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Où étaient-ils ? L'administration marocaine à l'épreuve du bilan


Par Mohammed Benahmed : Expert international en stratégies, politiques de développement durable et financement, Il est lauréat du prix de L’Économiste pour la recherche en économie, gestion et droit, 1ère édition 2005.

Le 10 septembre, la campagne électorale démarre. Les secrétaires généraux de partis, quasiment invisibles depuis cinq ans, réapparaîtront soudainement pour nous faire des promesses. Mais une question s'impose, brutale : où étaient-ils pendant le mandat écoulé ?

Pendant que les discours électoraux se préparent, les chiffres, eux, parlent. Et ils sont accablants.



Le bilan chiffré d'un quinquennat perdu

Pouvoir d'achat effondré. Après deux années d'inflation à 6,6% en 2022 et 6,1% en 2023, le gouvernement affiche fièrement un repli à 0,9% en 2024. Mais ce chiffre masque une réalité plus sombre : l'inflation sous-jacente reste tenace, alimentée par la hausse des coûts des services et les pressions salariales.

Pour le citoyen ordinaire, le panier de la ménagère n'a jamais été aussi cher.

Les classes moyennes, pilier de la stabilité sociale, voient leur pouvoir d'achat se réduire comme peau de chagrin. Les mesures d'accompagnement, annoncées comme des bouées de sauvetage, se sont révélées insuffisantes face à la vague de hausse des prix des produits alimentaires de base, du transport et de l'énergie.

Corruption : un score de 39 sur 100.

Le Maroc obtient un score de 39/100 dans l'Indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International, se classant 91ᵉ sur 182 pays.

Une progression modeste par rapport aux 37/100 et 99ᵉ place en 2024, mais qui reste en deçà de la moyenne mondiale (42/100) et de la moyenne MENA (39/100).

La lutte contre la corruption, promise dans tous les programmes électoraux, reste un vœu pieux. Les instances de contrôle, multipliées au fil des ans, peinent à produire des résultats tangibles.

Les affaires de détournement de fonds publics, de marchés truqués, ou taillés sur mesure, et de favoritisme continuent d'émailler l'actualité, minant la confiance des citoyens dans l'intégrité des institutions.

Chômage structurel.

Le taux de chômage s'établit à 13% en 2025, avec des pics à 16,4% en milieu urbain et 25,7% parmi les diplômés supérieurs.

Plus grave : 62,1% des chômeurs sont en situation de chômage de longue durée, et 50,7% sont des primo-demandeurs. Une génération entière est en train de perdre confiance dans la capacité de l'État à créer des opportunités.

Le paradoxe est saisissant : le Maroc forme chaque année des milliers de diplômés, mais l'économie n'absorbe qu'une fraction de cette main-d'œuvre qualifiée. Le résultat ? Un exode des talents vers l'Europe, le Canada et les pays du Golfe, privant le pays de son capital humain le plus précieux.

Disparités territoriales.

Trois régions (Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma) continuent d'accaparer près de 60% du PIB national, tandis que les régions de l'Oriental, de Béni Mellal-Khénifra et du Souss-Massa traînent la patte.

La régionalisation avancée, annoncée comme la grande réforme du quinquennat, reste un chantier inachevé. Seulement quelques centaines de fonctionnaires ont été transférés aux régions entre 2016 et 2022, alors que la déconcentration exigeait des milliers de profils qualifiés pour piloter les politiques publiques territorialisées.

Le fossé entre le centre décisionnel et les territoires s'élargit, nourrissant les sentiments d'abandon et d'injustice.

L'administration, parent pauvre des politiques publiques

Pendant cinq ans, le gouvernement a multiplié les annonces de digitalisation, les plateformes en ligne, les guichets uniques.

Mais qu'en est-il réellement ? Un citoyen qui attend six mois pour obtenir un permis de construire, qui doit fournir plusieurs fois le même document à différentes administrations, qui ne reçoit aucune réponse à ses réclamations, perd confiance en l'État.

Et cette défiance se mesure : seulement 62% de satisfaction des usagers des e-services en 2025, loin de la cible de 80% fixée par le Nouveau Modèle de Développement.

Le problème n'est pas technologique. Il est politico-culturel.

L'administration marocaine reste prisonnière d'une logique de conformité procédurale, où l'important n'est pas de créer de la valeur pour le citoyen, mais de respecter les procédures, même si elles sont absurdes.

Cette culture du « risque zéro » paralyse l'initiative et transforme chaque fonctionnaire en gardien de guichet plutôt qu'en serviteur de l'intérêt général.

Les rapports de la Banque mondiale sur le programme ENNAJAA pour la performance du secteur public (2022-2026) pointent du doigt les mêmes dysfonctionnements : fragmentation des chaînes de décision, absence de mécanismes de responsabilisation, indicateurs de performance trop centrés sur les moyens plutôt que sur les impacts.

Le financement mobilisé pour ce programme risque de se dissiper dans des formations et des études sans changement tangible pour le citoyen.

Le citoyen, variable d'ajustement du système

Pendant la campagne, les partis politiques nous diront qu'ils mettent le citoyen « au cœur de leurs programmes ».

Mais pendant cinq ans, qu'ont-ils fait ? Ils ont gouverné pour les statistiques, pas pour les citoyens. Le chômage baisse de 0,3 point, l'inflation est « maîtrisée », la corruption « recule » relativement. Mais le citoyen, lui, ne voit pas la différence dans son quotidien.

Son dossier traîne toujours. Son entreprise attend toujours ses autorisations. Ses impôts augmentent, mais pas la qualité des services. Ce décalage entre les indicateurs macroéconomiques et la réalité vécue par les ménages creuse un fossé de défiance entre l'État et la société. Ils ont numérisé la bureaucratie, pas réformé l'État.

La dématérialisation est brandie comme la panacée.

Mais numériser un processus bureaucratique complexe et redondant ne fait que créer une bureaucratie digitale. Transposer l'opacité d'un guichet physique derrière un écran ne résout en rien l'engorgement systémique.

L'Estonie, référence mondiale en matière d'e-gouvernement, a réussi sa transformation non pas en codant des procédures existantes, mais en les réingénieriant en profondeur avant de les digitaliser.

Le Maroc, lui, a mis la charrue avant les bœufs. Ils ont promis la performance, mais géré les moyens. La Gestion Axée sur les Résultats (GAR), introduite par la LOF en 2015, reste encore un slogan dans les rapports budgétaires.

Les indicateurs de performance sont trop centrés sur les moyens plutôt que sur les impacts. Aucun mécanisme de sanction en cas de non-atteinte des objectifs. Aucune responsabilisation des hauts fonctionnaires.

Les études académiques marocaines sur la GAR confirment ces limites : avancées notables en matière de planification pluriannuelle et de transparence budgétaire, mais faible appropriation par les managers intermédiaires et absence de culture de la redevabilité.

L'appel à la responsabilité : citoyens, électeurs, contribuables

Exigeons des engagements chiffrés. Pas de slogans, mais des objectifs mesurables : -50% sur les délais de traitement des autorisations administratives en 3 ans, -30% des formulaires redondants, 80% de satisfaction usager effective sur les e-services.

Ces engagements doivent être inscrits dans des contrats de performance signés entre l'État, les administrations et les hauts fonctionnaires, avec des échéances contraignantes et des mécanismes de suivi public, de sanction et de récompense. Exigeons la publication des résultats.

Les indicateurs de performance de chaque administration doivent être accessibles en open data, permettant aux citoyens, aux médias et aux universitaires d'exercer un contrôle citoyen. La transparence est une condition sine qua non de la légitimité démocratique.

L'OCDE, dans son rapport « Government at a Glance 2023 », souligne que les pays les plus performants en matière de service public sont ceux qui publient systématiquement leurs résultats et les soumettent à l'examen critique de la société civile. Exigeons la responsabilisation des décideurs.

Bonus et malus pour les hauts fonctionnaires en fonction des résultats atteints. Intégration de la performance dans les critères de promotion.

Contrats d'objectifs entre l'État central, les administrations et les cadres dirigeants. Singapour, référence mondiale en matière d'efficacité administrative, lie directement les bonus des hauts fonctionnaires à l'atteinte d'indicateurs de performance nationaux, créant une culture de la responsabilité et de l'excellence.

Le Maroc peut s'inspirer de ce modèle, en l'adaptant à son contexte institutionnel et culturel. Exigeons la réingénierie des processus avant la digitalisation.

Le principe du « Dites-le-nous une fois » (Once-Only) doit devenir la règle : aucune administration ne peut réclamer un document ou une donnée déjà détenue par la puissance publique. L'interopérabilité native des systèmes d'information est un impératif de service public.

La traçabilité algorithmique doit permettre d'identifier en temps réel les goulots d'étranglement institutionnels et de diluer la concentration des responsabilités qui paralyse la prise de décision.

Exigeons le silence valant accord. Instaurer le principe du silence valant accord de l'administration au terme d'un délai légal, forçant ainsi les structures à une réactivité salvatrice pour le climat des affaires.

Ce mécanisme, éprouvé dans plusieurs pays de l'OCDE, transforme la logique administrative : c'est à l'État de justifier son inaction, non au citoyen de prouver sa demande.

Le temps de la vérité a sonné

Le Maroc ne manque ni de visions, ni de stratégies, ni de réformes annoncées. Il manque de résultats concrets, perceptibles par le citoyen ordinaire dans son quotidien. La campagne électorale qui démarre le 10 septembre ne doit pas être une nouvelle édition des promesses non tenues.

Elle doit être l'heure de vérité pour les partis politiques, les fonctionnaires, et surtout pour nous, citoyens-électeurs-contribuables. Car la qualité du service public n'est pas une question technique.

C'est la clé de voûte de notre cohésion nationale. C'est le véritable arbitre de la réussite de nos politiques publiques. C'est la mesure de la légitimité démocratique de nos institutions. Les partis politiques sont sommés de présenter un « business plan » de la réforme de l'État, chiffré, daté et évaluable.

Ce document doit inclure des engagements quantifiés sur la réduction des délais, la simplification des procédures, les indicateurs de satisfaction usager suivis trimestriellement et publiés en open data, et des mécanismes de sanction et de récompense pour les hauts fonctionnaires en fonction des résultats atteints.

La véritable modernité ne s'autoproclame pas dans les manifestes électoraux ; elle se prouve dans la fluidité de chaque interaction entre l'État et ses citoyens.

Où étaient-ils pendant cinq ans ?

La question est posée. À nous d'exiger la réponse. Le 10 septembre, les secrétaires généraux de partis nous parleront de modernité, de digitalisation, de performance. Mais cette fois, nous avons le droit de leur demander des comptes.

Qu'ont-ils fait pendant le quinquennat écoulé ? Quels résultats concrets peuvent-ils présenter ? Quels engagements chiffrés prennent-ils pour le prochain mandat ? La démocratie ne se réduit pas au geste de voter.

Elle se nourrit du contrôle citoyen, de l'exigence de redevabilité, de la capacité à interpeller les décideurs et à évaluer leurs actions.

Où étaient-ils pendant cinq ans ? La question est posée. À nous d'exiger la réponse.


Mercredi 2 Septembre 2026