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Le poulet bon marché, c'est pour combien de temps ?


Rédigé par le Mardi 23 Juin 2026

Le poulet bon marché a toujours un prix. Il est juste payé par quelqu'un d'autre — pour l'instant.



Le cadeau empoisonné

Le poulet bon marché, c'est pour combien de temps ?

Soyons honnêtes : quand le prix du poulet baisse, personne ne pose de questions.

On attrape sa volaille à prix cassé, on rentre chez soi content, et on laisse aux experts le soin d'expliquer pourquoi c'est une catastrophe.

Le problème, c'est que cette fois-ci, c'en est vraiment une — et le consommateur ravi d'aujourd'hui pourrait fort bien être le consommateur furieux de dans six mois.

Voilà ce qui s'est passé, en version non aseptisée.


Trop de poussins, pas assez de cerveau collectif

La filière avicole marocaine a décidé, courant 2025, de produire massivement pour éviter les pénuries et stabiliser les prix. Intention louable. Exécution catastrophique.

La production hebdomadaire de poussins de chair a bondi à environ 10,4 millions d'unités, soit une hausse de 11 % par rapport à 2024.

Le marché national, lui, n'en absorbe pas plus de 9 millions. Personne n'a apparemment jugé utile de synchroniser les deux.

Le résultat est arithmétique et brutal : trop d'offre, effondrement des prix. Le kilo de poulet vif sort des fermes entre 7 et 9 dirhams. Le coût réel de production ? Entre 15 et 17 dirhams.

L'éleveur vend donc chaque kilo en perdant à peu près la moitié de ce qu'il lui a coûté. Certains parlent de 15 000 à 20 000 dirhams de pertes par lot de mille volailles. Ce n'est plus une marge négative, c'est un gouffre.


L'Aïd comme bougie sur le gâteau

Comme si la surproduction ne suffisait pas, la période post-Aïd Al-Adha est venue aggraver les choses avec une régularité que l'on ne peut qualifier que de prévisible.

Chaque année, les ménages concentrent leurs dépenses sur le mouton. La consommation de volaille ralentit. Les poulets s'accumulent dans les exploitations, grossissent, coûtent en alimentation et en entretien, et deviennent de plus en plus difficiles à écouler.

Cette année, ces « poulets trop gros » invendables ont transformé des élevages en parkings à volailles déficitaires.

Ce n'est pas une surprise. C'est un classique du calendrier. Et pourtant, année après année, la filière se retrouve à l'improviste devant le même mur.


Le mystère de l'intermédiaire invisible

Le détail qui fâche — et qui devrait fâcher davantage — est celui-ci : pendant que l'éleveur vend à perte entre 7 et 9 dirhams, le consommateur continue de payer entre 12 et 15 dirhams selon les régions.

La baisse des prix à la production ne s'est donc pas répercutée sur le prix au détail. L'écart, lui, a disparu quelque part dans la chaîne de distribution, absorbé par des intermédiaires dont la valeur ajoutée reste, disons, difficile à auditer.

Ce n'est pas nouveau. C'est même l'un des problèmes structurels les plus documentés et les moins résolus du secteur.

Il existe depuis assez longtemps pour que tout le monde le connaisse, et depuis assez longtemps pour que personne ne l'ait sérieusement réglé.


La crise qui prépare la prochaine crise

Si les pertes actuelles poussent un nombre significatif d'éleveurs à mettre la clé sous la porte — ce que la situation financière rend tout à fait plausible —, l'offre va mécaniquement se contracter. Et quand l'offre se contracte, les prix remontent. Vite.

Le consommateur qui savoure aujourd'hui son poulet à bon marché pourrait se retrouver l'année prochaine à payer bien plus cher une volaille devenue rare, produite par une filière moins nombreuse et plus fragilisée qu'avant.

C'est le cycle classique du yo-yo des prix, dont le marché alimentaire marocain a une longue et douloureuse mémoire. Flambée, effondrement, flambée. Différents acteurs, même pièce, même fin.


Une équation sans arbitre

Entre la Fédération Interprofessionnelle du Secteur Avicole (FISA), qui parle de déséquilibre temporaire et conjoncturel, et l'Association nationale des éleveurs, qui réclame une enquête sur des années de mauvaise gestion, le diagnostic diverge.

Ce qui ne diverge pas, c'est l'absence criante de mécanisme de régulation capable d'amortir ces cycles à l'avance plutôt qu'à posteriori — quand les dégâts sont déjà faits.

Protéger le pouvoir d'achat des ménages sans sacrifier les producteurs qui les nourrissent : l'équation n'est pas nouvelle. Elle est juste toujours sans arbitre.

En attendant, profitez du poulet. Ça ne durera pas.





Mardi 23 Juin 2026