Maroc plus fort et plus influent


Par Said Temsamani.

Il y a des périodes où un pays peut encore se permettre de gérer le présent. Et puis il y a celles où l’accélération du monde oblige à penser plusieurs coups à l’avance. Le Maroc entre manifestement dans cette seconde séquence.

La guerre est revenue au cœur du système international. Les alliances sont moins prévisibles, les rapports de puissance plus brutaux et les frontières entre économie, sécurité, technologie et géopolitique deviennent de plus en plus floues. L’Europe cherche à redéfinir sa place, l’Afrique devient un terrain majeur de compétition, l’Atlantique retrouve une importance stratégique et les technologies numériques commencent à modifier jusqu’aux ressorts de la souveraineté.

Dans ce contexte, le débat politique marocain ne peut plus se limiter à la gestion des équilibres internes. La question centrale devient celle de la place que le Royaume veut occuper dans le monde qui se dessine.

C’est là que la réflexion actuelle de l’Istiqlal mérite d’être regardée avec attention. Elle ne se réduit pas à une plateforme électorale. Elle esquisse une lecture politique dans laquelle les transformations internationales, la souveraineté, la cohésion sociale et la préparation de l’avenir sont liées par une même logique : un Maroc qui veut peser à l’extérieur doit d’abord renforcer sa capacité de résistance et de décision à l’intérieur.



Le monde des certitudes disparaît

L’une des caractéristiques les plus frappantes de la période actuelle est la disparition progressive des repères qui avaient structuré l’après-guerre froide.

Les puissances occidentales ne disposent plus du même degré de prévisibilité stratégique. Les rivalités entre Washington et Pékin débordent largement le cadre commercial.

La guerre en Europe a remis la sécurité militaire au centre des préoccupations.

Le Moyen-Orient demeure traversé par des crises dont les répercussions dépassent largement son environnement immédiat. En Afrique, les équilibres politiques et sécuritaires connaissent des transformations rapides.

À cela s’ajoutent des ruptures qui étaient encore considérées, il y a quelques années, comme essentiellement économiques ou technologiques : intelligence artificielle, cybersécurité, transition énergétique, maîtrise des données, contrôle des chaînes d’approvisionnement, compétition pour les ressources.

Le concept de « certitudes mouvantes » prend ici tout son sens. Il ne s’agit pas simplement de constater que le monde est devenu instable. Il s’agit de comprendre que l’instabilité elle-même est devenue une donnée durable de l’environnement stratégique. Pour un pays comme le Maroc, cette distinction est essentielle. La stabilité ne peut plus être pensée comme un acquis définitif.

Elle doit être continuellement consolidée.

La géographie ne suffit plus : il faut la convertir en puissance

Le Maroc bénéficie d’une position géographique exceptionnelle.

Mais une bonne géographie ne constitue pas automatiquement une bonne stratégie. Le Royaume regarde simultanément vers l’Europe, l’Afrique, la Méditerranée et l’Atlantique. Cette pluralité d’ancrages est devenue l’un de ses principaux avantages stratégiques. Encore faut-il savoir les articuler.

L’intérêt de cette position réside précisément dans la possibilité de ne pas dépendre d’un seul espace.

L’Afrique offre une profondeur stratégique et économique considérable. L’Europe demeure un partenaire incontournable. L’Atlantique ouvre de nouvelles perspectives commerciales, logistiques et géopolitiques. La Méditerranée reste un espace où se concentrent des enjeux aussi sensibles que la migration, l’énergie et la sécurité.

La stratégie marocaine des prochaines années devra donc éviter une erreur classique : confondre multiplication des partenariats et dispersion stratégique.

Le véritable objectif doit être différent : faire de la diversification des partenariats un instrument d’autonomie.

C’est à cette condition que la position de carrefour du Maroc pourra se transformer en véritable capacité de négociation et d’influence.

La souveraineté commence bien avant la frontière

C’est probablement sur la question de la cohésion nationale que la vision de l’Istiqlal prend une dimension particulièrement intéressante. La souveraineté est encore trop souvent réduite à la défense du territoire.

Or les vulnérabilités contemporaines sont également sociales, numériques, économiques et culturelles.

Une société divisée est plus fragile. Une jeunesse insuffisamment préparée aux mutations technologiques est plus vulnérable. Une économie dépendante de secteurs ou de fournisseurs critiques perd une partie de sa liberté de décision.

Une société incapable de transmettre ses repères aux générations suivantes s’expose à une autre forme de fragilisation. La famille, dans cette lecture, n’est donc pas seulement une question sociale. Elle devient une question de résilience nationale.

Renforcer les solidarités entre générations, protéger les jeunes contre certains risques liés à l’environnement numérique et repenser les politiques familiales à l’échelle territoriale peuvent ainsi être considérés comme des éléments d’une stratégie de cohésion.

Cette approche mérite d’être approfondie.


Car la puissance d’un État ne réside pas uniquement dans ses infrastructures, son économie ou ses capacités diplomatiques. Elle réside aussi dans la confiance qui relie ses citoyens, dans la solidité de ses institutions et dans sa capacité à transmettre un projet collectif.

Le véritable changement : passer de la réaction à l’anticipation

C’est ici que se trouve probablement le principal défi. Le Maroc a considérablement renforcé sa présence internationale au cours des dernières années.

Mais l’environnement dans lequel cette politique s’est développée est lui-même en train de changer. Il ne suffira plus d’avoir de bons partenariats.

Il faudra savoir lesquels deviendront stratégiques demain. Il ne suffira plus d’attirer des investissements. Il faudra identifier les technologies et les secteurs dont la maîtrise conditionnera la souveraineté future. Il ne suffira plus de répondre aux crises migratoires ou sécuritaires.

Il faudra anticiper les facteurs qui les produisent. Il ne suffira plus de regarder l’Afrique comme un espace d’opportunités.

Il faudra comprendre les transformations politiques, démographiques et économiques qui détermineront le continent dans vingt ans. Autrement dit, l’anticipation doit devenir une politique publique à part entière.

C’est sans doute l’un des enseignements les plus importants de la notion de « déconstruction géopolitique » : avant de décider, il faut comprendre les forces qui travaillent le monde, distinguer les phénomènes conjoncturels des tendances lourdes et accepter de remettre régulièrement en question ses propres certitudes.

L’Afrique sera l’un des grands tests

La projection africaine constitue, à cet égard, un laboratoire grandeur nature de la stratégie marocaine. L’Afrique n’est plus seulement le prolongement naturel de la politique étrangère du Royaume. Elle est devenue l’un des principaux théâtres de la compétition économique, diplomatique et géopolitique mondiale.

La Chine, les États-Unis, l’Europe, la Russie, les pays du Golfe, la Turquie et d’autres puissances y développent leurs propres stratégies.

Le Maroc dispose d’un capital relationnel et diplomatique important. Mais la prochaine étape sera plus exigeante : transformer les relations bilatérales en écosystèmes durables, les investissements en chaînes de valeur africaines et l’influence diplomatique en capacité collective de proposition.

C’est également là que la vocation atlantique du Royaume peut prendre toute sa portée. L’articulation entre Afrique de l’Ouest, façade atlantique marocaine et infrastructures portuaires pourrait progressivement modifier les cartes traditionnelles de circulation des marchandises, des capitaux et des investissements.

La géographie marocaine cesse alors d’être une simple donnée physique. Elle devient un outil de projection de puissance.

Que peut apporter l’Istiqlal à cette nouvelle équation ?

La question essentielle n’est finalement pas de savoir si l’Istiqlal possède une lecture géopolitique du monde. Elle est de savoir jusqu’où cette lecture peut être transformée en politique publique.

Un parti qui aspire à jouer un rôle majeur dans la prochaine étape doit être capable de répondre à des questions difficiles.

Quelles dépendances le Maroc doit-il réduire en priorité ? Quelles technologies doit-il absolument maîtriser ? Quels secteurs doivent être considérés comme stratégiques ?

Comment renforcer l’autonomie énergétique, alimentaire et numérique ? Comment transformer la présence africaine en avantage durable ? Comment préserver la cohésion sociale dans une société soumise à des transformations technologiques rapides ?

Et surtout, comment concilier l’ouverture internationale du Royaume avec une souveraineté de décision toujours plus exigeante ? Ce sont ces questions, davantage que les slogans électoraux, qui permettront de mesurer la profondeur réelle d’une vision politique.

L’Istiqlal dispose d’un avantage particulier : son histoire l’inscrit au cœur de la question nationale et de la construction de l’État marocain. Mais l’histoire ne constitue pas à elle seule une doctrine pour l’avenir.

Elle devient une force lorsqu’elle permet de comprendre le présent et d’imaginer le prochain cycle.

Le Maroc ne doit pas seulement s’adapter au monde : il doit choisir son avenir

Au fond, le débat ouvert aujourd’hui dépasse largement la prochaine échéance électorale. Il concerne le Maroc de la prochaine décennie.

Un Maroc confronté à une Europe qui se redéfinit, à une Afrique en pleine recomposition, à une Méditerranée toujours instable et à un Atlantique redevenu stratégique.

Un Maroc confronté également à des défis moins visibles mais tout aussi déterminants : la révolution numérique, l’intelligence artificielle, la sécurité des données, les mutations du travail, la pression sur les ressources naturelles et la transformation des modèles sociaux.

Dans ce monde, la souveraineté ne signifie pas l’isolement. Elle signifie la capacité de choisir. Choisir ses alliances. Choisir ses dépendances. Choisir ses investissements. Choisir les technologies que l’on maîtrise. Choisir le modèle social que l’on veut transmettre.

Et surtout, choisir la place que l’on entend occuper dans le nouvel équilibre mondial. C’est peut-être là que se situe la portée véritable de la réflexion de l’Istiqlal : replacer la politique marocaine dans un horizon plus long, où la puissance extérieure ne peut être dissociée de la cohésion intérieure, où la géographie doit être transformée en influence et où l’anticipation devient une condition de la souveraineté.

Dans un monde où les certitudes deviennent mouvantes, le Maroc ne peut pas avoir pour seule ambition de préserver sa place. Il doit avoir l’ambition de peser sur les règles du jeu.


Jeudi 3 Septembre 2026