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Wall Street.. Le sale secret des marchés que personne n'ose révéler..


Rédigé par le Dimanche 22 Mars 2026

En cinq semaines au début de l'année 2026, les grands fonds d'investissement américains ont empoché 24 milliards de dollars de profits nets en pariant sur la chute du secteur des logiciels — un secteur qui perdait simultanément 1 000 milliards de capitalisation boursière sous l'effet de la disruption par l'intelligence artificielle. Ces chiffres provoquent une indignation instinctive. Mais avant de conclure que ces gains sont immoraux, il faut poser une question plus inconfortable : est-ce que ces fonds ont causé la chute ? Ou ont-ils simplement vu, avant tout le monde, ce que les bilans des entreprises cachaient ?



Ils gagnent 24 milliards quand les marchés s'effondrent — et les marchés ont besoin d'eux pour survivre

Wall Street.. Le sale secret des marchés que personne n'ose révéler..
La vente à découvert — le short selling — est plus simple à comprendre qu'il n'y paraît. Vous empruntez une action à quelqu'un qui la détient sur le long terme. Vous la vendez immédiatement au prix du marché. Plus tard, si votre analyse s'avère juste et que le cours a chuté, vous rachetez cette même action moins cher, vous la rendez à son propriétaire, et vous empochez la différence — moins les frais d'emprunt. L'image du stylo est éloquente : vous empruntez un stylo vendu 100 euros à un ami convaincu de sa valeur, vous le revendez à ce prix, attendez que le marché le ramène à 20 euros pour le racheter et le rendre. Vous gagnez 80 euros, moins les intérêts convenus. Le mécanisme est vieux comme les marchés eux-mêmes — dès 1609 à Amsterdam, Isaac le Maire pariant contre la VOC, toute première société par actions, utilisait déjà cette technique. Un siècle plus tard, pendant la bulle de la South Sea Company à Londres, les vendeurs à découvert anticipaient déjà l'effondrement — pendant qu'Isaac Newton, l'un des esprits les plus brillants de l'humanité, y perdait une petite fortune.

Ce qui distingue le short de tout autre pari financier, c'est son asymétrie de risque radicale. Quand vous achetez une action, votre perte maximale est limitée à 100% — l'action peut tomber à zéro, vous perdez votre mise, pas plus. Votre gain, lui, est théoriquement illimité. Le short inverse parfaitement cette logique : votre gain maximal est limité à 100% (une entreprise ne peut valoir moins que zéro), mais votre perte est théoriquement infinie — car si l'action monte au lieu de baisser, vous devez la racheter quel que soit le prix pour la rendre à son propriétaire. C'est ce mécanisme qui produit les fameux short squeezes — spirales infernales où la hausse forcée des prix oblige tous les vendeurs à découvert à racheter simultanément, amplifiant encore la hausse. En 2008, Porsche révèle discrètement contrôler 74% du capital de Volkswagen. Le flottant disponible s'effondre. Les vendeurs à découvert panique. En deux jours, l'action passe de 200 à 1 000 euros. Volkswagen devient brièvement la société la plus valorisée au monde. Les hedge funds perdent 30 milliards de dollars. « Ça pique », comme le formule laconiquement l'analyse — et c'est un euphémisme.

Pourtant, malgré ce risque asymétrique considérable, les vendeurs à découvert continuent de jouer ce rôle ingrat. Pourquoi ? Parce que leur profit dépend directement de la vérité — celle que le marché ne veut pas voir. Une étude de Karpoff et Lou publiée en 2010 démontre que les vendeurs à découvert identifient les fraudes comptables en moyenne plusieurs mois avant leur révélation publique. En juillet 2025, les outils d'analyse de flux signalent une explosion des positions vendeuses sur WH Smith, la chaîne britannique de librairies présente dans les aéroports et gares. En août 2025, la société avoue une erreur comptable de 30 millions de livres sterling. Le titre s'effondre de 45% en quelques séances. Les shorts n'ont pas causé l'erreur — ils l'ont débusquée. Même logique pour le groupe Adani en janvier 2023 : le fonds Hindenburg Research publie un rapport de plus de 100 pages documentant manipulation de marché, fraude comptable et réseau offshore.

En quelques jours, 150 milliards de dollars de capitalisation s'évaporent. Enron, Wirecard, Luckin Coffee
— dans les trois cas, ce ne sont pas les auditeurs ni les régulateurs qui ont sonné l'alarme, mais des vendeurs à découvert qui avaient fait le travail d'analyse que personne d'autre ne voulait faire.

« Dans tout écosystème, vous avez besoin de prédateurs » — l'analogie avec les loups retirés d'une forêt est juste. Sans eux, les cerfs prolifèrent, surpâturent, et finissent par appauvrir la biodiversité de la forêt entière. En finance, les entreprises zombies jouent ce rôle : des sociétés qui ne gagnent pas assez pour payer les intérêts de leur dette, maintenues sous perfusion par une décennie de taux d'intérêt bas, qui pratiquent des prix artificiellement bas pour survivre et pénalisent ainsi les entreprises réellement performantes. Le vendeur à découvert qui parie contre ces structures fait monter leur coût de financement et précipite leur chute — libérant des capitaux et des talents vers des utilisations productives. C'est brutal. Mais c'est économiquement sain.

Et pendant les paniques de marché, quand tout le monde veut vendre, les shorts qui rachètent leurs positions pour encaisser leurs profits deviennent mécaniquement des acheteurs — fournissant la liquidité qui évite que les chutes ne deviennent des effondrements désordonnés.

WH Smith, Adani, Enron : comment les shorts détectent les fraudes avant les régulateurs

Wall Street.. Le sale secret des marchés que personne n'ose révéler..
Si cette fonction est si vertueuse, pourquoi l'hostilité envers les shorts est-elle si viscérale et si universelle ? La réponse est dans notre psychologie, pas dans l'économie. L'effet de dotation — documenté en économie comportementale — pousse chaque investisseur à s'attacher émotionnellement à ses actifs. Quand un vendeur à découvert parie contre une action que vous détenez, il ne fait pas qu'exprimer une opinion divergente : il s'attaque, dans votre perception, à votre propre richesse. Et l'aversion aux pertes — la douleur de perdre 100 euros est environ deux fois plus intense psychologiquement que le plaisir d'en gagner autant — amplifie cette réaction. Le vendeur à découvert devient le punching ball idéal. Ce biais remonte ensuite toute la chaîne : médias, opinion publique, politiques. À presque chaque crise, le même réflexe réapparaît — interdire les shorts. En 2008, la SEC a interdit les positions vendeuses sur près de 1 000 valeurs.

Résultat : la liquidité s'est évaporée, les écarts entre prix d'achat et de vente ont explosé, et les marchés sont devenus encore plus opaques sur les vraies valeurs. En 2020, l'AMF française et plusieurs régulateurs européens ont suivi la même logique — avec les mêmes effets désastreux sur la transparence des prix. « Vouloir supprimer les shorts, c'est casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre. »

Pour autant, le tableau n'est pas uniformément blanc. Le short and distort — prendre une position vendeuse, puis diffuser des informations fausses pour déclencher une panique artificielle et encaisser rapidement les profits — existe et constitue une fraude caractérisée. Le cas d'Andrew Left et Citron Research en est l'illustration : pendant des années figure respectée de l'analyse critique, Left a été visé en 2024 par des poursuites criminelles pour une fraude estimée à 20 millions de dollars. Il publiait des rapports alarmistes sur des actions comme Nvidia ou Shopify, attendait la chute provoquée par ses publications, puis rachetait ses positions en quelques minutes. « Ce n'est plus l'inspecteur du pont qui cherche les fissures — c'est quelqu'un qui crie au feu dans un cinéma bondé pour ramasser les portefeuilles que les gens font tomber en fuyant. » Cette dérive justifie la régulation — pas l'interdiction.

Pour un épargnant marocain qui suit les marchés, cette mécanique mérite d'être comprise même si la Bourse de Casablanca ne dispose pas encore d'un mécanisme officiel de vente à découvert. L'absence de cette force correctrice n'est pas un gage de stabilité — c'est une vulnérabilité. Un marché sans shorts est un marché structurellement optimiste, plus lent à corriger ses erreurs de valorisation, plus favorable à l'accumulation silencieuse d'anomalies que personne n'a intérêt à signaler.

Aujourd'hui, Goldman Sachs signale que si le marché américain refuse de baisser malgré le record de positions vendeuses observé depuis 2022, le rachat forcé de ces positions pourrait provoquer un rally mécanique de 2 à 3% sur les indices
— soit 25% de la performance annuelle historique du S&P 500 en un seul mouvement. Ce chiffre dit quelque chose d'essentiel : les marchés sont vivants, contradictoires, et leurs équilibres les plus étranges émergent souvent là où personne ne les attendait.




Mohamed Ait Bellahcen
Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls l'auto... En savoir plus sur cet auteur
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