Après les autoroutes, les ports et les TGV, le Maroc doit construire ses « autoroutes médicales »


Rédigé par La rédaction le Mercredi 15 Juillet 2026

Le Grand Port de Dakhla Atlantique promet de rapprocher le sud du Maroc des grands marchés africains et internationaux. Mais une question demeure : à quoi servirait de raccourcir la route des marchandises si celle qui mène un patient vers un spécialiste reste désespérément longue ?



Le Maroc a appris à construire grand. Des autoroutes ont rapproché les villes, des lignes à grande vitesse ont comprimé les distances, des ports ont relié le Royaume aux principales routes commerciales du monde. Avec Dakhla Atlantique, c’est désormais toute la façade sud du pays qui se prépare à changer d’échelle.

Le chantier dépasse largement la construction de quais. Autour du futur port doivent se développer des activités logistiques, halieutiques, industrielles, énergétiques et touristiques. Des entreprises s’installeront, des emplois seront créés, des familles arriveront. La région de Dakhla-Oued Eddahab comptait déjà 219 965 habitants lors du Recensement général de la population et de l’habitat de 2024. Son développement économique augmentera inévitablement les besoins en services publics, en logements, en formation et en soins. 

Or un territoire ne devient pas un véritable pôle de croissance parce qu’il possède un port moderne, quelques hôtels et une zone industrielle. Il le devient lorsqu’une famille peut y vivre sans devoir retourner à Casablanca, Rabat, Marrakech ou Agadir à chaque problème médical sérieux.

C’est ici que commence le prochain grand chantier marocain. Il ne sera pas seulement fait de béton, d’acier et d’équipements lourds. Il consistera à organiser la circulation des compétences médicales avec la même détermination que celle déployée pour faire circuler les véhicules, les trains et les conteneurs.

Autrement dit, le Maroc doit construire ses autoroutes médicales.

Une autoroute médicale ne signifie pas simplement demander à un cardiologue de Casablanca de prendre régulièrement l’avion pour Dakhla. Elle suppose un réseau organisé permettant de faire circuler les médecins, les équipes soignantes, les diagnostics, les données et, lorsque cela reste nécessaire, les patients.

Un spécialiste installé dans une grande métropole pourrait consacrer quelques journées par mois à une province moins bien dotée. Une équipe chirurgicale pourrait intervenir selon un calendrier connu, dans un établissement disposant du plateau technique nécessaire. Un radiologue pourrait interpréter à distance des examens réalisés à Dakhla. Un patient suivi localement pourrait obtenir une expertise spécialisée sans recommencer tout son parcours médical à plusieurs centaines de kilomètres.

La télémédecine, le dossier médical partagé, les consultations avancées et les équipes mobiles ne remplacent pas l’installation durable de professionnels dans les régions. Ils permettent toutefois de répondre plus vite aux déficits, en attendant que les territoires disposent de ressources permanentes suffisantes.

Car il faut éviter un piège : celui d’une médecine de passage, spectaculaire mais sans lendemain. Un médecin qui consulte une journée puis disparaît pendant plusieurs semaines ne résout pas, à lui seul, le problème de la continuité des soins. Les rotations doivent donc être contractualisées, coordonnées avec les équipes locales et accompagnées d’un véritable suivi.

Le paradoxe actuel mérite d’être posé franchement. Le Maroc cherche légitimement à mobiliser les compétences médicales de sa diaspora. Mais pourquoi serait-il parfois plus simple d’organiser l’intervention d’un médecin exerçant à Paris, Bruxelles ou Montréal que celle d’un confrère installé à Casablanca, Rabat, Fès ou Marrakech ?

La législation marocaine prévoit déjà certaines possibilités d’exercice temporaire ou secondaire, notamment dans des situations particulières. Mais ces mécanismes restent largement conçus comme des dérogations, soumises à des conditions et à des autorisations spécifiques. 

Il ne s’agit pas de contourner l’Ordre des médecins ni d’affaiblir le contrôle déontologique. L’inscription ordinale protège les patients, garantit la traçabilité de l’exercice et précise les responsabilités. Mais la mobilité interrégionale ne devrait plus être traitée comme une anomalie administrative lorsqu’elle répond à un besoin sanitaire identifié.

Les Groupements sanitaires territoriaux ont précisément vocation à mieux coordonner l’offre de soins à l’échelle régionale. La loi portant leur création ouvre la voie à une gouvernance plus proche des réalités locales.

Encore faut-il leur donner les instruments permettant de conventionner avec des praticiens, d’organiser des rotations et d’associer le public, le privé, les universités et les collectivités.

​Faire de Dakhla un territoire pilote

Dakhla pourrait devenir le laboratoire de cette nouvelle mobilité médicale. Ses besoins futurs ne seront pas seulement ceux d’une ville en croissance. Ils seront aussi liés aux activités maritimes, à la logistique, à l’industrie, au tourisme et à la santé au travail.

La région devra renforcer ses urgences, sa médecine générale et ses spécialités prioritaires, mais aussi former localement des infirmiers, des techniciens, des sages-femmes et des professionnels de la maintenance biomédicale. Une autoroute médicale ne peut pas fonctionner avec des médecins seuls.

Le Grand Port de Dakhla Atlantique transportera demain des marchandises, des investissements et des ambitions. Le développement sera réellement réussi lorsque les soins, les compétences et l’expertise pourront circuler avec la même fluidité.

Un grand port met un territoire en relation avec le monde. Une grande politique sanitaire doit mettre chaque citoyen en relation avec le soin dont il a besoin.




Mercredi 15 Juillet 2026
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