Annahj Addimocrati : Oui, il y aura toujours les idiots de service


Dans toutes les démocraties, il existe une catégorie politique aussi minoritaire qu’inépuisable : celle qui confond le courage avec la provocation, la liberté avec l’irresponsabilité et la fidélité à une vieille doctrine avec l’intelligence du monde réel.

Le Maroc n’échappe pas à la règle.



Le 6e congrès d’Annahj Addimocrati Al Ommali, tenu du 7 au 9 août à Rabat, vient de nous en offrir une nouvelle démonstration. Dans son communiqué final, cette formation d’extrême gauche continue de défendre, à propos du Sahara, une solution reposant sur le « droit à l’autodétermination » et sur un dialogue censé éviter de nouvelles tensions dans la région. Le congrès a également accueilli une délégation du CODESA conduite par Ali Salem Tamek, applaudie lorsqu’elle a été présentée aux congressistes comme venant du « Sahara occidental ». Les faits sont rapportés par Yabiladi.

Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une conversion récente. Annahj défend cette ligne depuis longtemps. En novembre 2025 encore, le parti réaffirmait sa position en faveur de l’autodétermination, dans la continuité de son précédent congrès.

Autrement dit, personne ne peut prétendre à la surprise. Et c’est précisément là que l’affaire devient intéressante.

Le problème n’est pas que quelques militants marocains pensent différemment de l’immense majorité ecrasante de leurs compatriotes. Une démocratie qui ne tolérerait que les opinions majoritaires ne serait plus vraiment une démocratie.

Le problème est ailleurs : dans l’incapacité presque pathologique d’une certaine extrême gauche à regarder le monde tel qu’il est devenu.

Elle continue de réciter les mêmes concepts, les mêmes mots, les mêmes réflexes idéologiques hérités des années 1960 et 1970, comme si cinquante années d’histoire régionale et internationale n’avaient rien changé.

Le monde a changé. Eux beaucoup moins. Le Maroc de 2026 n'est plus celui de 1975

On peut discuter de tout. On peut critiquer la diplomatie marocaine. On peut débattre du projet d’autonomie, de la gouvernance territoriale, des droits humains, de la répartition des richesses ou du développement des provinces du Sud.

Mais encore faut-il commencer par regarder la réalité géopolitique contemporaine. Le dossier du Sahara Marocain n’est plus celui des années 1970.

Il s’inscrit désormais dans une compétition stratégique régionale, dans les relations entre Rabat et Alger, dans les rapports de force africains, européens, américains et internationaux. Pendant ce temps, Annahj semble conserver le même logiciel intellectuel qu’à l’époque où le tiers-mondisme révolutionnaire constituait encore une grille universelle d’interprétation.

Ce qui pouvait apparaître comme une position idéologique il y a cinquante ans ressemble aujourd’hui davantage à un refus de mettre son logiciel à jour.

Le paradoxe devient même savoureux lorsque le parti appelle à construire un « Maghreb des peuples ».

Très bien.
Mais avec qui ?
Avec quelles institutions ?
Avec quelles frontières ?
Avec quelles garanties ?
Avec quelle architecture de sécurité ?
Avec quelle intégration économique ?
Avec quelle réponse aux rivalités militaires régionales ?
Avec quelle doctrine face au terrorisme sahélien, aux trafics transfrontaliers, aux migrations clandestines, aux puissances étrangères et aux bouleversements géopolitiques actuels ?

Le « Maghreb des peuples » est une belle formule de congrès. Encore faudrait-il expliquer comment on le construit dans le Maghreb réel.

La démocratie, y compris pour dire des bêtises

Pourtant, il faut résister à une tentation : celle de réclamer l’interdiction, la répression ou la judiciarisation systématique de ce genre de discours. Ce serait une erreur.

Annahj existe légalement. Le parti organise ses congrès. Il exprime publiquement une position profondément minoritaire sur une question fondamentale pour le pays. Sa ligne politique ne l’a pas empêché d’être reconnu légalement et qu’elle s’inscrit dans une histoire ancienne de cette formation.

Et finalement, c’est peut-être cela qui mérite le plus d’être souligné. Le Maroc est suffisamment sûr de lui pour supporter ses propres dissidents. Il n’a pas besoin de transformer quelques dizaines ou quelques centaines de militants d’extrême gauche en martyrs politiques.

La meilleure réponse à une idée que l’on considère mauvaise reste encore de démontrer qu’elle est mauvaise.

La liberté d’expression n’est pas seulement la liberté accordée aux gens raisonnables. Elle protège aussi les discours agaçants, provocateurs, minoritaires et parfois profondément déconnectés des réalités.

C’est même là qu’elle devient intéressante. La souveraineté n'a pas besoin de fragilité

Le Maroc aurait donc tort de surréagir devant les positions antipatriotiques et hors-sol d'Annahj.

La marocanité du Sahara ne devient pas plus fragile parce qu’un congrès organisé à Rabat applaudit Ali Salem Tamek. Et l’intégrité territoriale du Royaume ne dépend certainement pas d’un communiqué d’extrême gauche.

Au contraire. Un État sûr de sa souveraineté peut laisser parler ses contradicteurs.

Il peut les écouter.
Il peut les contredire.
Il peut même parfois sourire.

Parce que la véritable force d’une nation ne consiste pas à faire taire chaque voix discordante, mais à être suffisamment solide pour qu’elle puisse s’exprimer sans ébranler l’édifice.

Il existe cependant une différence fondamentale entre le droit de parler et le droit d’avoir raison. Annahj dispose du premier. Rien ne nous oblige à lui accorder le second.

Les idiots utiles existent dans toutes les démocraties

L’expression est ancienne : « idiot utile ». Elle désignait historiquement ceux qui, par conviction idéologique, naïveté ou aveuglement, finissaient par servir des intérêts politiques qui les dépassaient.

Il serait excessif d’en faire une accusation personnelle contre tous les militants d’Annahj. Certains sont certainement sincères, cohérents avec leur histoire politique et convaincus de défendre une conception universaliste du droit des peuples.

Mais la sincérité n’a jamais constitué une garantie d’intelligence stratégique. On peut être parfaitement sincère et se tromper complètement.

On peut même être sincère pendant cinquante ans. Le problème commence lorsque la fidélité à une doctrine devient plus importante que l’observation des faits.

Lorsque le monde change mais que l’analyse reste immobile.
Lorsque la géopolitique avance mais que le vocabulaire demeure congelé.
Lorsque l’on continue de combattre les batailles intellectuelles de 1975 en 2026.

Alors oui, il y aura toujours les idiots de service.

Ils existent à droite, à gauche, à l’extrême droite, à l’extrême gauche, chez les nationalistes comme chez les internationalistes. Chaque démocratie produit ses provocateurs, ses nostalgiques, ses doctrinaires et ses professionnels du contre-courant.

Ce n’est pas nécessairement un drame. C’est même, jusqu’à un certain point, le prix de la liberté.

La réponse intelligente du Maroc n’est donc ni l’interdiction ni l’hystérie patriotique. Elle tient en trois mots : laisser parler, contredire, avancer.

Car après cinquante ans de conflit, le Maroc possède désormais quelque chose de beaucoup plus puissant qu’un communiqué de congrès : le temps long, les réalités du terrain, les transformations économiques et sociales des provinces du Sud, et une diplomatie qui a progressivement déplacé les lignes du dossier.

Pendant que certains continuent de refaire le congrès idéologique des années 1970, le Maroc, lui, doit préparer les années 2030.

Et dans une démocratie suffisamment adulte, il faut probablement accepter cette règle élémentaire : nous aurons toujours besoin d’opposants pour nous contredire. Nous aurons toujours besoin de voix discordantes pour tester la solidité de nos convictions.

Et, malheureusement ou heureusement, nous aurons aussi toujours quelques idiots de service pour nous rappeler que la liberté d’expression comprend également la liberté de se tromper.

Mais attention, on ne joue pas sans risque contre son pays. Il y a des limites, camarades idiots de service.



Mardi 18 Aout 2026

Dans la même rubrique :