Guerre des puces : en bloquant la Chine, l'Amérique est-elle en train de fabriquer son futur concurrent ?
Cette lecture oublie pourtant l’essentiel : avant de fabriquer une puce avancée, il faut fabriquer la machine capable de fabriquer la puce.
Et c’est précisément là que se trouve l’un des verrous industriels les plus extraordinaires jamais construits : la lithographie EUV.
ASML reste aujourd’hui l’acteur unique capable de fournir industriellement ces systèmes utilisant une lumière d’une longueur d’onde de 13,5 nanomètres. Le fonctionnement donne une idée de la difficulté : des impulsions laser frappent des gouttelettes d’étain jusqu’à 50 000 fois par seconde pour produire la lumière EUV ; cette lumière doit ensuite être guidée non par des lentilles classiques, qui l’absorberaient, mais par des miroirs multicouches d’une précision extrême, dans un environnement sous vide. ASML rappelle avoir consacré plus de vingt ans au développement industriel de cette technologie.
Nous ne sommes donc plus devant une simple machine-outil.
Une machine EUV est pratiquement une concentration de plusieurs décennies de science mondiale dans quelques centaines de mètres carrés.
Et c’est justement ce que la Chine veut désormais reproduire, contourner ou réinventer.
Les sanctions ont changé la psychologie chinoise
Les États-Unis poursuivent depuis 2022 une politique d'export controls destinée explicitement à limiter l'accès chinois aux semi-conducteurs avancés et à certains équipements permettant de les fabriquer. Les restrictions ont été renforcées depuis, notamment en 2024 et 2025, en élargissant les contrôles à différents équipements de fabrication et technologies associés.
À court terme, la logique paraît évidente : ralentir l'adversaire.
À long terme, son effet psychologique peut être très différent.
Lorsqu'un pays pense pouvoir continuer à acheter une technologie étrangère, il a peu d'intérêt économique à reproduire une infrastructure dont le développement nécessite des années et des milliards.
Mais lorsque la porte se ferme durablement, le calcul change.
La question n'est plus :
« Combien cela coûterait-il de refaire nous-mêmes cette technologie ? »
Elle devient :
« Combien nous coûtera le fait de ne jamais la posséder ? »
Cette bascule est fondamentale.
Les sanctions peuvent donc ralentir l'accès à une technologie tout en augmentant simultanément la volonté politique de la reproduire.
C'est le paradoxe classique du containment technologique.
Une EUV chinoise ne sera probablement pas une photocopie d'ASML
Imaginer que Pékin cherche simplement à démonter intellectuellement une machine néerlandaise pour en fabriquer une copie serait réducteur.
La difficulté de l'EUV vient précisément du fait qu'elle associe une multitude de technologies extrêmement spécialisées : production de lumière, optique, métrologie, vide, matériaux, contrôle des vibrations, positionnement nanométrique et logiciels.
Le défi chinois peut donc prendre une autre voie : compenser certaines faiblesses par des architectures différentes.
C'est souvent ainsi que fonctionne l'innovation sous contrainte.
Lorsque l'on ne peut pas reproduire exactement la solution du leader, on cherche à modifier le problème.
Et c’est précisément là que se trouve l’un des verrous industriels les plus extraordinaires jamais construits : la lithographie EUV.
ASML reste aujourd’hui l’acteur unique capable de fournir industriellement ces systèmes utilisant une lumière d’une longueur d’onde de 13,5 nanomètres. Le fonctionnement donne une idée de la difficulté : des impulsions laser frappent des gouttelettes d’étain jusqu’à 50 000 fois par seconde pour produire la lumière EUV ; cette lumière doit ensuite être guidée non par des lentilles classiques, qui l’absorberaient, mais par des miroirs multicouches d’une précision extrême, dans un environnement sous vide. ASML rappelle avoir consacré plus de vingt ans au développement industriel de cette technologie.
Nous ne sommes donc plus devant une simple machine-outil.
Une machine EUV est pratiquement une concentration de plusieurs décennies de science mondiale dans quelques centaines de mètres carrés.
Et c’est justement ce que la Chine veut désormais reproduire, contourner ou réinventer.
Les sanctions ont changé la psychologie chinoise
Les États-Unis poursuivent depuis 2022 une politique d'export controls destinée explicitement à limiter l'accès chinois aux semi-conducteurs avancés et à certains équipements permettant de les fabriquer. Les restrictions ont été renforcées depuis, notamment en 2024 et 2025, en élargissant les contrôles à différents équipements de fabrication et technologies associés.
À court terme, la logique paraît évidente : ralentir l'adversaire.
À long terme, son effet psychologique peut être très différent.
Lorsqu'un pays pense pouvoir continuer à acheter une technologie étrangère, il a peu d'intérêt économique à reproduire une infrastructure dont le développement nécessite des années et des milliards.
Mais lorsque la porte se ferme durablement, le calcul change.
La question n'est plus :
« Combien cela coûterait-il de refaire nous-mêmes cette technologie ? »
Elle devient :
« Combien nous coûtera le fait de ne jamais la posséder ? »
Cette bascule est fondamentale.
Les sanctions peuvent donc ralentir l'accès à une technologie tout en augmentant simultanément la volonté politique de la reproduire.
C'est le paradoxe classique du containment technologique.
Une EUV chinoise ne sera probablement pas une photocopie d'ASML
Imaginer que Pékin cherche simplement à démonter intellectuellement une machine néerlandaise pour en fabriquer une copie serait réducteur.
La difficulté de l'EUV vient précisément du fait qu'elle associe une multitude de technologies extrêmement spécialisées : production de lumière, optique, métrologie, vide, matériaux, contrôle des vibrations, positionnement nanométrique et logiciels.
Le défi chinois peut donc prendre une autre voie : compenser certaines faiblesses par des architectures différentes.
C'est souvent ainsi que fonctionne l'innovation sous contrainte.
Lorsque l'on ne peut pas reproduire exactement la solution du leader, on cherche à modifier le problème.
Puces électroniques : la Chine ne cherche plus seulement à contourner le verrou, elle veut fabriquer la clé
Cette stratégie est particulièrement importante dans les semi-conducteurs. Une technologie légèrement moins élégante mais industrialisable, reproductible et suffisamment performante peut parfois posséder davantage de valeur stratégique qu'un prototype théoriquement supérieur.
C'est ici que se situe la véritable ligne d'arrivée.
Produire de la lumière EUV dans un laboratoire serait un exploit scientifique.
Fabriquer quelques wafers expérimentaux serait un second exploit.
Mais produire des millions de puces avec un rendement industriel acceptable, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pendant plusieurs années constitue une tout autre discipline.
Le laboratoire prouve que quelque chose est possible. L'usine prouve que quelque chose est utile.
ASML possède surtout vingt ans d'erreurs derrière elle
C'est probablement l'avantage le plus difficile à reproduire.
Lorsque nous regardons une technologie mature, nous observons uniquement ce qui fonctionne.
Nous ne voyons plus les prototypes abandonnés, les composants ayant échoué, les milliers de réglages modifiés, les années perdues dans certaines directions et les milliards dépensés avant que l'ensemble ne devienne industriel.
ASML indique que la première machine EUV de démonstration a été expédiée en 2006, qu'un système de préproduction est arrivé en 2010 et qu'il a fallu attendre encore plusieurs années avant la véritable montée en puissance industrielle.
Cette chronologie est essentielle.
La technologie ne se résume donc pas aux brevets.
Elle contient une gigantesque mémoire invisible.
Voilà pourquoi les ingénieurs comptent autant.
Un chercheur ayant travaillé pendant quinze ans sur un sous-système possède parfois dans sa tête des milliers de décisions techniques qui n'ont jamais été décrites complètement dans aucun brevet.
Dans la guerre technologique actuelle, attirer les talents est ainsi presque aussi important que posséder les machines.
Mais attention au fantasme du « rattrapage imminent »
À chaque progrès chinois apparaissent deux récits opposés.
Le premier annonce que la Chine est définitivement bloquée.
Le second assure qu'elle dépassera ASML dans quelques mois.
Les deux sont probablement trop confortables.
Les États-Unis eux-mêmes continuent de renforcer leurs dispositifs précisément parce qu'ils considèrent l'accès aux équipements avancés comme un enjeu stratégique majeur. Les règles américaines ont encore été durcies en 2024, puis dans plusieurs décisions ultérieures concernant les équipements et composants destinés à la fabrication de semi-conducteurs en Chine.
Cela suggère une réalité plus intéressante : nous sommes engagés dans une compétition longue.
La Chine n'a pas besoin de battre immédiatement ASML.
Elle doit seulement réduire progressivement le nombre de technologies pour lesquelles elle ne possède aucune alternative.
Et chaque dépendance supprimée modifie le rapport de force.
Et le Maroc dans cette bataille des nanomètres ?
On pourrait penser que tout cela se passe très loin de nous.
Ce serait une erreur.
Le Maroc ne construira vraisemblablement pas demain une machine EUV concurrente d'ASML. Cela ne signifie absolument pas qu'il doive rester spectateur de l'économie des semi-conducteurs.
Une puce nécessite une chaîne industrielle bien plus vaste que la seule lithographie : électronique de puissance, packaging, tests, assemblage, matériaux, conception, systèmes embarqués et équipements industriels.
Pour un pays déjà positionné dans l'automobile, l'aéronautique, l'électronique et les énergies renouvelables, la question stratégique devrait donc être : sur quelles briques de la chaîne mondiale des semi-conducteurs le Maroc peut-il devenir indispensable d'ici 2035 ?
C'est exactement la leçon chinoise.
La souveraineté technologique ne consiste pas à vouloir tout fabriquer soi-même.
Elle consiste à identifier les dépendances qui peuvent devenir dangereuses et les compétences qui peuvent devenir stratégiques.
La guerre des puces nous apprend finalement quelque chose qui dépasse les puces.
Pendant trente ans, la mondialisation nous avait habitués à penser que l'endroit où une technologie était fabriquée importait peu puisqu'il suffisait de l'acheter.
Cette époque se termine.
Les États redécouvrent brutalement que ce que l'on ne sait pas fabriquer peut un jour devenir ce que l'on n'a plus le droit d'acheter.
Et c'est pourquoi le projet chinois d'EUV mérite d'être suivi, même s'il reste technologiquement loin d'une machine ASML mature.
Car si Pékin finit un jour par réussir, la vraie victoire ne sera pas d'avoir fabriqué une machine.
Elle sera d'avoir démontré qu'un monopole technologique considéré comme presque infranchissable pouvait être transformé, sous la pression des sanctions, en programme national de souveraineté.
Et ce jour-là, Washington découvrira peut-être le paradoxe le plus spectaculaire de la guerre technologique :
C'est ici que se situe la véritable ligne d'arrivée.
Produire de la lumière EUV dans un laboratoire serait un exploit scientifique.
Fabriquer quelques wafers expérimentaux serait un second exploit.
Mais produire des millions de puces avec un rendement industriel acceptable, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pendant plusieurs années constitue une tout autre discipline.
Le laboratoire prouve que quelque chose est possible. L'usine prouve que quelque chose est utile.
ASML possède surtout vingt ans d'erreurs derrière elle
C'est probablement l'avantage le plus difficile à reproduire.
Lorsque nous regardons une technologie mature, nous observons uniquement ce qui fonctionne.
Nous ne voyons plus les prototypes abandonnés, les composants ayant échoué, les milliers de réglages modifiés, les années perdues dans certaines directions et les milliards dépensés avant que l'ensemble ne devienne industriel.
ASML indique que la première machine EUV de démonstration a été expédiée en 2006, qu'un système de préproduction est arrivé en 2010 et qu'il a fallu attendre encore plusieurs années avant la véritable montée en puissance industrielle.
Cette chronologie est essentielle.
La technologie ne se résume donc pas aux brevets.
Elle contient une gigantesque mémoire invisible.
Voilà pourquoi les ingénieurs comptent autant.
Un chercheur ayant travaillé pendant quinze ans sur un sous-système possède parfois dans sa tête des milliers de décisions techniques qui n'ont jamais été décrites complètement dans aucun brevet.
Dans la guerre technologique actuelle, attirer les talents est ainsi presque aussi important que posséder les machines.
Mais attention au fantasme du « rattrapage imminent »
À chaque progrès chinois apparaissent deux récits opposés.
Le premier annonce que la Chine est définitivement bloquée.
Le second assure qu'elle dépassera ASML dans quelques mois.
Les deux sont probablement trop confortables.
Les États-Unis eux-mêmes continuent de renforcer leurs dispositifs précisément parce qu'ils considèrent l'accès aux équipements avancés comme un enjeu stratégique majeur. Les règles américaines ont encore été durcies en 2024, puis dans plusieurs décisions ultérieures concernant les équipements et composants destinés à la fabrication de semi-conducteurs en Chine.
Cela suggère une réalité plus intéressante : nous sommes engagés dans une compétition longue.
La Chine n'a pas besoin de battre immédiatement ASML.
Elle doit seulement réduire progressivement le nombre de technologies pour lesquelles elle ne possède aucune alternative.
Et chaque dépendance supprimée modifie le rapport de force.
Et le Maroc dans cette bataille des nanomètres ?
On pourrait penser que tout cela se passe très loin de nous.
Ce serait une erreur.
Le Maroc ne construira vraisemblablement pas demain une machine EUV concurrente d'ASML. Cela ne signifie absolument pas qu'il doive rester spectateur de l'économie des semi-conducteurs.
Une puce nécessite une chaîne industrielle bien plus vaste que la seule lithographie : électronique de puissance, packaging, tests, assemblage, matériaux, conception, systèmes embarqués et équipements industriels.
Pour un pays déjà positionné dans l'automobile, l'aéronautique, l'électronique et les énergies renouvelables, la question stratégique devrait donc être : sur quelles briques de la chaîne mondiale des semi-conducteurs le Maroc peut-il devenir indispensable d'ici 2035 ?
C'est exactement la leçon chinoise.
La souveraineté technologique ne consiste pas à vouloir tout fabriquer soi-même.
Elle consiste à identifier les dépendances qui peuvent devenir dangereuses et les compétences qui peuvent devenir stratégiques.
La guerre des puces nous apprend finalement quelque chose qui dépasse les puces.
Pendant trente ans, la mondialisation nous avait habitués à penser que l'endroit où une technologie était fabriquée importait peu puisqu'il suffisait de l'acheter.
Cette époque se termine.
Les États redécouvrent brutalement que ce que l'on ne sait pas fabriquer peut un jour devenir ce que l'on n'a plus le droit d'acheter.
Et c'est pourquoi le projet chinois d'EUV mérite d'être suivi, même s'il reste technologiquement loin d'une machine ASML mature.
Car si Pékin finit un jour par réussir, la vraie victoire ne sera pas d'avoir fabriqué une machine.
Elle sera d'avoir démontré qu'un monopole technologique considéré comme presque infranchissable pouvait être transformé, sous la pression des sanctions, en programme national de souveraineté.
Et ce jour-là, Washington découvrira peut-être le paradoxe le plus spectaculaire de la guerre technologique :
en voulant empêcher la Chine d'acheter la clé, on l'aura peut-être obligée à apprendre à la fabriquer.