Après les voitures et les batteries, la Chine veut-elle maintenant prendre le pouvoir sur nos médicaments ?


Rédigé par le Jeudi 6 Aout 2026

Pendant longtemps, l’équation pharmaceutique mondiale semblait assez simple. Les États-Unis inventaient, l’Europe développait, la Chine et l’Inde fabriquaient. Aux premiers les brevets, les laboratoires et les marges. Aux seconds les usines, les principes actifs et les médicaments génériques.



Big Pharma achète désormais ses molécules en Chine : le basculement que l'Occident n'avait pas vu venir


Cette géographie est en train de devenir obsolète.

La Chine ne se contente plus d’être l’atelier pharmaceutique du monde. Elle devient progressivement l’un de ses laboratoires de recherche. Et ce basculement est probablement beaucoup plus stratégique que l’arrivée d’une nouvelle marque automobile chinoise ou d’un nouveau smartphone.

Car lorsqu’un pays commence à inventer les molécules que les autres veulent lui acheter, il ne remonte pas seulement une chaîne de valeur industrielle. Il acquiert une part de souveraineté scientifique, financière et sanitaire.

L’exemple de l’ivonescimab en fournit une spectaculaire démonstration.

Quand une biotech chinoise vient défier Keytruda

Découvert par la société chinoise Akeso, l’ivonescimab est un anticorps bispécifique visant simultanément PD-1 et VEGF, deux mécanismes importants dans certains cancers.

Dans l’essai de phase III HARMONi-2 mené en Chine chez des patients atteints de cancer du poumon non à petites cellules, l’ivonescimab a montré une survie sans progression significativement supérieure à celle obtenue avec le pembrolizumab, commercialisé par Merck sous le nom Keytruda. L’étude a été publiée dans The Lancet.

Il faut immédiatement poser une limite scientifique : cela ne signifie pas que le médicament chinois a définitivement « battu Keytruda » dans toutes ses indications ou sur tous les marchés. Les régulateurs occidentaux exigent notamment des données internationales robustes et l’évaluation de la survie globale reste déterminante.

Mais symboliquement, quelque chose vient de changer.

Keytruda est l’un des médicaments les plus importants de l’industrie pharmaceutique mondiale. Voir une molécule issue d’une biotech chinoise le dépasser sur un critère majeur dans un essai comparatif direct était difficilement imaginable il y a quinze ans.

Et les investisseurs occidentaux ont compris le message avant le grand public.

Summit Therapeutics avait acquis les droits de l’ivonescimab auprès d’Akeso hors de Chine dans le cadre d’un accord pouvant atteindre environ 5 milliards de dollars. En 2025, AstraZeneca aurait ensuite discuté d’un accord susceptible d’atteindre 15 milliards autour du médicament.

Autrement dit, l’innovation pharmaceutique chinoise n’est plus seulement une ambition nationale.

Elle est devenue quelque chose que Big Pharma veut acheter.

Les chiffres disent encore mieux ce changement

En 2025, la valeur annoncée des accords de licence portant sur des molécules développées dans la Grande Chine aurait atteint 137,7 milliards de dollars, soit près de dix fois le niveau enregistré en 2021. Et la dynamique devrait encore accélérer en 2026.

Pfizer vient par exemple de conclure avec Innovent Biologics un accord pouvant atteindre 10,5 milliards de dollars portant sur douze programmes anticancéreux. Il couvre notamment des anticorps conjugués et des anticorps multispécifiques, certaines molécules devant être codéveloppées entre la Chine, les États-Unis et l’Europe.

Voilà ce qui devrait vraiment inquiéter Boston, San Francisco ou Bâle.

Pendant des décennies, une biotech chinoise rêvait de signer avec une multinationale américaine.

Aujourd’hui, certaines multinationales occidentales commencent à considérer les biotechs chinoises comme une source indispensable de leur futur pipeline.

Ce n’est plus de la sous-traitance.

C’est de l’innovation externalisée.

Comment Pékin a-t-il fait ?

Il n’y a évidemment aucun miracle chinois.

Il y a une stratégie.

La Chine a commencé par apprendre la fabrication. Puis elle a accumulé les compétences industrielles, développé ses universités, amélioré son cadre réglementaire, construit des parcs biotechnologiques et injecté des capitaux publics et privés.

Des pôles comme Suzhou ont permis de réunir recherche, laboratoires, production, investisseurs et talents dans un même écosystème.

Un autre élément a joué un rôle essentiel : le retour de chercheurs chinois formés aux États-Unis et en Europe, souvent qualifiés de haigui, les « tortues de mer ».

Ce transfert humain est essentiel.

On peut acheter une machine.

On ne peut pas acheter aussi facilement vingt années d'expérience scientifique.

La Chine a donc fait revenir une partie de ses cerveaux avec leurs compétences, leurs réseaux, leur connaissance des standards internationaux et parfois leur culture entrepreneuriale.

Elle applique ainsi aux biotechnologies une recette déjà testée dans l'électronique, les batteries ou le solaire : apprendre, localiser, industrialiser, puis innover.

La Chine ne copie plus les médicaments occidentaux : elle commence à inventer ceux que l'Occident veut lui acheter

Washington découvre un nouveau dilemme chinois

Et nous retrouvons ici la géopolitique.

Les États-Unis souhaitent réduire certaines dépendances stratégiques vis-à-vis de la Chine. Mais leurs entreprises pharmaceutiques découvrent parallèlement que les molécules chinoises peuvent être rapides à développer, technologiquement intéressantes et financièrement attractives.

Comment découpler lorsque vos laboratoires veulent signer des contrats avec ceux que votre gouvernement considère comme des concurrents stratégiques ?

C'est tout le paradoxe de la relation sino-américaine.

On peut interdire une puce électronique.

Il est beaucoup plus délicat politiquement d'expliquer qu'une coopération susceptible de produire un nouveau traitement contre le cancer doit être bloquée au nom de la rivalité géopolitique.

La santé possède cette particularité : la nationalité d'une innovation devient secondaire lorsque la molécule sauve des vies.

Il serait cependant naïf de transformer cette ascension en triomphe absolu.

Les États-Unis conservent un extraordinaire écosystème universitaire, financier et pharmaceutique. Les agences occidentales restent des références réglementaires majeures. Et une molécule prometteuse n'est jamais un médicament réussi avant la validation clinique complète.

La Chine elle-même doit encore résoudre des questions de transparence, de reproductibilité des données, d'accès international aux essais et de confiance réglementaire.

Mais la tendance est désormais difficile à nier.

Pour le Maroc, la véritable question commence après le générique

Le Maroc devrait regarder cette révolution chinoise avec beaucoup d'attention.

Le Royaume dispose déjà d'une industrie pharmaceutique significative et cherche à renforcer sa souveraineté sanitaire. La production locale de vaccins progresse notamment à Benslimane : des contrats portant sur 5,4 millions de doses de vaccins pneumococcique, méningococcique et hexavalent pour 2025-2026 ont représenté plus d'un milliard de dirhams.

En mai 2026, le ministère de la Santé, la Banque mondiale et la Gates Foundation ont en outre engagé une feuille de route visant à positionner le Maroc comme hub pharmaceutique et logistique régional africain dans le cadre d'AIM2030.

C'est une ambition cohérente.

Mais l'expérience chinoise suggère l'étape suivante.

Il ne suffit pas de fabriquer localement davantage de médicaments étrangers.

Il faut progressivement apprendre à découvrir des molécules marocaines.

Cela suppose de connecter universités, centres hospitaliers, industriels, startups biotech, génomique, intelligence artificielle, essais cliniques et capital-risque.

Le véritable saut de souveraineté se produira lorsque le Maroc pourra non seulement dire : « ce médicament est fabriqué chez nous », mais aussi :

« cette molécule a été découverte chez nous ».

La Chine nous rappelle ainsi quelque chose d'essentiel.

La souveraineté pharmaceutique possède plusieurs étages.

Le premier consiste à disposer du médicament.

Le deuxième consiste à savoir le fabriquer.

Le troisième à maîtriser ses ingrédients et sa technologie.

Et le dernier, le plus difficile, consiste à posséder la science qui inventera celui dont personne ne connaît encore le nom.

Pékin est en train de franchir cet étage.

 
C'est probablement pourquoi la bataille pharmaceutique mondiale vient seulement de commencer.




Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls… En savoir plus sur cet auteur
Jeudi 6 Aout 2026
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