À quand le crash financier de l’IA après le crash cognitif


Par Dr Az-Eddine Bennani

Les bulles technologiques ne se forment jamais uniquement sur des excès financiers. Elles naissent d’abord d’un déséquilibre cognitif, lorsque des promesses technologiques sont confondues avec des réalités économiques. L’intelligence artificielle générative semble aujourd’hui suivre ce schéma, mais à un niveau de profondeur inédit.



Des ordres de grandeur qui interrogent

Avant même de poser la question du calendrier d’un éventuel retournement, quelques chiffres méritent d’être rappelés.

Les engagements contractuels cumulés d’OpenAI atteignent environ 1,4 trillion de dollars sur huit ans, pour des revenus annuels estimés entre 13 et 20 milliards de dollars en 2025. Les pertes trimestrielles avoisinent 12 milliards de dollars, soit un ratio engagements-revenus proche de 1 pour 108, sans précédent historique, y compris lors de la bulle Internet.

À cela s’ajoutent des projections de dette des data centers IA pouvant dépasser 1 trillion de dollars d’ici 2028, tandis que 95 % des entreprises utilisatrices d’IA générative déclarent ne constater aucun retour sur investissement mesurable.


Le crash cognitif comme point de départ

Ces chiffres, aussi spectaculaires soient-ils, ne constituent pas encore un crash financier. Ils signalent autre chose : un glissement cognitif.

Contrairement à la bulle Internet des années 2000, où l’excès de promesses portait sur la création automatique de valeur économique, l’IA générative porte une promesse plus radicale encore : celle d’une intelligence automatique.

Or l’intelligence artificielle ne comprend pas. Elle calcule, corrèle et prédit. Confondre cette performance computationnelle avec une capacité de jugement constitue le cœur du crash cognitif actuellement à l’œuvre.


Pourquoi le crash financier tarde

Si le crash cognitif est perceptible, le crash financier, lui, tarde à se matérialiser. Plusieurs facteurs jouent un rôle d’amortisseur.

La concentration extrême du capital permet à quelques acteurs dominants d’absorber des pertes prolongées. L’adoption massive de l’IA est interprétée, à tort, comme une preuve de création de valeur future.

Enfin, l’idée que l’IA serait devenue trop stratégique pour échouer suspend temporairement toute évaluation critique. Ces mécanismes ne suppriment pas le risque, ils le déplacent.

Les conditions d’un retournement

Le crash financier surviendra lorsque trois dissonances deviendront impossibles à ignorer. Une dissonance cognitive, d’abord, lorsque les organisations constateront que la fluidité des réponses ne se traduit pas en meilleure décision.

Une dissonance économique, ensuite, lorsque les coûts d’infrastructure, d’énergie et de gouvernance dépasseront durablement la valeur créée.

Une dissonance organisationnelle, enfin, lorsque la production symbolique générée par l’IA ne se transformera pas en gains de productivité réels.

Le retournement ne sera pas brutal mais progressif, marqué par l’abandon silencieux de projets, la consolidation du secteur et la disparition des modèles les plus spéculatifs.

Après le double crash

Comme après l’éclatement de la bulle Internet, la technologie ne disparaîtra pas. Ce qui survivra, ce sont des intelligences artificielles situées, frugales, gouvernées et intégrées dans des systèmes humains.

Le crash financier de l’Internet a purgé les illusions économiques. Le crash cognitif de l’IA est en train de purger les illusions intellectuelles. Le crash financier, s’il advient, n’en sera que la conséquence logique.

La véritable question n’est donc pas de savoir quand le crash financier de l’IA aura lieu, mais quelles organisations, quels États et quelles sociétés auront appris à penser leur rapport à l’intelligence avant qu’il ne survienne.

Par Dr Az-Eddine Bennani
 


Mercredi 31 Décembre 2025

Dans la même rubrique :